CD – Touché par la grâce, l’ensemble Gli Angeli Genève replace dans la lumière les polyphonies de Pierre de Manchicourt

Gli Angeli Genève
Direction : Stephan MacLeod
Cantus : Aleksandra Lewandowska, Hana Blazikova, Camille Allérat
Altus : Terry Wey, Robert Getchell
Ténors : Samuel Boden, Olivier Coiffet, Andrew Tortise, Thomas Hobbs
Basses : Frederik Sjollema, Jimmy Holliday, Jaromir Nosek, Stephan MacLeod
Manchicourt, Missa Veni Sancte Spiritus
Pierre de Manchicourt (vers 1510 – 1564)
Missa veni sancte spiritus, Motets, chansons
Missa veni sancte spiritus : Kyrie
O cruaulté logée en grand beaulté
O Virgo virginum
Missa veni sancte spiritus : Gloria
O Thoma Didyme
Longtemps mon cueur languissoit
Missa veni sancte spiritus : Credo
Faulte dargent cest douleur non pareille
Maria Magdalene
Missa veni sancte spiritus : Sanctus
Reges terrae congregati sunt
Usquequo piger dormies
Missa veni sancte spiritus : Agnus Dei
1 CD Aparté
Enregistré en janvier 2026 à l’église Saint-Germain, à Genève, en Suisse
Durée : 01’ 08’ 00’
Invités d’honneur des dernières rencontres musicales de Vézelay, l’ensemble Gli Angeli et son directeur musical Stephan MacLeod s’y sont particulièrement fait remarquer par deux concerts bouleversants de beauté : l’un intitulé Salve Regina et l’autre consacré, en clôture du festival, à la Passion selon saint Jean. Aujourd’hui considérés comme les meilleurs spécialistes du répertoire religieux baroque, ces mêmes artistes ont publié le 11 septembre dernier – après une monumentale intégrale des cantates de Bach – un nouvel album consacré à l’art polyphonique de Pierre de Manchicourt.
Il est des compositeurs que l’histoire de la musique a injustement relégués dans l’ombre de leurs contemporains. Pierre de Manchicourt est assurément de ceux-là. Figure éminente de l’école franco-flamande du XVIe siècle, ce maître de la polyphonie renaissante retrouve aujourd’hui une place méritée grâce à un remarquable enregistrement de l’ensemble Gli Angeli Genève, placé sous la direction de Stephan MacLeod. Au cœur de ce programme figure la Missa veni Sancte Spiritus, vaste architecture polyphonique dont les cinq parties de l’ordinaire — Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Dei — déploient une beauté aussi solennelle que dépouillée.
L’occasion est d’autant plus précieuse que cette messe n’avait, semble-t-il, pas fait l’objet d’un nouvel enregistrement discographique depuis celui réalisé en 1997 sous la direction de Paul Van Nevel par l’ensemble Huelgas pour le label Sony. L’histoire réserve d’ailleurs un savoureux clin d’œil : parmi les basses de cette première gravure figurait un certain Stephan MacLeod, aujourd’hui à la tête de Gli Angeli Genève. Près de trente années séparent donc ces deux interprétations, réunies par une même fidélité à l’œuvre de Manchicourt.
La musique de cette messe frappe d’abord par sa noblesse et sa retenue. Sans accompagnement instrumental, les voix s’entrelacent en de longues arabesques contrapuntiques, faisant naître une architecture sonore d’une admirable transparence. Loin de toute recherche d’effet spectaculaire, cette polyphonie a cappella cultive une forme de spiritualité intériorisée, où la beauté naît de l’équilibre des lignes et de la subtilité des harmonies.
Composée au milieu du XVIe siècle, cette musique s’inscrit dans un contexte de profondes mutations religieuses. Contemporaine du concile de Trente et des premières manifestations de la Réforme catholique, elle témoigne de cette volonté de préserver la magnificence du culte romain tout en favorisant la clarté et la dignité de l’expression liturgique. Face à la sobriété revendiquée par certaines traditions protestantes, la polyphonie catholique entendait ainsi affirmer, par la seule splendeur des voix, la puissance spirituelle de la liturgie. Il serait toutefois réducteur de considérer l’œuvre de Manchicourt comme une simple application des prescriptions tridentines : elle participe d’une tradition musicale dont les racines sont bien antérieures au concile.
L’intelligence de ce nouvel enregistrement tient également à la construction de son programme. Plutôt que de présenter la messe d’un seul tenant, Stephan MacLeod choisit d’en entrecouper les différentes parties par une succession de motets et de chansons profanes. Aux élans spirituels de « O virgo virginum », « O Thoma Didyme », « Maria Magdalene », « Reges terrae congregati sunt » ou « Usquequo piger dormies » répondent ainsi les accents plus terrestres de « O cruaulté logée en grand beaulté », « Longtemps mon cueur languissoit » ou « Faulte dargent cest douleur non pareille ». Cette alternance, loin de rompre l’unité du disque, en constitue l’une des principales séductions. Elle permet de mesurer toute la richesse de l’inspiration de Manchicourt, capable de passer de la gravité religieuse à la délicatesse amoureuse, de la méditation mystique à une expression plus familière des sentiments humains.
Elle offre surtout aux chanteurs de Gli Angeli Genève l’occasion de déployer toute l’étendue de leur palette expressive. La souplesse des phrasés, la précision des entrées, la qualité de la diction et l’homogénéité des timbres servent admirablement une écriture dont la complexité ne se départit jamais d’une lumineuse simplicité. Dans les grandes pages de la messe, les voix se fondent en une matière sonore d’une rare plénitude ; dans les chansons, elles retrouvent une vivacité et une légèreté qui soulignent le raffinement de cette musique trop rarement entendue.
Avec cet enregistrement, Gli Angeli Genève ne se contente donc pas de ressusciter une partition oubliée. L’ensemble restitue tout un univers musical, celui d’une Renaissance où le sacré et le profane dialoguaient sans cesse, où la science du contrepoint savait se mettre au service de l’émotion. Une redécouverte précieuse, portée par des interprètes dont l’engagement et la sensibilité rendent pleinement justice à l’un des maîtres méconnus du XVIe siècle.
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