CD – O weh ! La terreur et la beauté

Aude Extrémo, mezzo-soprano
Stéphane Degout, baryton
Quatuor Hanson, Ensemble Ouranos, dir. Pierre Dumoussaud
O weh !
Lieder eines fahrenden Gesellen de Gustav Mahler, et Suite romantique pour orchestre de Max Reger, arrangés par Arnold Schönberg ; Kindertotenlieder de Gustav Mahler, arrangé par Eberhard Kloke
1 CD b-records, 10 avril 2026.
Les Lieder eines fahrenden Gesellen et les Kindertotenlieder sont ici proposés dans une adaptation pour orchestre de chambre. Le résultat est passionnant et très convaincant, avec une impression de justesse absolue entre l’intimité de la version pour piano et l’opulence de la version orchestrale.
Enregistré en live à l’occasion du Festival de Pâques de Deauville de 2024 et 2025, ce disque réunit deux des plus bouleversantes compositions de Gustav Mahler, Lieder eine fahrenden Gesellen et Kindertotenlieder. Le titre reprend l’interjection du troisième lied (« Ich hab’ ein gluhend Messer ») du premier recueil. C’est dans l’arrangement orchestral d’Arnold Schönberg pour une quinzaine de musiciens que ce premier cycle nous est donné à entendre. Le résultat est passionnant et très convaincant : on a une impression de justesse absolue, entre l’intimité de la version pour piano et l’opulence de la version orchestrale (c’est dans cette version que l’œuvre, écrite une dizaine d’années auparavant, fut créée à Berlin en mars 1896). Stéphane Degout y est, comme à son habitude, magistral. S’inscrivant dans la lignée des grands interprètes de l’œuvre comme Fischer-Dieskau ou plus récemment Thomas Quastoff, le baryton lyonnais sculpte et cisèle chaque mot au point de les charger, avec une émotion contenue, du pathos terrifiant véhiculé par les textes poétiques. Sa voix, ductile et mobile, reflète à merveille l’angoisse suggérée du compositeur, des cimes de l’espoir (il faut écouter les premières notes sur « Wenn mein Schatz » d’une douceur infinie) aux abîmes de sa déception dans la résolution du lied. Et les aigus très légèrement poussifs sur « schöne Welt » ne sont que le fruit d’une lassitude existentielle finalement parfaitement appropriée. Les sons filés d’une pureté inouïe qui suivent atteignent dès lors au bouleversement sublime. La formation réduite de l’orchestre permet de souligner mieux encore le lien étroit entre le poème déclamé et son habillage musical qui en souligne les noires beautés, tout en dialoguant avec lui. La symbiose est parfaite dans le dernier lied (que Mahler emploie également dans le troisième mouvement de la symphonie « Titan ») : la voix s’abandonne dans une déréliction déchirante laissant le dernier mot aux flûtes qui s’éteignent dans une sérénité crispée. Le chef Pierre Dumoussaud a raison de dire que Mahler a composé une sorte de « musique d’horreur » sur des textes – dont il est l’auteur à l’exception du premier –, qui en serait l’illustration presque « filmique », par l’usage efficient de l’hypotypose. C’est un cycle court, mais tout en contrastes que Degout parvient à préserver dans un chant qui parle et dans une déclamation qui chante, et quelle théâtralité alliciante dans les chromatismes du « Ich hab’ ein glühend Messer » !
Le deuxième cycle des Kindertotenlieder, écrit une vingtaine d’années plus tard sur des poèmes de Rückert, est indifféremment écrit pour une voix de baryton ou de mezzo, même si Mahler ne l’a jamais confié à une voix féminine. Il est ici également arrangé pour orchestre de chambre par Eberhard Klocke. L’allègement de la pâte orchestrale qui parfois peut paraître opaque quand l’équilibre voix/orchestre n’est pas toujours atteint, permet de mettre en valeur une plus grande intériorisation de la douleur. Aude Extrémo a un timbre splendide, richement sonore, solidement charpenté, mais sans doute trop théâtral pour ce répertoire plus délicat (elle fut une prodigieuse Azucena dans le Trouvère marseillais la saison passée) et la comparaison avec la légendaire Kathleen Ferrier pourrait ne pas paraître à son avantage. Si l’approche est différente, elle s’accorde finalement assez bien avec l’orchestration plus intimiste. Celle-ci met bien en valeur l’amplitude impressionnante de la mezzo qui atteint des graves abyssaux (notamment dans « Wenn dein Mutterlein »), quand les registres medium et aigu enchantent par leur rondeur et leur plénitude. On pourrait regretter une diction qui a un peu trop tendance à se diluer dans un cantabile incongru (dans le « Nun will die Sonn’ » ou dans les aigus du « Oft denk’ ich »), mais vite compensée par la somptuosité du timbre qui éclate dans le dernier lied, comme si la voix et l’orchestre s’entremêlaient pour ne plus faire qu’une seule et même voix.
Interlude bien choisi, la Suite romantique de Max Reger, également arrangée par Schönberg, pourtant très éloigné stylistiquement du compositeur bavarois, est d’autant plus intéressante que la version originale est particulièrement fastueuse. La réduction qu’opère Schönberg (assisté de Rudolf Kolisch), qui admirait le compositeur, permet une lecture ciselée d’une grande efficacité dramatique, sans que le sens de la couleur propre au compositeur en soit le moins du monde entravé, notamment dans les méandres envoûtantes du Notturno initial qui rappellent Debussy, comme dans le scherzo aux tonalités et au développement presque brucknériens ou dans le somptueux finale aux tempi changeants dans ses quatre mouvements internes, tour à tour élégiaques et dramatiques. Après un Schönberg compositeur, cet enregistrement remarquable est le deuxième opus consacré cette fois à un Schönberg arrangeur qui montre les vertus du pédagogue, mais aussi sa postérité dans l’élaboration de sa propre esthétique (on songe notamment, à travers sa version de Reger, à une œuvre également post-romantique comme Verklärte Nacht).
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