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Première Loge reçoit Lenski et Olga ! – Rencontre avec Marvic Monreal et Bogdan Volkov

par Stéphane Lelièvre 23 mars 2026
par Stéphane Lelièvre 23 mars 2026
© Marvic Monreal : Alana Mifsud / Bogdan Volkov : Monika Ritterhaus
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Au lendemain des représentations parisiennes d’Eugène Onéguine, Première Loge a rencontré les interprètes de Lenski et Olga : Bogdan Volkov et Marvic Monreal, deux brillants représentants de la jeune génération de chanteurs lyriques.

Stéphane LELIÈVRE – Vous venez tous les deux de faire vos débuts à l’Opéra de Paris — à l’Opéra Bastille et au Palais Garnier pour Marvic, et au Palais Garnier pour Bogdan. Comment avez-vous vécu ces premières apparitions en France sur des scènes aussi emblématiques ? Et comment se sont déroulées les représentations d’Eugène Onéguine, qui ont été très chaleureusement accueillies par le public ?
Marvic MONREAL : Ma première expérience de travail à Paris a été merveilleuse. J’y suis restée cinq mois entiers.
Chanter à Bastille procure bien sûr une sensation très différente de celle du Garnier. Wagner convient très bien à Bastille, tandis qu’Onéguine était parfait dans le cadre plus intime de Garnier. Je me suis sentie très bien accueillie par le public parisien et les équipes en coulisses ; toute l’équipe était fantastique et très soutenante envers les artistes.
Bogdan VOLKOV : Je suis moi aussi très heureux de faire mes débuts à Paris, sur une scène où tant d’artistes légendaires, qui m’ont inspiré tout au long de ma vie, se sont produits. Le public a été très réactif et chaleureux. À chaque représentation, on sentait leur écoute attentive et leur sensibilité, et pour moi cela a été une expérience extrêmement précieuse.

S.L. – Outre l’Opéra de Paris, vous vous êtes déjà produits sur plusieurs scènes internationales très prestigieuses, alors que vos carrières sont encore relativement récentes : La Monnaie à Bruxelles pour vous deux ; le Royal Opera House de Londres, la Philharmonie de Berlin et le Maggio Musicale Fiorentino pour Marvic ; et le Festival de Salzbourg ainsi que l’Opéra d’État de Vienne pour Bogdan. Comment vivez-vous une ascension aussi rapide ? Cela doit être extrêmement excitant, mais peut-être aussi un peu vertigineux d’être exposés à de si grandes scènes si tôt dans vos carrières…
M.M. – On ressent forcément davantage de responsabilité lorsqu’on chante dans des maisons d’opéra de ce niveau, même si l’on souhaite toujours donner le meilleur de soi, quel que soit le lieu. Avec les années, on trouve des moyens de gérer le trac ; la préparation est essentielle, et au fil du temps on apprend à s’aider soi-même, à réguler son système nerveux, etc.
Tant que l’on se sent en sécurité vocalement dans son répertoire, j’ai toujours eu le sentiment que monter sur ces scènes arrivait au bon moment, c’est-à-dire lorsque j’étais prête, pas avant.
B.V. – Je suis impliqué dans la musique depuis environ trente ans. J’ai commencé à l’âge de six ans et j’ai toujours su que je voulais consacrer ma vie à la musique, au chant et à la scène. Ma carrière professionnelle à l’opéra a débuté en 2013 et, même si ce n’est pas une très longue période, c’est déjà une étape qui permet de tirer quelques premières conclusions.
J’ai eu l’honneur de me produire dans de nombreuses grandes maisons d’opéra, et l’Opéra de Paris est pour moi une découverte nouvelle et très enthousiasmante. Je suis particulièrement heureux d’y avoir fait mes débuts dans l’un de mes rôles préférés.
Bien sûr, nous travaillons beaucoup en amont pour une production afin de pouvoir nous sentir libres et confiants sur scène. Mais chaque fois que j’approche d’une maison d’opéra, je ressens à la fois admiration et anticipation par rapport à ce qui va se passer le soir même… C’est une source d’inspiration infinie !

S.L. – Y a-t-il eu des figures particulièrement importantes dans votre formation ? Et selon vous, qu’est-ce qui fait un bon professeur de chant ?
M.M. – Beaucoup de personnes ont eu un impact sur moi ; on apprend de chacun et on retient ce qui fonctionne pour soi. Ma formation au Young Singers Project de Salzbourg a été très déterminante, tout comme celle à l’Académie Solti et mon passage au studio de l’Opéra de Francfort. Brigitte Fassbaender et Hedwig Faßbender me viennent à l’esprit, entre autres.
Un bon professeur de chant est quelqu’un qui comprend autant le fonctionnement de votre esprit que celui de votre voix, et qui dispose de différentes méthodes pour expliquer, car une seule méthode ne convient pas à tout le monde. Il est donc crucial d’avoir plusieurs façons d’atteindre un même résultat.
B.V. – J’ai eu de nombreux professeurs de chant, et j’ai eu énormément de chance avec tous. Personne n’a jamais essayé de changer ma voix ni de me pousser dans une autre catégorie vocale.
Je pense qu’un bon professeur est capable de reconnaître le répertoire naturel d’un chanteur et de le guider avec soin dans cette direction. Je pense également, comme Marvic, qu’il est très important de comprendre le chanteur sur le plan psychologique. Mais c’est toujours un processus mutuel : un professeur peut donner beaucoup, mais le chanteur doit être sur la même longueur d’onde.

S.L. – Après vos études, comme beaucoup de jeunes chanteurs, vous avez intégré des programmes destinés à accompagner les artistes en début de carrière : le National Opera Studio à Londres ou le studio de l’Opéra de Francfort pour Marvic, et le programme des jeunes artistes du Théâtre Bolchoï à Moscou pour Bogdan. Dans ces programmes, les chanteurs se familiarisent progressivement avec le métier : ils peuvent être la doublure d’ artistes confirmés, chanter de petits rôles et observer de grandes productions de l’intérieur. En quoi ces expériences ont-elles été formatrices pour vous ?
M.M. – Dans un « studio », on apprend souvent à passer d’une production à une autre, à être rapide dans l’apprentissage de la mise en scène, la mémorisation de la musique, l’adaptation à différentes salles et distributions… parfois à remplacer au pied levé. Tout cela forge surtout le caractère.
Cela vous pousse parfois dans vos  limites, ce qui peut être risqué, mais cela donne aussi confiance en soi au moment de commencer réellement à travailler. On a ce sentiment d’« avoir déjà vécu ça », ce qui permet d’avoir davantage d’outils pour gérer certaines situations.
B.V. – Ce fut pour ma part une expérience extrêmement précieuse. En plus de la formation vocale, j’ai pu travailler avec des coachs de langues et de diction, des spécialistes de phonétique, des professeurs qui vous guident sur le plan scénique, ainsi qu’avec divers coachs et chanteurs du monde entier. J’ai également eu l’occasion de me produire sur scène.
Dès la première année, nous avons fait des tournées, et mon premier voyage m’a conduit en France, à Avignon, où j’ai chanté l’air de Lenski en concert. Plus tard, nous avons aussi chanté à Nice et à Lille. Puis en 2015, lors du concours de l’Opéra de Paris, j’ai de nouveau interprété Lenski et j’ai reçu le Grand Prix et le Prix du public. Mon lien avec la France a donc commencé très tôt, et j’ai immédiatement éprouvé une grande affection pour ce pays. C’est le programme « Jeunes artistes » qui m’a permis de vivre cette première rencontre avec la France et cette expérience importante.

© Alana Mifsud

S.L. – Marvic, vous êtes originaire de Malte, même si vous avez étudié à Londres. Comment votre vocation pour le chant est-elle née ?
M.M. – J’ai toujours participé à des comédies musicales et chanté à l’église. À Malte, il y a 70 ans, l’opéra était très important ; nous sommes très proches de l’Italie, et mes grands-parents connaissaient pratiquement tout le répertoire italien par cœur.
Par la suite, cette tradition s’est perdue, et malheureusement il n’existe toujours pas aujourd’hui de conservatoire professionnel. Les choses s’améliorent néanmoins : il y a davantage d’accès à la musique et cet art est pris plus au sérieux dans les écoles.
J’ai grandi en regardant l’Orchestre Philharmonique de Malte et j’ai fait mes débuts avec eux assez jeune. Je prenais des cours de chant en privé tout en faisant des études de tourisme.

À 22 ans, mon professeur m’a conseillée d’auditionner dans des écoles de musique au Royaume-Uni, et c’est ainsi que j’ai commencé mon master à la Royal Academy of Music de Londres. Enfant, je n’aurais jamais imaginé que ce serait ma vie.

S.L. – Jusqu’à présent, vous avez interprété une très grande variété de rôles, aussi bien dans le répertoire français — Werther, Carmen, Orphée aux enfers — que dans le répertoire italien, comme Lucia di Lammermoor, Rigoletto ou Madama Butterfly, mais également dans des œuvres russes et allemandes. Souhaitez-vous maintenir cette diversité de répertoire ou vous voyez-vous vous spécialiser dans un style particulier à l’avenir ?
M.M. – J’aimerais beaucoup la conserver. J’ai la chance d’avoir une voix flexible qui s’adapte à différentes langues et styles. C’est surtout une question de choix de rôles au bon moment, en accord avec son évolution physique, mentale et émotionnelle…
Le style varie bien sûr, mais une fois qu’on le comprend, la technique reste la même. J’essaierai toujours d’équilibrer mes rôles wagnériens avec ceux de Verdi. Je pense que varier le répertoire permet de garder la voix plus fraîche.

S.L. – Vous venez donc d’interpréter Olga dans Eugène Onéguine. Comment parvenez-vous à mémoriser non seulement la partition musicale, mais aussi le texte et toutes ses nuances ?
M.M. – Je fais mes transcriptions phonétiques et mes traductions en maltais, ce qui m’aide à mémoriser plus rapidement.
Le maltais est une langue sémitique, sans lien avec le russe, mais notre alphabet contient presque tous les sons nécessaires au russe, ce qui facilite la prononciation.
Pour mémoriser le sens, c’est un travail de traduction, de patience et de répétition. J’ai aussi eu la chance d’être entourée de collègues russophones, ce qui aide énormément.

S.L. – Vous, Bogdan, êtes originaire d’Ukraine et vous avez également été formé au Théâtre du Bolchoï à Moscou. Pour vous, la langue russe est donc naturellement plus familière, et vous interprétez très souvent le rôle de Lenski, qui semble devenir l’un de vos rôles de prédilection. Vous avez également récemment rencontré un grand succès dans Iolanta à Rouen. Cependant, votre répertoire comprend aussi Mozart et certains rôles italiens. J’ai aussi remarqué dans votre biographie le Chevalier de La Force dans Dialogues des Carmélites. Votre voix semble particulièrement bien adaptée au répertoire français, notamment à l’opéra-comique. Est-ce un domaine que vous souhaiteriez explorer davantage ?

B.V. – Je suis ténor lyrique et j’interprète surtout Mozart, ainsi que de la musique des XXe et XXIe siècles. Mon répertoire est assez large.
Je n’ai malheureusement pas encore beaucoup chanté d’opéra français, mais j’aimerais beaucoup le faire davantage à l’avenir.

© Monika Ritterhaus

S.L. – Votre interprétation de l’air de Lenski a profondément ému le public. Vous sembliez vous-même très ému en chantant cette scène. Mais est-il possible de ressentir une telle émotion sur scène tout en conservant une parfaite maîtrise vocale ? Les chanteurs doivent-ils garder une certaine distance vis-à-vis de leurs émotions ?
B.V. – Le contrôle est toujours nécessaire. Mais lorsque l’on se sent techniquement solide, on peut faire confiance à son intuition. À ce moment-là, technique et émotion ne font plus qu’un.

S.L. – Après le magnifique succès que vous venez de rencontrer à Paris, souhaiteriez-vous revenir vous produire en France ? Avez-vous déjà des projets ici ?
M.M. – Oui, avec grand plaisir. Je reviendrai d’ailleurs à l’Opéra de Paris la saison prochaine !
B.V. – Bien sûr, j’aimerais beaucoup revenir, même si ce ne sera pas tout de suite car les saisons sont planifiées plusieurs années à l’avance…

S.L. – Enfin, d’une manière plus générale, quels sont vos projets pour les mois ou les années à venir ?
M.M. – Cette année, je finalise l’aménagement de ma première maison à Malte ! Dans notre métier où l’on voyage constamment, il est important d’avoir un lieu pour se reposer et se ressourcer.
Je prépare aussi mes rôles de Nicklausse/la Muse dans Les Contes d’Hoffmann et de Varvara dans Katya Kabanova, et je pars bientôt à Florence pour ma première Missa Solemnis de Beethoven.
Surtout, je souhaite rester en bonne santé, heureuse, trouver un équilibre et continuer à partager la musique.
B.V. – Je ne peux parler que des projets déjà annoncés officiellement. (NDR : sur l’agenda officiel de Bogdan Volkov, sont annoncés entre autres un War Requiem à Baden-Baden, La Flûte enchantée à Berlin, Eugène Onéguine à Vienne, Cosi fan tutte à Zurich et Salzbourg). Les autres seront révélés en temps voulu…

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To read this interview in English, click on the flag!

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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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