Les festivals de l’été –
Nadine Sierra enchante les Chorégies d’Orange

Récital Nadine Sierra, Orange, samedi 27 juin 2026

La comtesse aux pieds nus de la lyricosphère fait escale au théâtre antique d’Orange, le temps d’une soirée d’ores et déjà inoubliable ! Commençant, lors d’une série de bis généreux, par enlever une paire d’escarpins de soirée à rendre fétichiste du pied le moindre de ses fans, Nadine Sierra termine en feu d’artifice vocal un récital mémorable qui aurait mérité un public encore plus nombreux, surtout pour une soirée d’ouverture !

L’histoire de Nadine Sierra aux Chorégies a commencé en 2017 lors d’un Rigoletto de grande école où la jeune soprano américaine, âgée alors de 29 ans, se retrouvait face à Leo Nucci, l’un des plus formidables artistes lyriques du dernier siècle, et bissait le duo final du deuxième acte « Si, vendetta ! », comme le baryton en avait établi la « tradition », chaque fois qu’il incarnait ce rôle. Dix ans après, Nadine Sierra – déjà connue en 2017 – est devenue l’une des étoiles les plus incontestées et les plus demandées à travers le monde lyrique, et le récital qui lançait l’édition 2026 – malheureusement très réduite – de la vénérable institution vauclusienne en aura donné une éclatante démonstration.

Certains auront, sans doute, l’occasion d’insister sur les probables conséquences, en termes d’impact de fréquentation du public, d’une soirée donnée « seulement » avec piano : en effet, la présence de l’orchestre aurait rendu, a priori, les choses plus festives et peut-être plus abordables pour le grand public qu’est, désormais, celui des Chorégies. On aurait ainsi gagné en « sons » – avec les aléas inhérents à la formation retenue et à la qualité de son chef… – et on aurait, probablement perdu, au passage, quelques extraits chantés… Mais, par-dessus tout, sauf exception rare, on aurait perdu en complicité puisque, après tout, le propre du « récital » est de permettre la rencontre, autour d’un répertoire de mélodies et d’airs d’opéras entre un interprète et son pianiste – dans le cas présent, il était quasi exclusivement composé de pièces lyriques. Même s’il est évident que le théâtre antique d’Orange n’est ni la salle Gaveau, ni le théâtre de l’Athénée d’autrefois, ni même la cour Saint Louis d’une certaine tradition des Chorégies, cette rencontre entre Nadine Sierra et Bryan Wagorn, l’un des pianistes nord-américains les plus doués de la jeune génération, a bel et bien eu lieu et, Dieu, qu’elle était belle !

Déjà parce qu’ avec Bryan Wagorn, on est face à un véritable artiste qui, tout en sachant où se situe sa juste place auprès d’un public venu, en majorité, pour entendre l’une de ses stars préférées, ne se résigne pas pour autant à jouer seulement les accompagnateurs ! Ainsi, dans le Nocturne op.27 n°2 de Chopin, le pianiste canadien-américain déploie non seulement des trésors de nuances et de souffle pathétique, mais dresse également un pont entre cette musique et celle du Bellini de La Sonnambula qui la précède dans le programme… et qui aurait également dû lui succéder si la chanteuse n’avait préféré finalement au lunaire Casta Diva la fin de l’acte I de Traviata. Auparavant, c’est toute la force dramatique de celui qui est actuellement chef assistant au Metropolitan Opera de New York qui passe dans un intermezzo de Manon Lescaut particulièrement prenant. Mais, c’est bien évidemment dans les airs et scènes lyriques au programme que ce brillant interprète, coach vocal de nombreux artistes Outre-Atlantique, emporte le plus l’adhésion.

Dès son entrée en scène, dans une robe de mousseline blanche lui donnant l’apparence aérienne de l’une de ces Belles du Sud des Etats-Unis, Nadine Sierra est déterminée à prendre possession des lieux : alors que les applaudissements continuent de retentir, elle ne tarde pas à attaquer un « Je veux vivre… » qui donne le tempo d’un programme marqué par la générosité d’une artiste qui paye immédiatement comptant et sans ces petits arrangements dont sont parfois coutumières certaines de ses congénères… D’emblée, la virtuosité et l’aisance sont au rendez-vous, et le travail effectué sur les mots du texte de Barbier et Carré – que l’on retrouvera, plus tard, dans le redoutable air du poison – s’avère particulièrement soigné. Ici, on comprend chaque mot et chaque inflexion vient contribuer à l’intelligence globale du propos et à l’urgence dramatique. C’est ainsi que dans l’air de Louise « Depuis le jour », on est bluffé par la poésie du verbe qui se dégage de ce chant ciselé, sachant si bien mettre en évidence des mots tels que « Je suis heureuse ! » ou « Et je tremble délicieusement… ». De même, dans l’air du poison, on est emballé par cette fierté de l’accent qui se marie si bien avec la longueur de phrases telles que la si mélodieuse « Verse toi-même ce breuvage ! ». Est-il vraiment utile d’écrire que dans ces airs français, si périlleux dans leur écriture faisant la liaison entre plusieurs types d’esthétiques, Nadine Sierra est miraculeuse de souffle – infini ! – et de vaillance : un véritable festin qui, à lui seul, nous aurait, déjà, fait gagner la soirée !

En abordant le rôle de Magda de La Rondine, notre artiste ne s’attendait probablement pas à être saluée par le concert particulièrement bruyant de ces martinets qui, sempiternellement, fondent en piquet sur le plateau du théâtre antique : sans se laisser distraire mais d’un rire sincère, la chanteuse nous raconte alors ce « bel sogno di Doretta » où la qualité de projection dans les nombreux aigus successifs et la maitrise d’amples sauts d’intervalle impressionnent. En outre, ici, on entend davantage la morbidezza d’un médium soyeux qui, probablement, a encore de beaux jours de développement devant lui…

Après une vingtaine de minutes d’entracte, c’est en robe lamée que l’artiste américaine réapparait au bras de son pianiste, dans une seconde partie entièrement consacrée au Bel Canto romantique, répertoire dans lequel les plus grandes scènes internationales se l’arrachent. Loin de ne jouer ici que les oiseaux mécaniques, Nadine Sierra fait montre d’une intelligence du texte qui, dans l’air de Norina, extrait de Don Pasquale, permet d’emblée de comprendre pourquoi cette chanteuse est hors-du-commun. Jouant de sa complicité avec Bryan Wagorn, son regard se fait mutin, tandis que les mouvements de son corps épousent de plus en plus le Steinway — bien davantage que ne le permettrait le plus attentionné des orchestres ! Et nous redécouvrons, soudain, tout l’impact poétique de cette musique ! Qu’importe alors si l’air d’entrée d’Amina (La Sonnambula) trouve, un tantinet, la chanteuse moins à son aise dans la péroraison de la pièce, tout, dans ce chant, sait se faire expression et non vocalise gratuite : l’air de la fontaine « Regnava nel silenzio » (Lucia di Lammermoor) cristallisera ainsi, définitivement, une poésie du phrasé et une vision du personnage, déjà menacé par la folie, qui trouve dans sa cabalette « Quando rapito in estasi » l’un des instants suspendus de cette soirée magique.

Expliquant au public que pour des questions d’agenda, il lui a été impossible d’assurer la représentation de La Traviata, initialement programmée avec elle le 4 juillet prochain, la Sierra nous fait don, dans son intégralité, de la scène finale de l’acte I du même ouvrage. Dès un « È strano… », se projetant déjà dans la dramaticité qui va suivre, l’interprète nous fait partager une tranche de vie de son personnage, délivrant un « Ah, fors’è lui… » où tout est expression nuancée. À un tel niveau d’excellence, qu’importe que le contre-mi bémol, non écrit, ne soit pas donné ? Le si bémol aigu que l’on entend, dans toute sa plénitude et sa longueur, est l’une des plus belles conclusions possibles à un « Sempre libera… » de grande école.

Nous pressentions Nadine Sierra généreuse dans la partie non-officielle de son programme, et nous n’avons pas été déçu ! Prenant place à côté de son pianiste, nous avons donc eu droit à un feu d’artifice de bis dont le « O, Sole mio » de Di Capua, chanté sur un tempo de lied, donne le coup d’envoi, avant que la dame ne se transforme en chanteuse d’oak room de cabaret new-yorkais, avec un «  Summertime » qui fait monter encore la température de plusieurs degrés, puis en entertainer de Broadway avec une version d’ « I Could Have Danced All Night » ( My Fair Lady) au swing dévastateur… y compris dans le mouvement du corps : que du bonheur !

C’est, en toute simplicité, que l’artiste prend congé d’un public qui, curieusement, aura eu tendance, dès le début des rappels, à descendre des travées – voire à s’échapper !? – avec un « O mio babbino caro » qui clôt le match en laissant définitivement dans l’oreille les couleurs d’un timbre somptueux et une poésie des mots qui, même à ce niveau d’excellence, forcent le respect.

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Les artistes

Nadine Sierra, soprano
Bryan Wagorn, piano

Le programme

Récital Nadine Sierra

Airs et mélodies de Gounod, Puccini, Charpentier, Donizetti, Bellini, Chopin, Di Capua, Gershwin, Loewe.
Théâtre antique d’Orange, récital du samedi 27 juin 2026.