Je ne veux pas travailler dans le ballet ou l’opéra, ou dans des trucs où c’est genre : « Hé, continuez à faire tourner tout ça, même si plus personne n’en a rien à faire ! » Avec tout le respect que je dois aux gens du ballet et de l’opéra.
Propos tenus par Timothée Chalamet dans un entretien croisé avec Matthew McConaughey réalisé pour les médias américains Variety et CNN.
Toutes les grandes maisons d’opéra de la planète ont réagi aux propos de Timothée Chalamet comme il se devait : avec humour, distance et bienveillance. Sans doute était-ce, en effet, la meilleure attitude à adopter. Je dois pourtant avouer qu’il m’est difficile de me tenir moi-même à cette attitude.
Car ce qui choque dans les propos du jeune acteur n’est ni leur bêtise, ni même leur brutalité assumée — encore que l’insulte faite aux artistes, et à toutes celles et ceux pour qui l’opéra ou le ballet constituent un métier, soit réelle et loin d’être négligeable. Mais la bêtise n’a rien d’exceptionnel. Elle circule partout, librement, et depuis longtemps. Quant à la brutalité, elle est devenue l’une des langues les plus couramment parlées de notre époque. Ni l’une ni l’autre ne devraient donc surprendre quiconque.
Non, ce qui frappe vraiment, c’est l’aplomb avec lequel ces paroles sont proférées — et le sourire qui les accompagne : le sourire satisfait de celui qui croit avoir trouvé un bon mot, qui est persuadé d’avoir enfin « dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas », le sourire goguenard de celui qui se croit soudain le porte-voix des foules et le champion des médiocrités.
La beauté d’un esprit ne réside ni dans la somme de ce qu’il sait, ni dans l’épaisseur de sa bibliothèque. Elle tient à une vertu infiniment plus rare : la modestie intellectuelle.
- La capacité de se dire : je ne sais pas, je ne connais pas. Mais je me trompe sans doute, et je devrais m’informer.
- La capacité d’imaginer que si certaines œuvres traversent les siècles, ce n’est pas uniquement par un malentendu collectif ; que si Richard Strauss, Leoš Janáček, Claude Debussy, Giuseppe Verdi, Richard Wagner, Gioachino Rossini, Wolfgang Amadeus Mozart, Christoph Willibald Gluck ou Claudio Monteverdi continuent, plusieurs siècles après leur mort, à émouvoir, bouleverser et habiter l’esprit de millions d’êtres humains, il est possible — hypothèse audacieuse — que ces hommes aient été des génies.
- La capacité de soupçonner que si je ne comprends pas leurs œuvres, c’est peut-être moi qui suis trop court.
- La capacité d’admettre aussi qu’il est possible que dans quelques siècles, peut-être même dans quelques décennies, des films comme Interstellar, Love the Coopers, A Complete Unknown ou le nom même de Timothée Chalamet auront depuis longtemps sombré dans un oubli paisible, tandis qu’Elektra, Don Giovanni ou L’Orfeo continueront, imperturbablement, de vivre sur les scènes et dans les esprits.
La modestie, la curiosité, l’appétit de comprendre — voilà des qualités que l’on peut rencontrer chez un vieillard, un enfant, un écolier, un universitaire : elles ne dépendent ni du rang, ni de l’âge, ni de l’origine, ni de la classe sociale. Mais elles ne sont pas universellement réparties.
À l’évidence, Timothée Chalamet en est singulièrement dépourvu.
Avec tout le respect que je lui dois, naturellement.

