Turin – Festival VERISMO 1/3
sacré, profane et passions fatales au Teatro Regio

Cavalleria rusticana, Pagliacci, Turin, Teatro regio, jeudi 15 octobre 2026.

Le Teatro Regio de Turin inaugure sa saison Fatale avec un ambitieux Festival du vérisme. Dans le diptyque Cavalleria rusticana et Pagliacci, Menghini mise sur les évocations religieuses, tandis que Micheli imagine un univers circassien fantaisiste, dont la réalisation se révèle plus convaincante. Battistoni dirige avec énergie, parfois jusqu’à l’excès. La distribution vocale se montre inégale, tandis que les chœurs sont excellents. Une inauguration saluée par le public, qui confirme le dynamisme artistique du Regio.

Fort de trois Prix Abbiati consécutifs, le Teatro Regio de Turin ne semble nullement disposé à se reposer sur ses lauriers. Bien au contraire, il redouble d’ambition en inaugurant sa nouvelle saison lyrique, significativement intitulée Fatale, par un Festival du vérisme qui constitue tout à la fois une déclaration d’intention et une démonstration d’ambition artistique.

Quatre ouvrages, deux figures majeures de la Giovine Scuola, deux chefs-d’œuvre du répertoire auxquels viennent s’ajouter deux titres nettement moins fréquentés : Cavalleria rusticana et Iris de Pietro Mascagni, Pagliacci et La bohème de Ruggero Leoncavallo. Une entreprise qui n’a rien d’ordinaire et qui témoigne de la vitalité du théâtre turinois, ainsi que de sa volonté de proposer des parcours culturels cohérents et identifiables, en s’affranchissant du confort d’une programmation fondée sur les seuls titres à succès.

Pour ouvrir les festivités, on retrouve naturellement le couple le plus célèbre du mélodrame italien : Cavalleria rusticana et Pagliacci, ce fameux Cav & Pag qui constitue désormais, dans les théâtres du monde entier, un diptyque quasiment indissociable. Rien de surprenant, donc, dans le choix des ouvrages. La surprise vient plutôt de leur mise en scène, confiée à deux personnalités pour le moins inattendues, Daniele Menghini et Francesco Micheli, invités à se confronter à des œuvres sur lesquelles on pourrait croire que tout a déjà été dit.

Les deux metteurs en scène ont travaillé presque à quatre mains, partageant le scénographe Davide Signorini, les lumières de Gianni Bertoli et le dramaturge Michele Panella. Il en résulte un diptyque qui, tout en conservant deux identités distinctes, cherche à établir un fil conducteur visuel et conceptuel. Et le trouve, assez curieusement mais finalement assez logiquement, dans l’église. Lieu de la célébration pascale dans Cavalleria, présence qui rythme la vie de la communauté dans Pagliacci, l’édifice religieux devient le point de convergence d’un univers où dévotion et superstition, rituels collectifs et passions privées cohabitent dans un équilibre précaire. On prie, on fait la fête, on trahit et on tue. Et le Ciel, comme souvent dans le vérisme, reste spectateur.

Pour Cavalleria rusticana, Menghini imagine une sorte de crèche pascale, somptueuse et visionnaire. Sur un plateau tournant, métaphore un peu trop explicite de l’éternel cycle du temps et du retour des passions humaines, cinq dais baroques accueillent tour à tour figures sacrées et personnages du drame, transformant la Sicile de Verga en un vaste théâtre de la Semaine sainte. Tandis que Turiddu chante sa Siciliana en coulisses, on assiste à l’habillage d’une statue de la Vierge. Se succèdent ensuite des évocations du jardin de Gethsémani, de la Cène et du Golgotha, dans un constant entrelacement de liturgie chrétienne et de tragédie humaine.

L’Intermezzo orchestral devient le prétexte à une singulière Annonciation, au cours de laquelle un ange apparaît à Santuzza et lui tend un lys. Même la table de l’auberge, celle du célèbre « vino spumeggiante », prend des allures de Cène évangélique. Le sacrifice de Turiddu se reflète ainsi dans la Passion du Christ, tandis que Santuzza semble porter sur ses épaules une douleur qui dépasse le simple cadre de la jalousie amoureuse.

L’idée ne manque pas de charme. Il est vrai que, dans la religiosité populaire de l’Italie méridionale, le sacré et le profane se sont toujours mêlés avec une spontanéité que la sensibilité contemporaine peine parfois à comprendre. Menghini puise dans cet imaginaire avec un réel sens de l’image et un remarquable souci du détail. Les magnifiques costumes de Nika Campisi contribuent largement à la réussite visuelle du spectacle, en distinguant les personnages de la crèche des villageois en tenue de fête. Lola s’impose dans une robe rouge très voyante, presque une incarnation de la tentation, tandis qu’Alfio prend les traits inquiétants d’un messager de la mort.

Le problème, à force de multiplier les symboles, est de risquer d’étouffer le drame sous le poids de sa propre interprétation. Cavalleria rusticana est une mécanique théâtrale d’une remarquable sobriété, dans laquelle un regard, un mot, un silence suffisent à précipiter la tragédie. Ici, au contraire, le déploiement iconographique finit parfois par prendre le pas sur les relations humaines. La direction d’acteurs n’y remédie guère : elle reste souvent conventionnelle, faite de gestes prévisibles et de rapports psychologiques peu approfondis. Même le chœur, constamment mobilisé dans des processions et des compositions visuelles, semble parfois davantage chargé d’illustrer une idée que de participer véritablement à l’action. Il reste un spectacle incontestablement évocateur, riche en images mémorables, mais dans lequel la beauté du cadre ne rejoint pas toujours l’intensité du récit.

Le Pagliacci de Francesco Micheli possède une tout autre aisance théâtrale. S’appuyant sur le même dispositif scénique, le metteur en scène construit un univers circassien haut en couleur, peuplé de masques, de mimes, de créatures grotesques et d’apparitions fantastiques. Là où Menghini se tourne vers la liturgie, Micheli choisit le vertige du spectacle, saisissant avec intelligence la dimension profondément métathéâtrale du chef-d’œuvre de Leoncavallo.

Tonio, entièrement vêtu de blanc et coiffé d’un haut-de-forme, devient un maître de cérémonie ambigu, une sorte de démiurge qui introduit le public dans un monde où rien n’est tout à fait ce qu’il paraît. Le Circo Paradiso, avec son cheval ailé et ses architectures fantastiques, possède le charme à la fois enfantin et quelque peu inquiétant des rêves. Mais derrière l’émerveillement se cache la férocité et, sous le maquillage des saltimbanques, gronde une violence qui ne demande qu’à éclater.

Micheli maîtrise avec beaucoup de bonheur le perpétuel jeu de miroirs entre théâtre et vie, entre la comédie que les personnages jouent devant le public et la tragédie qui les submerge lorsque la fiction cesse de les protéger. Le récit avance à bon rythme, les personnages gagnent en consistance et les relations paraissent plus crédibles. Les costumes fantaisistes de Giada Masi et les mouvements chorégraphiques de Matteo Ceccarelli contribuent à l’extrême vitalité de l’ensemble, où même certaines surcharges décoratives trouvent leur justification. C’est surtout dans le dénouement, lorsque le jeu des masques bascule dans l’horreur et que la représentation tourne au meurtre, que le mécanisme théâtral fonctionne avec précision. La comédie est bel et bien terminée. Et il n’y a plus rien à rire.

Au pupitre, Andrea Battistoni aborde les deux partitions avec énergie, allant et une connaissance assurée du langage vériste. L’Orchestre du Regio répond avec réactivité, mettant en lumière une écriture instrumentale bien plus raffinée que ne l’ont laissé entendre certaines traditions d’interprétation, enclines à confondre le vérisme avec une course aux décibels. Battistoni recherche les couleurs, les transparences et les détails, alternant les élans dramatiques et les moments de lyrisme plus intériorisé. L’Intermezzo de Cavalleria, particulièrement évocateur, suscite un chaleureux enthousiasme.

Tout ne trouve cependant pas sa juste mesure. Certaines sonorités trop généreuses mettent les chanteurs en difficulté, tandis qu’un goût prononcé pour les contrastes dynamiques les plus appuyés finit parfois par brider le souffle musical. La tension est bien présente, mais ne se traduit pas toujours en une véritable intensité expressive. La direction est solide, engagée et d’une réelle efficacité théâtrale ; elle gagnerait toutefois, dans certains passages, à faire davantage confiance au pouvoir émotionnel de la musique, sans éprouver le besoin de le souligner.

Le bilan vocal de Cavalleria rusticana est plus problématique. Pour incarner Santuzza, Ekaterina Semenčuk dispose d’un instrument remarquable, sombre et charnu, particulièrement étoffé dans le registre grave. Mais la générosité des moyens ne suffit pas à construire un personnage. L’émission présente quelques disparités et la recherche de l’effet dramatique se fait trop souvent au détriment de la souplesse de la ligne vocale. Dans le récit « Voi lo sapete, o mamma », où chaque mot devrait être une blessure, l’accent reste assez général et la diction ne permet pas de restituer toute la charge émotionnelle du texte. La douleur est perceptible, mais elle suscite rarement l’émotion.

SeokJong Baek campe un Turiddu vocalement généreux, doté d’une émission sonore et d’aigus assurés, mais enclin à tout résoudre par la puissance et les effets, à coups de sanglots et de cris. L’assurance du jeune séducteur l’emporte sur l’abandon lyrique. Dans l’adieu à sa mère, notamment, on souhaiterait une palette expressive plus nuancée. Ariunbaatar Ganbaatar prête à Alfio une voix ample, bien timbrée et pleine d’autorité, même si le personnage reste davantage dessiné dans ses traits extérieurs que véritablement approfondi. La Lola de Veta Pilipenko est correcte et mesurée.

C’est Elena Zilio, dans le rôle de Mamma Lucia, d’une autorité exceptionnelle, qui vient rappeler que, dans le théâtre lyrique, la vérité naît avant tout du verbe. Une phrase, une inflexion, un accent lui suffisent pour restituer à un personnage apparemment secondaire toute une histoire humaine. Une véritable leçon de théâtre, donnée sans avoir besoin d’élever la voix.

La distribution de Pagliacci se révèle, dans l’ensemble, plus convaincante, même si Martin Muehle aborde le rôle de Canio avec une émission souvent tendue, particulièrement dans la zone de passage. La souffrance du personnage tend ainsi à se traduire davantage par un effort vocal que par un véritable cheminement émotionnel, auquel s’ajoutent quelques incertitudes dans l’intonation. Or, on le sait, « Vesti la giubba » ne vit pas seulement d’un désespoir ostensiblement affiché : il a aussi besoin de fragilité, d’abandon, de cette humanité douloureuse qui fait de Canio bien davantage qu’un mari trompé.

Tout autre est la Nedda de Carolina López Moreno, lumineuse vocalement, agile dans le phrasé et particulièrement vivante sur scène. Son aspiration à la liberté trouve des accents convaincants, et le personnage acquiert une fraîcheur qui rend plus cruel encore le destin qui l’attend. Ganbaatar est excellent, cette fois dans le rôle de Tonio, auquel il confère une présence scénique inquiétante et une vocalité riche en nuances. Dès le Prologue, il s’impose comme l’un des protagonistes de la soirée, faisant preuve d’une sensibilité interprétative bien plus subtile et développée que dans Cavalleria.

Joshua Hopkins campe un Silvio musical, élégant et doté d’un phrasé soigné, tandis que Matteo Mezzaro se distingue par son aisance et son respect du style dans le rôle de Peppe. Lorenzo Battagion et Leopoldo Lo Sciuto complètent la distribution dans les rôles des deux paysans.

Une mention toute particulière revient au Chœur du Teatro Regio, préparé par Gea Garatti Ansini, qui confirme sa cohésion, sa précision et la qualité de sa sonorité, tout en répondant avec assurance aux nombreuses sollicitations de la mise en scène. Excellent également, l’apport du Chœur d’enfants, préparé par Claudio Fenoglio.

Le public des grandes soirées, venu en nombre pour cette inauguration, réserve à la représentation un accueil particulièrement chaleureux. Un succès qui dépasse les mérites propres à chacun et les inévitables réserves. Avec ce Festival du vérisme, le Regio réaffirme sa capacité à concevoir une saison comme un véritable projet culturel, et non comme une simple succession de spectacles. Un mérite qui est loin d’être négligeable, surtout à une époque où la prudence semble souvent l’emporter sur l’audace des idées.

Quant au vérisme, ces deux ouvrages démontrent une fois encore que, derrière les jalousies, les couteaux, les trahisons et les passions incandescentes, se cache un théâtre bien plus complexe que sa réputation ne le laisse supposer. Un théâtre où le sacré peut devenir spectacle et où le spectacle peut se muer en tragédie.

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Les artistes

Cavalleria rusticana
Santuzza : Ekaterina Semenchuk
Turiddu : SeokJong Baek
Alfio : Ariun Ganbaatar
Lucia : Elena Zilio
Lola : Veta Pilipenko
Une voix : Maria Di Mauro
Orchestre, chœur et chœur d’enfants du Teatro Regio de Turin, dir. Andrea Battistoni
Chef de chœur : Gea Garatti Ansini
Mise en scène : Daniele Menghini
Décors : Davide Signorini
Costumes : Nika Campisi
Mouvements chorégraphiques : Marco Caudera
Lumières : Gianni Bertoli
Dramaturgie : Michele Panella

Pagliacci
Nedda : Carolina López Moreno
Canio : Martin Muehle
Tonio : Ariun Ganbaatar
Peppe : Matteo Mezzaro
Silvio : Joshua Hopkins
Premier paysan : Lorenzo Battagion
Second paysan : Leopoldo Lo Sciuto
Orchestre, chœur et chœur d’enfants du Teatro Regio de Turin, dir. Andrea Battistoni
Chef de chœur : Gea Garatti Ansini
Chef du chœur d’enfants : Claudio Fenoglio
Mise en scène : Francesco Micheli
Décors : Davide Signorini
Costumes : Giada Masi
Mouvements chorégraphiques : Matteo Ceccarelli
Lumières : Gianni Bertoli
Dramaturgie : Michele Panella
Assistante à la mise en scène : Tommaso Franchin
Assistante aux décors : Laura Pigazzini
Assistante aux costumes : Francesca Sartorio

Le programme

Cavalleria rusticana
Opéra en un acte de Pietro Mascagni, livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci, créé au Teatro Costanzi de Rome le 17 mai 1890.

Pagliacci
Opéra en deux actes de Ruggero Leoncavallo, livret du compositeur, créé au Teatro dal Verme de Milan le 21 mai 1892.

Turin, Teatro regio, représentation du jeudi 15 octobre 2026.