Juan Diego Flórez à Bordeaux : le portrait d’un artiste en musique

Récital Juan Diego Flórez, Auditorium de Bordeaux, jeudi 18 juin 2026
Il est des récitals qui ressemblent à une confidence. Celui que proposait Juan Diego Flórez à l’Auditorium de Bordeaux n’avait rien de la simple succession d’airs célèbres. Construit comme un véritable portrait musical, il retraçait en creux le parcours d’un artiste, ses fidélités, ses curiosités et les étapes d’une déjà longue carrière. À travers Mozart, Rossini, l’opéra français, la zarzuela et Verdi, c’est finalement toute une vie de musique qui se dessinait devant nous.
Des débuts un peu retenus
Dès les premières pages mozartiennes, Juan Diego Flórez retrouve les qualités qui ont fait sa renommée : une ligne de chant admirablement conduite, un legato d’une grande noblesse et cette facilité déconcertante à faire vivre une phrase musicale sans jamais l’alourdir.
Pourtant, dans « Misero ! O sogno… Aura che intorno » ou les extraits de La Clémence de Titus, le ténor semble encore chercher ses appuis. Une certaine retenue, peut-être un peu de tension, donne parfois une impression de chant plus mécanique qu’à l’accoutumée. Le geste paraît moins libre et l’expression encore contenue. Rien toutefois qui puisse entamer durablement la soirée, tant on sent progressivement l’artiste s’abandonner à la musique.
Rossini, un royaume toujours familier
Le passage à Rossini marque un véritable changement d’atmosphère. Le programme a l’élégance de ne pas se contenter des pages les plus célèbres et propose au contraire plusieurs raretés que l’on entend peu en récital.
« La lontananza » dévoile un versant plus intime du chanteur. Une forme de pudeur et de nostalgie s’installe, servie par une ligne vocale toujours admirablement soutenue.
Puis vient « Quell’alme pupille », peut-être l’un des moments les plus aboutis de la première partie. Cette écriture, faite de longues phrases, de raffinement et d’ornements délicats, semble avoir été pensée pour sa voix. On y retrouve tout ce qui fait l’essence du ténor rossinien : l’élégance avant la puissance, la virtuosité sans ostentation, la lumière naturelle du timbre. L’artiste y est pleinement convaincant et retrouve cette malice et cette aisance qui font son charme.
Une parenthèse française particulièrement inspirée
L’air de Boieldieu, « Viens, gentille dame », opère une transition idéale entre classicisme et romantisme. Privé des couleurs de l’orchestre et notamment du célèbre solo de cor, le charme agit pourtant grâce au piano particulièrement évocateur de Vincenzo Scalera.
C’est sans doute dans cette page que Juan Diego Flórez paraît le plus libre durant cette première partie. Le chant retrouve sa spontanéité, les variations sont menées avec une remarquable maîtrise du souffle et l’on sent l’artiste reprendre pleinement possession de son récit musical.
Les racines retrouvées de la zarzuela
Après l’entracte, le récital prend une tournure plus personnelle encore. Les extraits de zarzuela ne sont pas de simples incursions exotiques : ils renvoient directement aux origines du ténor péruvien et à son propre parcours de musicien.
Dès « Flores purísimas », le chanteur apparaît transformé : plus souriant, plus détendu, plus immédiatement communicatif. Cette musique semble parler une langue qui lui est naturellement familière.
Dans ces pages, il déploie une palette de nuances particulièrement séduisante, avec cette capacité rare à alléger la voix sans jamais perdre la ligne. L’émotion y circule avec une simplicité désarmante.
L’opéra français entre deux visions de l’amour
« Pourquoi me réveiller ? » de Werther est défendu avec beaucoup de soin et une réelle sincérité musicale. On peut toutefois rester plus réservé sur l’adéquation entre cette vocalité lumineuse et le désespoir plus sombre du personnage de Massenet.
En revanche, « Ah ! lève-toi, soleil ! » semble lui convenir idéalement. Juan Diego Flórez y retrouve un Roméo jeune, émerveillé, presque suspendu devant la découverte de l’amour. La diction française demeure soignée, les nuances délicates et le legato d’une grande élégance. On y croit pleinement, et l’on est impatient de retrouver le ténor dans l’intégralité du rôle à l’Opéra Bastille, dans un an très exactement.
Une conclusion verdienne comme un accomplissement
Avec Oronte des Lombardi, le récital atteint une autre dimension. Longtemps associé exclusivement au bel canto, Juan Diego Flórez montre ici combien sa voix a évolué.
La souplesse et le raffinement demeurent intacts, mais s’y ajoute désormais une densité émotionnelle plus affirmée. Cet air agit comme un aboutissement logique du programme : après Mozart, Rossini, l’opéra français, voici le temps d’un Verdi encore lyrique mais déjà plus ample. Le portrait musical est alors complet.
Une générosité qui n’en finit plus !
Et puis la soirée aurait pu s’arrêter là. Elle se prolongea pourtant pendant près de trente minutes supplémentaires avec pas moins de cinq bis.
Guitare à la main, Juan Diego Flórez instaure une proximité nouvelle avec la salle. Dans « Bésame mucho », il chante presque à voix basse, dans une forme de confidence qui retient immédiatement l’attention. La sensualité du phrasé et l’intelligence du texte suffisent à captiver le public.
« Cucurrucucú Paloma » offre un autre moment suspendu, porté par de longues lignes et une remarquable liberté rythmique. On y retrouve son goût pour la mezza voce et sa manière très personnelle de raconter une histoire.
Enfin, les contre-ut de La Fille du régiment, lancés avec un plaisir manifestement partagé avec le public, puis l’inévitable « Granada » viennent clore une soirée placée sous le signe du partage.
Ce concert bordelais aura finalement ressemblé à son interprète : élégant, généreux et profondément sincère. Plus qu’une démonstration de virtuosité, il aura proposé le récit d’une vie de musique, avec ses fidélités et ses évolutions.
Le public bordelais pourra d’ailleurs mesurer sa chance : ce programme, repris en grande partie au cours de l’été, notamment à la Quincena Musical de Saint-Sébastien puis au Festival de Salzbourg, avait ce soir-là le parfum particulier des grandes étapes avant le voyage.
Et si quelques pages ont pu sembler plus prudentes ou moins idiomatiques, elles n’ont jamais altéré l’impression dominante laissée par la soirée : celle d’un artiste qui, après près de trente ans de carrière, continue de chanter avec la même curiosité, la même élégance et surtout une générosité qui demeure sa plus belle signature.
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Juan Diego Flórez, ténor
Vincenzo Scalera, piano
Wolfgang Amadeus Mozart
« Misero! O sogno… Aura che intorno« , K. 431
« Del più sublime soglio« , extrait de La Clémence de Titus
« Se all’impero, amici Dei!« , extrait de La Clémence de Titus
Gioachino Rossini
Une bagatelle, extrait des Péchés de vieillesse (piano seul)
“La lontananza”, extrait de La pietra del paragone
« Quell’alme pupille« , extrait de La pietra del paragone
François-Adrien Boieldieu
« Viens, gentille dame », extrait de La dame blanche
Entracte
Ruperto Chapí
« Flores purísimas« , extrait de El milagro de la virgen
Amadeo Vives
« Por el humo se sabe dónde está el fuego« , extrait de Doña Francisquita
Agustín Pérez Soriano
“Suena, guitarrico mío”, extrait de El guitarrico
Ernesto Lecuona
Mazurka Glissando (piano seul)
Jules Massenet
« Toute mon âme est là !… Pourquoi me réveiller ? », extrait de Werther
Charles Gounod
“L’amour!… Ah, lève-toi, soleil!”, extrait de Roméo et Juliette
Benjamin Godard
Berceuse, extrait de Jocelyn (arrangement pour piano seul)
Giuseppe Verdi
« La mia letizia infondere… Come poteva un angelo”, extrait de I Lombardi
Récital donné à l’Auditorium de Bordeaux le jeudi 18 juin 2026