Aida est la nouvelle papesse d’Avignon et elle s’appelle Claire de Monteil

Aida, Opéra Grand Avignon, vendredi 16 octobre 2026
Les mélomanes sont nombreux à suivre la carrière de Claire de Monteil. À la faveur d’un remplacement, voir son nom apparaître à l’affiche d’Aida de Verdi, en ouverture de saison de l’Opéra Grand Avignon, n’a fait que renforcer l’attente d’un événement déjà annoncé. Pour la belle maison du Vaucluse, programmer un chef-d’œuvre réputé pour son gigantisme représentait un enjeu de taille.
Être ou ne pas être égyptien en Avignon ?
Les pyramides, les sphynx en carton-pâte et les trompettes d’Aida font partie d’un joyeux décorum qu’on associe volontiers à l’Opéra. Les scènes de triomphe restées gravées dans la mémoire collective, avec les figurants en pagne, mis de profil de préférence, ne sont pourtant qu’anecdotiques dans le chef-d’œuvre de Verdi qui reste avant tout un drame intimiste. Aida, la belle esclave éthiopienne, y est amoureux du valeureux guerrier Radamès, aimé également par Amnéris, la fille du pharaon, un brin jalouse. Si l’on ajoute à cela, un papa à la rancune tenace (Amonasro) et une vengeance ourdie par l’intermédiaire de sa fille qui n’a pourtant rien demandé à personne et l’on file droit vers un dénouement dramatique sur l’une des plus belles musiques jamais composées par le maître de l’opéra italien. La difficulté pour un metteur en scène (et encore plus pour un directeur d’Opéra qui cherche à contenter son public et ses abonnés) réside bien souvent dans la manière de présenter son projet. Trop littérale, sa production sera jugée désuète, trop moderne, elle s’attirera les foudres des mélomanes sourcilleux. Le compromis trouvé par Frédéric Roels a bien failli ne jamais voir le jour.
Un bloc de pierre menace les artistes et la production
Ce vendredi 16 octobre 2026, soir de première, le rideau aurait pu rester baissé, un préavis de grève ayant été déposé. Devant une partie des équipes présentes sur le plateau, un représentant du personnel est venu exposer les difficultés rencontrées par les différents métiers de l’Opéra Grand Avignon, dont les conditions de travail se dégradent, notamment en raison de postes non remplacés. Reconnaissant des avancées et ne souhaitant pas pénaliser le travail de toutes les équipes, les grévistes ont assuré la représentation presque normalement. En signe de protestation, le rideau de scène n’a été baissé qu’à la toute fin du spectacle, laissant visibles les mouvements des machinistes et des artistes pendant la représentation. Pour une fois, il convient de le souligner, des applaudissements fournis ont accueilli la nouvelle en place des broncas habituelles déclenchées par les annulations subies. Il eût été dommage de ne pas voir les moucharabiés stylisés et le bloc de pierre suspendu au-dessus des têtes, telle une épée de Damoclès. Les très belles lumières de Laurent Castaingt ont habillé des scènes assez marquantes comme ce beau final où Aida et Radamès sont enfin réunis dans la pénombre de la mort. Frédéric Roels privilégie l’intimité du drame, délaissant le péplum et son imagerie à la Zeffirelli. La grande scène, celle des célébrissimes trompettes, est traitée de front. Plutôt que de figurer un défilé militaire triomphal, les danseurs miment des corps qui tombent, évoquant ainsi les horreurs qui se déroulent actuellement au Moyen-Orient. Les chorégraphies de Martin Harriague sont le plus souvent signifiantes et même si l’on peut regretter des bruits parasites trop envahissants, il est heureux d’entendre la musique du ballet, le plus souvent coupée. Tous les moyens ont été mis en œuvre pour la réussite du spectacle à commencer par l’ajout du Chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie à celui de l’Opéra Grand Avignon. L’effet sonore est garanti avec des musiciens parfois postés dans la salle. La grande maîtrise des ensembles (préparés par Alan Woodbridge et Noëlle Gény) s’apprécie également dans de magnifiques pianissimos distillés par ces messieurs aux timbres veloutés.
Aida en voix malgré les défections et la laryngite d’Amnéris
Comme la tenue des chœurs, la direction musicale de Débora Waldman est exemplaire de profondeur, de tension et de théâtre. La cheffe mène le drame sans grandiloquence ni effet de baguette. Elle dirige en révélant toute la richesse des contrastes de la partition, auxquels les artistes apportent une variété d’atmosphères. Passons vite sur le Radamès d’Eduardo Aladrén parachuté dans le projet une dizaine de jours avant la première, le titulaire ayant déclaré forfait. Sans complètement démériter, le ténor a trop souvent été en difficulté sur le plan de la justesse pour laisser un bon souvenir. Il sera difficile de juger l’Amneris de Marie Gautrot et pourtant ! Annoncée souffrante, la mezzo a en effet perdu quelques sons de-ci delà, néanmoins sa prestation a été marquante. Dans son affrontement avec Aida, ses aigus percutants ont impressionné, tout comme son investissement théâtral tout au long de la soirée. Les opéras de Verdi réclament de grandes voix, même dans les seconds rôles. L’Opéra Grand Avignon a réussi un sans-faute en choisissant Julien Desplantes (un messaggero) et Jacques-Greg Belobo (Il Re). Dans le rôle de la Sacerdotessa, Aurélie Jarjaye est remarquable de présence vocale grâce à son soprano joliment timbré et superbement tenu. Les mêmes compliments vont à Nika Guliashvili, Ramfis sonore et très bien chantant. La basse possède une autorité naturelle que David Vardan pourrait bien lui disputer. En effet, vaillant et nuancé, le baryton est une belle révélation en Amonasro, rôle pas toujours aussi bien défendu.
Comme les bonnes fées, les dieux et déesses d’Égypte semblent s’être penchés sur le berceau de cette Aida. Alors qu’elle n’était pas l’artiste initialement annoncée, Claire de Monteil a appris le rôle et intégré la mise en scène en quelques semaines seulement, pour remplacer la soprano empêchée. Après avoir fait de même à la Scala de Milan (où elle a remplacé au pied levé Marina Rebeka dans Médée de Cherubini), ce nouveau défi relève de l’exploit, d’autant qu’une prise de rôle constitue toujours une étape importante, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une héroïne emblématique des grands Verdi. Avec des graves admirablement placés, des aigus cristallins et un timbre enveloppant, sa voix est taillée pour Aida. L’expérience de la scène et des délais de préparation raisonnables lui permettront sans nul doute d’accrocher en plus quelques pianissimos filés à la palette vocale déjà exceptionnelle car tout est en place pour tresser la couronne de laurier (et faire sonner les trompettes). Il convient de souligner également le jeu simple mais touchant de la comédienne qui sait user d’une grande intelligence dans la conduite de sa voix. Entourée d’une distribution de choix dans une production lisible, Claire de Monteil a créé l’événement lors de cette soirée de première en Avignon dans une Aida réussie, qui la couronne papesse du beau chant !
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Aida Claire de Monteil
Radamès Eduardo Aladrén
Amneris Marie Gautrot
Amonasro David Vardan
Ramfis Nika Guliashvili
Il Re Jacques-Greg Belobo
Sacerdotessa Aurélie Jarjaye
Un messaggero Julien Desplantes
Chœur de l’Opéra Grand Avignon & Chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie, dir. : Alan Woodbridge, Noëlle Gény
Ballet de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre national Avignon-Provence, dir : Débora Waldman
Mise en scène : Frédéric Roels
Scénographie : Bruno De Lavenère
Costumes : Lionel Lesire
Lumières : Laurent Castaingt
Chorégraphie : Martin Harriague
Aida
Opéra en 4 actes de Giuseppe Verdi, livret d’Antonio Ghislanzoni d’après François Auguste Mariette et Camille Du Locle, créé à l’Opéra khédival du Caire le 24 décembre 1871.
Mise en scène créée pour le Teatro Verdi de Busseto à l’occasion du centenaire de Verdi en 2001.
Opéra Grand Avignon, représentation du vendredi 16 octobre 2026