CD — Nahuel di Pierro, Alphonse Cemin : Un grand sommeil noir

Nahuel di Pierro, baryton-basse
Alphonse Cemin, piano
Un grand sommeil noir
Igor Stravinsky : Un grand sommeil noir ; La lune blanche; Piano Rag-Music ; Tango
Claude Debussy : 3 Ballades de François Villon ; Les Fêtes galantes
Maurice Ravel : Don Quichotte à Dulcinée
Jorge Luis Borges : Milonga de Manuel Flores
Astor Piazzolla : Cuatro Canciones Portenas
Atahualpa Yupanqui : Piedra y camino
Alberto Ginastera : Danza de la moza donosa op. 2 n°2 ; 2 Chansons op. 3
1 CD b.records, enregistré en décembre 2024, 13 mars 2026
De Paris à Buenos Aires, figures poétiques et musicales du marginal
Avec Un grand sommeil noir, captation d’un concert donné en décembre 2024 dans le cadre des Lundis musicaux de l’Athénée, Nahuel Di Pierro et Alphonse Cemin proposent bien davantage qu’un simple récital de mélodies : un véritable parcours poétique, sombre et raffiné, où la littérature irrigue chaque inflexion musicale.
Le programme séduit d’emblée par son originalité et son intelligence. En tissant un fil autour des poésies française et argentine — de Paul Verlaine à François Villon, de Jorge Luis Borges à Fernan Silav Valdés —, les interprètes évitent l’écueil du récital disparate pour construire une dramaturgie cohérente, presque nocturne. Le titre de l’album n’est pas usurpé : une atmosphère de demi-teinte, de nostalgie et de clair-obscur domine l’ensemble.
Le versant français tout d’abord… Dans les Deux poèmes de Verlaine d’Igor Stravinsky comme dans les Fêtes galantes de Debussy, Nahuel Di Pierro impressionne par la beauté de son timbre, velouté, profond mais dépourvu de toute lourdeur, préservant ainsi l’indispensable clarté de la diction – une clarté que pourraient lui envier bien des chanteurs français ou francophones ! La ligne de chant reste constamment sobre et élégante, notamment dans les Trois ballades de François Villon de Debussy, superbement intériorisées. Avec Don Quichotte à Dulcinée, Nahuel di Pierro trouve un terrain idéal pour déployer la chaleur de son registre grave et un sens du récit plus incarné, avec un humour laissant percer ici ou là une douce mélancolie. De délicates nuances viennent révéler au mieux la poésie sous-jacente du texte et de la musique, comme lorsqu’un léger souffle semble se poser sur la voix quand vient pour Don Quichotte le moment de conclure la « Chanson romanesque » : « Et je mourrais, vous bénissant »…
Ce cycle « hispanisant » et le Tango de Stravinsky (1940) offrent une transition discrète et intelligente avec versant argentin du récital, comportant des pages signées Astor Piazzolla, Atahualpa Yupanqui ou Alberto Ginastera. A priori, les œuvres de ces musiciens semblent culturellement et esthétiquement assez éloignées du versant français du programme. Pourtant, le rapprochement s’avère plus justifié et plus fécond qu’il n’y paraît de prime abord… Au-delà de thématiques communes — la figure du marginal chère aux poètes —, des passerelles musicales affleurent. Le pianiste et son chanteur nous rappellent ainsi que Piazzolla étudia à Paris auprès de Nadia Boulanger, et que Stravinsky lui-même ne fut pas insensible à certaines inflexions du tango ! Ces filiations souterraines éclairent la cohérence d’un programme dont la logique, discrète mais solide, se révèle progressivement à l’écoute.
Quoi qu’il en soit, même lorsque les esthétiques musicales divergent (à l’élégance sophistiquée du programme français répond une mélancolie plus directe et plus « rugueuse » côté argentin), le chanteur et son pianiste abordent chaque page avec la même rigueur stylistique, la même attention au mot — en français comme en espagnol — et un engagement constant. Cette exigence interprétative agit comme un puissant facteur d’unité. Nahuel di Pierro n’hésite pas à déchirer le velours de son timbre pour faire poindre une certaine rugosité lorsqu’il s’agit d’évoquer le surgissement d’un couteau au coin d’une rue mal famée de Balvanera, ou la mort brutale d’un compadrito tué par balle. Il se montre tout aussi convaincant dans le très beau « Piedra y camino » de Yupanqui, poignant sous son enjouement de façade (superbe « Me voy llorando » / « Je m’en vais pleurant », murmuré à fleur de lèvres), ou encore dans le morceau qui clôt le récital, le seul à être résolument lumineux et optimiste (« Canción al árbol del olvido »)
Alphonse Cemin se révèle être un partenaire de tout premier plan : son piano respire, nuance, suggère, soutenant avec souplesse les inflexions de la voix. Partenaire habituel de Nahuel di Piero, sa complicité avec le chanteur est évidente. Ajoutons que la prise de son, fidèle à l’esprit du concert, conserve une présence directe appréciable sans sacrifier la lisibilité des plans sonores et contribue à créer une impression d’intimité indispensable dans ces répertoires.
Une très belle réussite, dont se saisira tout mélomane soucieux de sortir des sentiers battus.
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