CD – Chrétiens d’ici et d’ailleurs : l’Ensemble Irini recrée l’unité de l’Église universelle le temps de son dernier récital Janua

Les artistes

Ensemble Irini
Direction : Lila Hajosi

Mezzos : Clémence Faber, Eulalia Fantova
Contraltos: Fanny Châtelain, Lauriane Le Prev
Ténors : Marco Van Baaren, Matthieu Chapuis, Olivier Merlin
Basses : Sébastien Brohier, Jean-Marc Vié

Sacqueboutes et trompettes médiévales : Sandie Griot et Clair McIntyre

Le programme

  1. GUILLAUME DUFAY (1397-1474), Apostolo Glorioso
  2. GUILLAUME DUFAY, O Gemma Lux
  3. GUILLAUME DUFAY, Ma seule amour
  4. GUILLAUME DUFAY, Vasilissa ergo gaude
  5. ANONYME, Potirion sotiriou
  6. En ti Erythra Thalassi
  7. GUILLAUME DUFAY, Ecclesiae militantis
  8. JANUS PLOUSIADENOS (1429-1500), Canon pour le concile de Florence
  9. GUILLAUME DUFAY, Nuper rosarum flores
  10. GUILLAUME DUFAY, Recordare domine
  11. GUILLAUME DUFAY, Salve flos tuscae
  12. Trisagios ymnos
  13. GUILLAUME DUFAY, Lamentatio Sanctae Matris Ecclesiae Constantinopolitanae
  14. Dies Irae, puis MANUEL DOUKAS CHRYSAPHES (1415-1480), O Theos ilthosan ethni 

1 CD Psalmus. Durée : 00’ 54’ 52’

Enregistré du 20 au 24 octobre 2025 en la Cité de la Voix (Vézelay, Yonne, France)

 

Récital miraculeux qui accompagne l’auditeur jusqu’au cœur de l’ADN de la foi des origines, Janua bouleverse d’autant plus que le message d’unité qu’il véhicule résonne d’un écho crépusculaire quand on l’écoute aujourd’hui, dans une Humanité atomisée en proie aux divisions méphitiques.

Dans la galaxie des ensembles de musique ancienne qui ont éclos au cours des dix dernières années, celui de Lila Hajosi occupe une place singulière. Qu’il s’agisse de la personnalité de sa directrice musicale – d’une érudition musicologique hors pair – ou de ses choix de répertoire, l’Ensemble Irini n’emprunte jamais les sentiers battus et leurs préfère les chemins de traverse ainsi qu’en témoigne son nouveau disque mystérieusement intitulé Janua.

https://www.youtube.com/watch?v=P8uaW3AvSdQ&list=RDP8uaW3AvSdQ&start_radio=1

Démonstration ecclésiologique

Dans le numéro de Palettes qu’il consacre à La Flagellation peinte par Piero della Francesca vers 1460, l’historien de l’art Alain Jaubert reprend l’hypothèse séduisante que les personnages mystérieux qui se tiennent debout sur le bord du tableau pourraient être l’humaniste Giovanni Bacci, le condottiere Buonconte de Montefeltre et Jean Bessarion, prélat de l’Église grecque, qui œuvra pour la réconciliation des catholiques et des orthodoxes, milita pour une croisade contre les Ottomans et fut élevé au cardinalat par le Pape.

C’est dans la même atmosphère de dialogue interreligieux propre à la première moitié du XVe siècle que s’inscrit le quatrième CD gravé par l’Ensemble Irini : deux ans après Printemps sacré (déjà chroniqué par Première Loge) et toujours pour le label Psalmus, ce Janua reprend très exactement un programme musical déjà présenté au festival de Vézelay en août 2024 et qui se propose d’explorer la tentative de rapprochement entre les Églises de Rome et de Constantinople à la faveur du concile de Florence de 1439. Sous la pression de la progression ottomane qui menace alors de s’emparer de Byzance, les délégations orthodoxes acceptent pour la première fois depuis le Grand Schisme de 1054 de faire un pas vers la réconciliation avec leurs frères chrétiens d’Occident mais l’Union des Églises échoue finalement à cause de la masse du peuple byzantin qui considère que leurs émissaires ont sacrifié la Sainte Orthodoxie au nom de vulgaires intérêts politiques.

Pour évoquer ce dialogue, le programme du disque alterne des motets de Guillaume Dufay – compositeur officiel de la famille Malatesta qui règne au XVe siècle sur la principauté de Rimini – avec des pièces de la liturgie traditionnelle orthodoxe et un hymne du compositeur byzantin originaire de Thrace, Manuel Chrysaphes. Placés sous la direction de Lila Hajosi, onze protagonistes – neuf chanteurs et deux instrumentistes – suffisent à recréer cette atmosphère des confins de l’Europe médiévale.

Hagia Lila

Dès les premières secondes du disque se renouvelle le petit miracle sonore qui séduisait déjà dans le précédent CD Printemps sacré : conçue pour être immersive et donner l’illusion à l’auditeur d’être au centre du cercle des artistes, presque au pupitre de la cheffe, la prise de son renouvelle entièrement l’appréhension de ce répertoire et propose une tout autre expérience que le concert donné il y a deux ans à la petite église de Vault-de-Lugny.

Le disque concocté par Lila Hajosi nécessite, pour l’apprécier, de désapprendre d’abord à écouter la musique médiévale, habitués que nous sommes aux affects baroques et aux ornements belcantistes. À cette condition seulement, il devient alors possible de s’abandonner aux polyphonies du programme et de se laisser bercer par leurs mélopées sans cesse en mouvement, quitte à ressentir l’apaisante sensation d’être face à l’immensité de la mer et d’observer l’incessant ressac des flots sur le rivage. Dans le premier numéro du CD, « Apostolo Glorioso », une longue mélodie déroule son arabesque qui parait toujours identique mais qui – en réalité – se nourrit d’elle-même et se renouvelle à l’infini.

L’une des prouesses de ce programme érudit est aussi de s’appuyer presqu’exclusivement sur du chant a cappella et sur un accompagnement minimaliste de deux sacqueboutes au timbre si typiquement reconnaissable. Sandie Griot et Claire McIntyre sont les deux magiciennes qui rendent possible cette entreprise d’archéologie musicale : la mélodie « Ma seule amour » et le « Recordare Domine » du XVe siècle sont des moments de grande intensité pendant lesquelles les deux instrumentistes démontrent à la fois une extrême longueur de souffle et une grande virtuosité dans la modulation des notes. La manière dont les saqueboutes accompagnent en apothéose le point d’orgue de « Ecclesiae militantis » est d’une extrême justesse, sans grandiloquence inutile.

Côté chant, les neuf gosiers réunis par Lila Hajosi pour cet enregistrement – quasiment les mêmes que ceux du concert au festival de Vézelay – assurent une qualité d’interprétation de haut niveau.

Les ténors Matthieu Chapuis, Olivier Merlin et Marco Van Baaren éclaboussent de leur talent le programme de ce disque ! Brillants dès la lente mélopée fuguée « Modo praesens oraculum », ils assurent la jonction entre les pupitres féminins et ceux des basses et constituent une force d’entrainement choral pour leurs six camarades sur laquelle la cheffe Lila Hajosi peut s’appuyer en confiance.

Déjà remarqué au concert bourguignon de 2024, Jean-Marc Vié dispose toujours d’un timbre de basse extrêmement séduisant. Dans la pièce liturgique extraite d’un mariage orthodoxe, la profonde intention de son chant restitue la solennité des offices grecs et invite l’auditeur du disque au recueillement.

Côté pupitres féminins, Lila Hajosi choisit de ne retenir que des voix graves – mezzos et contraltos – de manière que les sonorités de l’Ensemble Irini rappellent celles des belles et grandes voix de l’Est de l’Europe. Eulalia Fantova, Clémence Faber, Fanny Chatelain et Lauriane Le Prev sont au diapason les unes des autres et contribuent à la richesse harmonique de pièces comme le canon pour le concile de Florence qui transporte instantanément l’auditeur de son fauteuil à la coupole de Brunelleschi ! Dans l’hymne de communion « Potirion sotiriou » – véritable plongée au cœur du mystère de la liturgie orthodoxe – ces voix de femmes font aussi écho à l’immense majesté d’une civilisation byzantine qui croit avoir l’éternité face à elle.

L’intérêt du programme de ce disque ne se limite cependant pas à ses beautés musicales. Il donne aussi à attendre des morceaux qui constituent des documents historiques majeurs, et pourtant méconnus, sur les bouleversements européens de la première moitié du quattrocento. C’est notamment le cas du motet dédié à la ville de Florence qui, quatre siècles avant l’aria « Firenze è come un albero fiorito » composé par Puccini pour Gianni Schicchi, dit déjà l’extraordinaire vitalité de la cité toscane et exalte son rôle dans l’élaboration de ce qu’on n’appelle pas encore la Renaissance.

La Lamentation sur la chute de Constantinople « O Théos ilthosan ethni », composée après 1453 par Manuel Doukas Chrysaphes pour commémorer la prise de Byzance par les Ottomans, est elle aussi un morceau mal connu et bouleversant. On y entend une sublime déploration de l’Occident chrétien sur la chute définitive de Constantinople et l’Ensemble Irini – transcendé par sa cheffe – réussit alors le miracle de mettre en mots et en musique la blessure béante du Grand Schisme.

Récital miraculeux qui accompagne l’auditeur jusqu’au cœur de l’ADN de la foi des origines, Janua bouleverse d’autant plus que le message d’unité qu’il véhicule résonne d’un écho crépusculaire quand on l’écoute aujourd’hui, dans une Humanité atomisée en proie aux divisions méphitiques.

Sur l’agenda des logistes

Si la musique adoucit vraiment les mœurs et participe de la beauté du monde, on se précipitera le dimanche 22 mars, à 18h, à l’église parisienne Notre-Dame de Montmartre, pour le concert de sortie du CD Janua, avant que l’Ensemble Irini n’entame une tournée en Région à Marseille (27 mars, 20h30, église Notre-Dame du Mont), Perpignan (28 mars, 21h, église des Dominicains) et à Bar-le-Duc (24 mai) où Première Loge essayera d’aller prêter l’oreille.

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