Une parade sauvage : Cyrille Dubois enchante Britten

Cyrille Dubois, ténor
Tristan Raës, piano *
Orchestre national de Metz Grand Est, dir. : David Reiland
Britten « en français » !
Benjamin Britten (1913-1976)
Quatre Chansons françaises
Huit Chansons populaires*
Les Illuminations, op.18
« Down By The Sally Gardens »*
« O Waly, Waly »*
Bonus version numérique :
« The Last Rose of Summer » *
« O Can Ye Sew Cushions ? »*
1 CD Aparté AP438 (Durée 60’)
Enregistré en avril 2026 à l’Arsenal Jean-Marie Rausch – Cité Musicale, Metz
Seconde incursion couronnée de succès du ténor français chez l’Orpheus Brittanicus du XXe siècle
Six ans se sont écoulés depuis le précédent disque Britten de Cyrille Dubois, un enregistrement des Canticles et de la Serenade op.31 (NoMadMusic, 2020) où se révélait son affinité élective avec l’univers du compositeur anglais. « C’est avec Britten que je suis entré dans le monde du chant », rappelait à cette occasion le chanteur. « À 8 ans, à la Maîtrise de Caen, j’ai chanté The Little Sweep, A Ceremony of Carols, War Requiem et j’ai été happé. Vers l’âge de 12 ans, ce fut The Turn of the Screw, une incarnation dont on ne sort pas indemne. Depuis, la musique de Britten m’habite. »
Cette intime connexion avec l’œuvre du génie britannique (et britténien), c’est ce qui frappe à l’écoute de ce splendide album où le ténor français se confronte à une rude concurrence discographique : chez les hommes, Peter Pears, dédicataire d’une des mélodies des Illuminations, et Ian Bostridge ont chacun signé la gravure historique et moderne de référence ; chez les femmes, logiquement surreprésentées puisque Britten a composé ce cycle pour la soprano suisse Sophie Wyss, les interprètes anglophones et francophones se bousculent, de Janine Micheau à Sandrine Piau, de Suzanne Danco à Felicity Lott, de Christine Eda-Pierre à Barbara Hannigan… jusqu’à la soprano réunionnaise Julie Roset, pour un disque un peu décevant sorti au printemps dernier chez Alpha Classics.
Sauf erreur de notre part, c’est la première fois qu’un chanteur français enregistre cette œuvre, jusqu’alors chasse gardée des interprètes anglo-saxons. Et l’apport qualitatif saute aux oreilles. Pas uniquement pour la diction parfaite – liaisons, articulations, accentuations – rendant à tout moment intelligible le texte rimbaldien (y compris dans les passages les plus frénétiques et virelanguesques de « Villes », ou dans les alanguissements jamais mièvres d’« Antique » ou « Being Beauteous »), mais aussi pour la pertinence de la connexion établie avec la tradition ravélienne et debussyste. Là où un Ian Bostridge, par exemple, livre une interprétation tendue vers l’expressionnisme, avec des contrastes violents, Cyrille Dubois travaille le cycle comme un seul poème aux mille diaprures, tout en fluidité. Ce qui n’empêche ni l’humour distillé avec tendresse (« Royauté »), ni l’expressivité théâtrale, comme dans le haïku tonitruant de « Marine » ou dans l’introduction quasi parlando de « Parade » – rarement osée par les précédents interprètes. Et lorsque arrive le moment des adieux, Cyrille Dubois s’abandonne dans un « Départ » aussi poignant que celui signé par Peter Pears sous la baguette du compositeur.
Dans cette partition pour cordes seules, le chef David Reiland parvient à faire sonner l’Orchestre national de Metz-Grand Est avec une variété de couleurs et d’effets séduisante (pizzicatis soutenant le dialogue entre violons et voix dans « Antique », arabesques sensuelles de « Being Beauteous »).
L’orchestre, au grand complet cette fois, adopte des sonorités nettement ravéliennes dans les Quatre Chansons françaises, œuvre antérieure aux Illuminations où Britten met en musique deux poèmes de Hugo et deux poèmes de Verlaine. Sous leur apparente simplicité, ces textes résonnent avec les futurs thèmes-clés de l’esthétique britténienne : les paradis corrompus de l’enfance, la sensualité empêchée, la nostalgie déchirante… Avec son art de diseur, Cyrille Dubois rend justice à chaque atmosphère, profitant d’une captation qui met la voix en avant et accentue l’impression de poèmes récités sur le ton de la confidence. Surtout, on reste admiratif devant la science musicale d’un Britten de 14 ans et son attention portée à la prosodie d’une langue qu’il ne pratiquait pas.
L’arrangement voix-piano de huit mélodies populaires françaises (deuxième volume des Folksongs Arrangements) confirme cette familiarité. Le jeune Britten s’amuse à tisser une guirlande de vignettes où chansons de fileuses, de garçon vacher, berceuse et ballade du temps jadis finissent par composer des saynètes théâtrales où perce toujours, sous-jacente, une tonalité plus sombre, plus mystérieuse – à l’exception de « Quand j’étais chez mon père » qui, avec sa rythmique pittoresque et son emphase burlesque, sonne comme un intermède dansé tiré du répertoire de l’Opéra-Comique. Complétées par les deux folksongs (quatre en version numérique) chantées dans la langue de Shakespeare, elles parachèvent l’une des entreprises discographiques les plus enthousiasmantes de cette année du Cinquantenaire Britten.
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!