CD – Les mondes de Médée

Les artistes

Médée, Fille des enfers
Eugénie Lefebvre, soprano
Paco Garcia, ténor
Dominique Boutel, récitante

 

Salomon, Médée et Jason
Médée : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Créuse : Mélissa Petit
Europe, Cléone : Annelies Van Gramberen
Melpomène, Nérine : Lore Binon
Jason : Reinoud Van Mechelen
Créon, Apollon : Cyril Costanzo
Une Corinthienne, Une magicienne, Une nymphe, Matelote : Virginie Thomas
Un matelot (trio et air), 1ère Furie : Renaud Tripathi
Un Corinthien, Un magicien, Un plaisir, Un garde, 2e matelot : Maxime Melnik
Arcas, 2e Furie : Samuel Namotte
Un démon, 3e matelot, 3e Furie : Philippe Favette

Chœur de Chambre de Namur A nocte temporis, dir.  Reinoud Van Mechelen

 

Le programme

Médée, fille des Enfers

Musiques de Pascal Colasse, Francesco Cavalli, Marc-Antoine Charpentier, Johann Sigismund Kusser, Agostino Steffani et Joseph-François Salomon
Textes d’Euripide, Apollonios de Rhodes, Pierre Corneille et Jean Anouilh

1 CD Seulétoile SE15, durée : 77’, enregistré en 2024

 

Salomon, Médée et Jason

Tragédie en musique en un prologue et cinq actes de Joseph-François Salomon, livret de Simon-Joseph Pellegrin, créée à l’Académis royale de musique en 1713.

2 CD Château de Versailles Spectacles – Juillet 2025

Deux Médée sinon rien ?

S’il s’agit du tout premier enregistrement d’Eugénie Lefebvre, la soprano est loin d’être une inconnue dans le monde baroque pour travailler avec les ensembles Correspondances ou Les Surprises. La co-fondatrice de l’Escadron Volant de la Reine, ensemble récompensé en 2015 au Concours international d’ensembles baroques, a choisi d’évoquer La fille des enfers au travers d’un programme subtilement agencé, empruntant au XVIIe siècle italien (Cavalli, et Steffani), français (Colasse, et Charpentier) et allemand (Kusser), partitions s’ajoutant aux nombreux extraits de la Médée de Salomon que réveille intégralement l’enregistrement de Reinoud Van Mechelen.
L’originalité de ce programme réside d’abord dans le choix de multiplier les interventions parlées de Dominique Boutel racontant les aventures de Médée au travers des textes d’Apollonios de Rhodes, Euripide, Pierre Corneille et Jean Anouilh. Ce qui eût pu être une bonne idée ne se révèle pas forcement convaincant car venant interrompre un récit musical fluide par un ton peu en accord avec l’infernale histoire de Médée et dans une prise de son manquant de mordant, comme dans l’ensemble de la captation.
Mais le plus original réside dans le choix des partitions et son ordonnancement qui tracent un véritable récit en musique. Ainsi, passer d’un air des démons de l’opéra de Salomon à un air italien d’Agostino Stefani semble l’évidence, tout comme l’ensemble des enchainements. Tout débute par une ouverture du Jason quasi inconnu de Pascal Colasse de 1696, suivie du premier air, signé Johann Sigismund Kusser, qui installe une atmosphère bucolique par le joli hautbois de Lucile Tessier. Et la voix d’Eugénie Lefebvre se déploie dans un allemand surprenant : si vous pensiez que Médée n’était qu’un mythe latin, erreur. Voilà une belle idée de contrepied, d’entrée en matière qui étonne : composé en 1697, cet air a des tournures de cantate de Bach bien avant la lettre, alors que le suivant emprunte des tournures très italianisantes par ses vocalises.
Le « Fatal courroux » de Colasse fait entendre une soprano aux allures très dramatiques, avec une vocalité qui fait merveille dans les musiques italiennes d’Agostino Steffani, bien que manquant de graves dans le grand air de Cavalli « Dell’antro magico… » Dressant le portrait contrasté d’une héroïne amoureuse, furieuse et infanticide, Eugénie Lefebvre parvient-elle pour autant à nous faire vraiment frissonner ? Quant à l’accompagnement instrumental, bienvenu dans les moments poétiques, il manque globalement de présence, de force : il faudrait ici la vision d’un chef qui saurait impulser contrastes et de dramatisme.
Les duos entre les deux héros sont nombreux. La musique sensuelle du Jason de Cavalli (scène 11, l’acte 1) manque d’abandon en raison du timbre léger du ténor Paco Garcia. Le duo dramatique de Charpentier souffre du même contraste et les deux duos de Médée et Jason de Salomon pâlissent face à la gravure de Reinoud Van Mechelen. Le Jason de Paco Garcia y dessine un personnage plus incertain, à la profondeur de caractérisation moins réussie. Et la Médée d’Eugénie Lefebvre, malgré son réel engagement dans son dernier air de l’acte V (« Prête à porter d’horribles coups »), manque alors des sombres abîmes d’une voix de mezzo plus en situation pour cette Fille des enfers.

Il y a deux mois, l’Opéra de Versailles permettait d’entendre en concert cette œuvre totalement oubliée . Une de plus ? Non, une grande œuvre dont nous rendions compte avec enthousiasme, le même enthousiasme que celui qui salue aujourd’hui la parution de l’enregistrement fait l’an dernier au Grand Manège de Namur. Quelques rares différences de distribution ne font que renforcer l’impression d’un concert passionnant. Trois voix changent ici : alors que Cyril Costanzo en Créon et Apollon nous fait regretter les abysses du saisissant Michael Mofidian, la Melpomène et la Nérine de Lore Binon sont d’une fraicheur délicate.
La Médée de la mezzo Marie-Andrée Bouchard-Lesieur a des emportements et une présence vocale d’une profondeur qui rend parfaitement la violence et l’hybris de sa Médée, avec un timbre chaud, cuivré, projetant une rage qui fait frémir (« Tu vois ma fureur extrême »), particulièrement dans la scène infernale de l’acte V et ses échanges avec Jason…
Mélissa Petit reste une rivale touchante, Créuse bouleversante dans son « Jason ne m’aime plus » (acte IV), d’une douceur alliée à une force de caractère peu commune, ce dont sa voix rend compte avec une grande intelligence du texte et de l’évolution des situations.
Le Jason de Reinoud Van Mechelen est peut-être encore plus convaincant qu’au concert où il avait pourtant brillé de tous les feux et sortilèges de sa voix, car libéré de la double personnalité qu’il devait endosser en direct : chanter Jason tout en dirigeant chœur et orchestre est plus évident en enregistrement. On retrouve avec bonheur ce sens du phrasé, de la ligne de chant d’un haute-contre qui au fil des ans n’a cessé de gagner en puissance et en autorité.
Avec Médée et Jason de Salomon en 1713, dans des airs poignants et une réelle complexité des personnages, la tragédie lyrique se meurt. Mais cet enregistrement plein de bruits et de fureur lui redonne une vie intense.

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