« Prends garde à toi » : la violence pour seule loi dans la Carmen de Bieito

Carmen, Wiener Staatsoper, mercredi 14 octobre 2026
A la Wiener Staatsoper, Carmen n’a rien d’une carte postale espagnole. Dans la mise en scène de Calixto Bieito, la violence s’impose partout. Au cœur de cet univers brutal, Stéphanie d’Oustrac incarne une Carmen libre et insaisissable, tandis que Roberto Alagna donne à Don José toute l’ambivalence d’un homme dont la tendresse finit par se confondre avec la possession. Une vision qui dérange, mais qui rappelle avec force combien le drame de Bizet demeure brûlant d’actualité.
Un monde à nu, où la violence ne connaît aucun répit
Ce qui frappe d’abord dans la mise en scène de Calixto Bieito, c’est l’absence de refuge. En déplaçant l’action vers Ceuta, à la frontière entre l’Europe et le Maroc, le metteur en scène abandonne toute image pittoresque de l’Espagne. Ici, les trafics, la précarité, la présence militaire et les rapports de domination composent un quotidien rude. Le décor dépouillé d’Alfons Flores (une cabine téléphonique, un mât portant un drapeau, quelques Mercedes) suffit à installer ce monde à vif.
Mais c’est surtout la présence constante de la violence qui marque les esprits. Les ouvrières se battent, les soldats deviennent à leur tour des acteurs de sévices, l’entraînement militaire bascule dans l’épuisement et la torture. Une scène reste particulièrement frappante : celle où la famille de Carmen prépare une très jeune fille à user de ses charmes, en la maquillant et en l’habillant comme une femme. Le geste est glaçant. Il rappelle que, dans cet univers, les corps sont considérés comme des marchandises bien avant que Carmen ne revendique le droit de disposer du sien.
Au milieu de cette agitation, Stéphanie d’Oustrac attire irrésistiblement le regard. Les hommes, souvent regroupés en blocs autoritaires, semblent obéir à une même mécanique. Carmen, elle, échappe à cette organisation. Elle est une femme libre, souvent vulnérable mais qui refuse de se laisser définir par les autres. Elle peut séduire par calcul, par jeu ou par désir, puis changer d’avis. Cette part de contradiction rend le personnage bien plus intéressant qu’une simple figure de femme fatale.
Le dernier face-à-face avec José est d’une brutalité sans détour. Au centre d’un cercle qui évoque une arène, Carmen refuse une dernière fois de céder. Les cartes ont annoncé son destin, mais elle ne renonce pas pour autant à sa liberté. José supplie, puis se déchaîne. Lorsqu’il lui tranche la gorge et traîne son corps au sol, la scène ne laisse aucune place à l’idéalisation romantique. C’est un féminicide ! On observe alors l’aboutissement d’une emprise dont le spectacle nous a montré, étape après étape, la progression.ie
Stéphanie d’Oustrac, une Carmen de chair et de mots
La Carmen de Stéphanie d’Oustrac s’impose d’abord par l’intelligence du texte. La diction, le relief des mots et l’articulation du discours nourrissent un jeu très naturel et convaincant. La chanteuse ne plaque pas une attitude sur le personnage : elle semble en saisir les impulsions. Cela se traduit avec conviction jusque dans les inflexions de la ligne musicale mais aussi dans ses mouvements ou ses regards.
Dès la Habanera, on entend les couleurs sombres de sa voix et son phrasé libre. Son entrée, précédée par un échange téléphonique agité qui évoque une rupture, s’inscrit avec cohérence dans l’univers de la production. Dans son second air, elle est ligotée autour du mat mais toujours aussi libre vocalement. Elle joue de son pouvoir sur Don José, mais cette séduction est aussi une stratégie pour éviter l’enfermement. Le timbre se durcit et le personnage laisse affleurer une inquiétude plus profonde, derrière l’ironie et la provocation lors de l’air des cartes. Le changement d’ambiance est radical et lui va très bien ! Elle sait qu’un danger la guette.
Les distances entre elle et José se modifient au fil de l’ouvrage : le désir initial cède peu à peu la place à la menace, puis à l’emprise. La proximité physique, si éloquente dans cette production, devient progressivement inquiétante. Stéphanie D’Oustrac nous propose une Carmen convaincante qui assume les zones d’ombre sans jamais renoncer à sa vitalité, tant scéniquement que vocalement.
Roberto Alagna, de la tendresse à la dépossession
Le Don José de Roberto Alagna trouve dans cet univers sombre une place particulièrement juste. Le chanteur connaît cette production et en épouse les exigences physiques et vocales. Son personnage apparaît d’abord comme un homme encore attaché à ses repères (le devoir, sa mère, Micaëla) avant que sa relation à Carmen ne fasse vaciller cet équilibre. Très vite, pourtant, la violence affleure derrière le désir.
Le retour de José après deux mois d’absence ne tarde pas à tourner à l’affrontement. La déclaration passionnée se transforme en injonction brutale, comme si l’amour devait désormais imposer sa loi. Juste avant de suivre contraint encore Mikaela, il matérialise enfin cette violence. Il saisit Carmen par les cheveux et la brutalise contre le capot d’une voiture, avant que les autres ne les séparent. José perd peu à peu toute capacité à accepter que Carmen puisse lui échapper.
Roberto Alagna donne à cette trajectoire une intensité profondément humaine. Son interprétation de « La fleur que tu m’avais jetée » constitue l’un des moments les plus touchants de la soirée. Le legato, la tendresse de la ligne et la délicatesse du piano final révèlent un homme encore capable de vulnérabilité. Les applaudissements nourris saluent cette page. Mais cette tendresse ne suffira pas ! Son amour se confond avec la possession, sa jalousie, se transforme en rage jusqu’au meurtre. Dans la dernière scène, l’engagement émotionnel du chanteur donne toute sa force à cette bascule tragique. Porté par l’écho vibrant de sa partenaire, Roberto Alagna déploie une énergie et des émotions portées à leur paroxysme. Dans ce final incandescent où l’on retrouve le ténor au sommet de son art comme dans ses meilleures années, le frisson devient tout simplement incontournable !
Micaëla ne manque pas de courage tandis qu’Escamillo joue de son assurance
Appelé à remplacer au dernier moment Philippe Sly, Erwin Schrott prend ses marques avec une belle assurance. La présence publique, l’assise du registre grave et la dimension physique du personnage conviennent à cette vision d’Escamillo. Le toréador se présente comme un séducteur sûr de son pouvoir, presque un play-boy dont la virilité est érigée en spectacle.
Le trait peut parfois sembler appuyé, au risque de la caricature. Mais le chanteur sait aussi laisser entrevoir une autre facette du personnage dans la scène finale, où l’homme se devine derrière l’image brillante du héros. Ce bref déplacement du regard enrichit un rôle qui pourrait autrement se limiter à une représentation sociale de la puissance masculine.
Avec Anna Bondarenko, Micaëla échappe à l’image d’une jeune fille simplement sage et effacée. « Je dis que rien ne m’épouvante » met en valeur les qualités vocales de la chanteuse et sa présence scénique. Son personnage conserve une forme de droiture, mais ne manque ni de détermination ni d’audace. Lorsqu’elle quitte les lieux avec José, le bras d’honneur adressé à Carmen apporte une pointe d’ironie : Micaëla ne se contente pas de subir la situation, elle entend aussi marquer son territoire.
La diction française appelle une réserve, même si le texte reste compréhensible. Cela n’empêche pas de percevoir les qualités d’une voix prometteuse et d’une interprète qui donne à Micaëla davantage de relief que ne le suggère sa réputation de figure vertueuse.
Autour de ce quatuor central, Ileana Tonca (Frasquita), Jana Marković (Mercédès), Simonas Strazdas (Zuniga), Attila Mokus (Moralès), Carlos Osuna (le Remendado), Clemens Unterreiner (le Dancaïre) et Yta Moreno (Lillas Pastia) contribuent à donner chair à cet univers social où la violence et les rapports de force semblent omniprésents.
Henrik Nánási : des contrastes bien marqués
Sous la direction de Henrik Nánási, l’Orchestre de la Wiener Staatsoper fait bien ressortir les contrastes de la partition. Les changements d’atmosphère sont nets. On apprécie l’élan des scènes collectives à l’image de la parade au quatrième acte où les chœurs et les enfants déploient beaucoup d’énergie. Ce climat festif contraste avec les moments plus sombres du drame, comme lors de l’air des cartes, très réussi.
Le début de l’acte 3 nous emporte de par la poésie qui se dégage de l’instant. De leur côté, la chanson bohème et la scène des contrebandiers fonctionnent très bien, portées par une belle dynamique. En revanche, l’air des cigarières convainc moins : il manque de légèreté et les chœurs féminins sont souvent un peu décalés. Dans l’ensemble, la prestation reste très solide, même si certains tempi auraient parfois gagné en vivacité.
Cette Carmen nous fait passer de la joie des scènes collectives à la beauté de certains instants musicaux, avant de nous confronter à une violence qui sidère. La mise en scène de Calixto Bieito ne nous laisse aucun répit et le plateau vocal sert son propos à merveille. De l’émotion à l’inconfort, jusqu’au choc du dénouement, la soirée nous entraîne sur des terrains très différents. Un spectacle qui ne laisse jamais indifférent !
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Carmen : Stéphanie D’Oustrac
Don José : Roberto Alagna
Escamillo : Erwin Schrott
Micaëla : : Anna Bondarenko
Fresquita : Ileana Tonca
Mercédès : Jana Markovic
Zuniga : : Simonas Strazdas
Moralès : Attila Mokus
Remendado : Carlos Osuna
Danacaïre : Clemens Unterreiner
Direction musicale : Henrik Nánási
Mise en scène : Calixto Bieito
Décors : Alfons Flores
Costumes : Mercè Paloma
Lumières : Alberto Rodriguez Vega
Carmen
Œuvre d’après l’opéra-comique en quatre actes de Georges Bizet, livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, créé à l’Opéra-Comique de Paris le 3 mars 1875.
Vienne, Wiener Staatsoper, représentation du mercredi 14 octobre 2026 2025.