Salle Gaveau : l’apothéose verdienne de Roberto Alagna

Airs des plus célèbres opéras de Verdi, salle Gaveau, dimanche 15 mars 2025

Un programme inchantable

À une cadence très régulière, Roberto Alagna revient salle Gaveau. Cette année encore, comme chaque année, il s’est produit dans la salle parisienne de la rue La Boétie. Cette fois, il ne choisit pas la facilité et propose à son public un concert entièrement consacré aux « Airs des plus célèbres opéras de Verdi », sauf peut-être pour l’air de Gaston – Jérusalem, seule incursion dans le répertoire français, n’étant pas l’un des morceaux les plus courus du corpus verdien. Cela a néanmoins l’avantage de mettre en parallèle cet extrait avec son archétype des Lombardi, chanté en ouverture de concert, et de nous montrer combien le phrasé de l’interprète est remarquable dans les deux langues, le français et l’italien. C’est l’occasion de se laisser enlever par cet ample récitatif, dont l’andante nous fait planer vers les plus hautes sphères, notamment par un decrescendo exquis, surtout sur le vers « bel ange, mon idole ». Avec la cavatine d’Oronte, un des chevaux de bataille de Pavarotti, le ténor franco-italien renoue avec la vocalité de sa jeunesse. Le timbre est d’ailleurs toujours très jeune, la diction superlative, l’éclat rayonnant, l’aigu solide et les transitions se font de la manière la plus naturelle. À l’issue de cette première pièce, le chanteur s’empresse de préciser que le programme est inchantable, qu’il l’avait établi il y a un an, lorsqu’il était en parfaite forme vocale. Force est de constater que ce soir il n’a pas perdu de son panache. Et si les différents airs du concert sont tous abordés sans cabalette, c’est davantage pour des raisons de timing et sûrement pas par manque de souplesse. La preuve nous en est donnée par le premier bis qui reprend le célébrissime allegro de Manrico (« Di quella pira… l’orrendo foco ») sans la moindre hésitation, à la fois dans l’agilité et dans la montée vers le haut du registre.

Dès lors, que louer de plus ? La colorature d’Ernani ou le portamento de Macduff ? La lumière de Rodolfo et d’Alfredo ou la morbidezza du Duc de Mantoue et de Manrico ? L’introspection d’Alvaro ou la vaillance de Radamès ? Après un récitatif dont l’articulation laisse apercevoir le comédien, Roberto Alagna s’engage sans réserve dans le cantabile d’Ernani : un legato de premier ordre et une longueur de souffle sans égale se conjuguent ainsi à des variations des couleurs frappantes, quand il s’agit d’opposer l’amoureux au rival. Très intériorisé, le récitatif de Macduff s’épanouit également dans l’étendue du volume, avant un adagio qui se singularise par sa justesse de ton. Approché quelque peu alla Bergonzi, le malheur de Rodolfo allie la couleur propice à la déception, dans le récitatif, à la luminosité du souvenir dans l’air à proprement parler.

En seconde partie, avec Rigoletto, nous quittons le concert pour entrer au théâtre, toutes les facettes de l’appréhension s’étalant dans le récitatif. Très communicatif, l’artiste a l’honnêteté de faire état d’un trou de mémoire dans le texte : parions que personne ne s’en était aperçu et que cela ne tient qu’à un vers !!! Une belle suite de notes filées parsème la cavatine de Manrico, alors qu’un declamato prodigieux sculpte le récitatif d’Alfredo. L’aria d’Alvaro est le morceau de bravoure de la soirée et le public ne s’y trompe pas, qui lui réserve une ovation !!! L’assurance de l’aigu de Radamès ne se refusant pas d’effets suggestifs smorzando.

Giorgio Croci tient consciencieusement les rênes de l’Orchestre Colonne. Joué avec emphase, le prélude de Macbeth sonne par moments un peu fort, malgré la délicatesse du dialogue entre les cordes et les vents. Pas toujours contrôlés, ces derniers amplifient outre mesure l’ouverture de Luisa Miller, tandis que celle de La forza del destino est bien mieux maîtrisée, l’accélération étant le plus souvent adéquate à la situation et sans excès, sauf peut-être dans le crescendo final. Les lueurs de la clarinette viennent d’ailleurs l’ensoleiller, comme déjà l’air d’Alvaro. Harmonieux, le prélude de La traviata défend une sobriété qui fait, en revanche, défaut aux trompettes annonçant Radamès.

En deuxième bis, la chanson à boire du Duc de Mantoue est chantée à pleine voix, non sans un certain sfumando avant l’éclosion de l’aigu. On se prend alors à rêver de Don Carlos. C’est Otello qui vient. Malgré la clarté du timbre, Roberto Alagna aborde le rôle du Maure de Venise en véritable ténor dramatique et en fin diseur. Encore un baiser, « un bacio ancora… » et les spectateurs sont conquis à jamais. Reconnaissants, ils lui réservent une véritable apothéose. Rendez-vous est pris dans un an. Peut-être pour deux concerts, vraisemblablement toujours thématiques.

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Les artistes

Roberto Alagna, ténor
Orchestre Colonne,dir. Giorgio Croci

Le programme

Les airs des plus célèbres opéras de Verdi

I lombardi alla prima crociata / “La mia letizia infondere” (Oronte)
Ernani, “Mercé, diletti amici / Come rugiada al cespite” (Ernani)
Macbeth, Prélude
Macbeth, “O figli, o figli miei… / Ah la paterna mano” (Macduff)
Jérusalem, « L’Émir auprès de lui m’appelle  / Je veux encore entendre ta voix » (Gaston)
Luisa Miller, Ouverture
Luisa Miller, “Oh! Fede / negar potessi agl’occhi miei!… / Quando le sere al palcido” (Rodolfo)
Rigoletto, “Ella mi fu rapita! / Parmi veder le lacrime” (Duca)
Il trovatore, “Amor… sublime amore, / Ah sì, ben mio, coll’essere” (Manrico)
La traviata, Prélude (acte I)
La traviata, “Lunge da lei per me non v’ha diletto!… / De’ miei bollenti spiriti” (Alfredo)
La forza del destino, “La vita è inferno all’infelice… Invano / Oh tu che in seno agli angeli” (Alvaro)
La forza del destino, Ouverture
Aida, “Se quel guerriero / Celeste Aida, forma divina” (Radamès)

Paris, Salle Gaveau, récital du dimanche 15 mars 2024