WERTHER à Rennes : Charlotte embrasse la première

Werther, Opéra de Rennes, samedi 3 octobre 2026
Trente ans après sa dernière apparition sur la scène rennaise, Werther revient dans la mise en scène épurée de Ted Huffman. Une soirée de prises de rôles dominée par la Charlotte très incarnée de Lucie Peyramaure et par la direction attentive de Chloé Dufresne.
À quelques centaines de mètres de l’Opéra, le Théâtre National de Bretagne donne ces jours-ci Scènes de la vie conjugale de Bergman, mis en scène par Arthur Nauzyciel. Dans le programme, celui-ci évoque ce moment où la parole ne sert plus à rencontrer l’autre mais à « tenir un rôle ». Difficile de ne pas y penser devant ce Werther. Charlotte en tient justement beaucoup, des rôles : fille fidèle à une mère morte, mère de substitution pour ses frères et sœurs, puis épouse d’Albert. Le problème, c’est qu’entre-temps elle est tombée amoureuse de Werther.
Cette reprise rennaise de la production créée en janvier dernier à l’Opéra-Comique, confiée avec beaucoup de soin à Alex Gotch, possède d’abord la saveur des premières fois. On se regarde parfois faire, on ose en sachant qu’on pourrait oser plus et on finit par y aller vraiment. Julien Behr aborde Werther, Lucie Peyramaure Charlotte, Anas Séguin Albert et Manon Lamaison Sophie. Marc Scoffoni est presque le seul des principaux protagonistes à retrouver avec le Bailli un personnage déjà fréquenté. Une soirée de prises de rôles, donc. Mais pas une soirée d’essais.
Ted Huffman débarrasse l’ouvrage de tout pittoresque. Quelques meubles, un vaste espace clair, des accessoires qui restent comme les traces de ce qui vient d’avoir lieu. Ça, c’est lui qui le dit, sans que nous soyons certains d’en percevoir toute la subtilité. Surtout, il y a des corps et des regards. Beaucoup de regards. C’est même là que la mise en scène convainc le plus : dans la façon dont chacun observe l’autre, surprend un geste, détourne les yeux ou comprend avant que les mots ne viennent confirmer ce que l’on savait déjà. L’intime se dévoile.
Et au centre de ce jeu, il y a Charlotte. Lucie Peyramaure en fait d’abord une jeune femme volontaire, décidée, déjà parfaitement installée dans son rôle de mère de famille. Elle nourrit les enfants, organise, protège, prend en charge. Rien de fragile ici. Mais elle aime Werther. Et le jeu des baisers imaginé par Huffman dit presque tout : au premier acte, c’est Charlotte qui prend l’initiative. Au second encore. Et aux suivants aussi. C’est elle toujours qui donne le dernier baiser et c’est d’une telle beauté et d’un naturel si désarmant qu’on en frissonne encore. Werther, lui, ne cherche jamais à l’embrasser. Il demande pourtant. Lorsque Albert s’y essaie en revanche, Charlotte subit le geste. Et elle le regarde, et Lucie Peyramaure met bien des choses dans ce regard…
Au moment où arrive la mort, le spectacle convainc moins. Après tant de précision dans les rapports humains, le tee-shirt ensanglanté de Werther paraît bien littéral et le travail sur les corps moins abouti. Malgré l’engagement des chanteurs, l’émotion reste curieusement à distance. On aimerait simplement que cette dernière scène retrouve le naturel et la poésie qui irriguent le reste de la reprise, brillamment assurée par Alex Gotch. Une image persiste pourtant : après avoir embrassé Werther une dernière fois, Charlotte semble presque l’abandonner, comme si la peur d’être surprise auprès d’un suicidé la rappelait déjà à l’ordre.
Anas Séguin compose un Albert qu’on se plaît à détester. Sans outrance pourtant. Tout passe dans les attitudes, la façon de regarder Charlotte, de comprendre ce qu’elle voudrait cacher et de prendre les décisions qui s’imposent à elle. Son premier Albert est immédiatement lisible, inquiétant sans être caricatural, parfois un peu poseur mais fièrement chanté.
Lucie Peyramaure trouve surtout sa pleine dimension dans la seconde partie. La voix gagne alors en chaleur, en ampleur et en dramatisme. La femme se réveille, si l’on ose dire. Dans la grande scène du troisième acte, justement saluée par le public, ce que Charlotte contenait jusque-là semble enfin passer dans la voix. L’épouse et la fille fidèle à la promesse faite à sa mère laissent apparaître la femme amoureuse. Et c’est elle, finalement, qui bouleverse le plus : non parce qu’elle serait faible, mais parce qu’elle sait parfaitement ce qu’elle désire tout en restant incapable de s’autoriser à le vivre.
Julien Behr aborde son premier Werther avec beaucoup de musicalité. Le personnage apparaît pourtant sombre dès son entrée, peut-être un peu trop pour que sa chute prenne ensuite tout son relief. Vocalement, l’instrument semble chercher aujourd’hui son brillant depuis une assise plus profonde, plus charnue. Certains aigus de « Pourquoi me réveiller » paraissent encore quelque peu sollicités, mais le ténor retrouve dans la scène finale ce qui lui convient peut-être le mieux : l’allègement, la nuance, de très jolies demi-teintes. Son Werther touche davantage lorsqu’il murmure que lorsqu’il proclame.
Pour sa première Sophie, Manon Lamaison apporte une présence tendre et attentive. Toujours très à l’affût de la cheffe, elle soigne les nuances les plus douces, quitte à sacrifier parfois quelques mots, mais sans jamais perdre l’émotion du personnage.
Le Bailli de Marc Scoffoni est plus aimable qu’à l’habitude et très bien chantant. Benoît-Joseph Meier et Florent Karrer sont des Schmidt et Johann efficaces, bonhommes et impertinents à souhait.
Les autres comprimari sont à l’avenant et on aura rarement entendu les enfants du Bailli aussi précis, musicalement comme vocalement. Rien d’étonnant quand on sait qu’ils (elles) sont issu(e)s de l’excellente Maîtrise de Bretagne.
Dans la fosse, Chloé Dufresne et l’Orchestre national de Bretagne sont parmi les grands artisans de la réussite de la soirée. Les premières pages séduisent par leurs couleurs presque chambristes et par une transparence qui laisse respirer les chanteurs. Puis l’orchestre gagne progressivement en densité à mesure que le drame se resserre. Toujours attentive aux voix, aux respirations et au plateau, la cheffe accompagne ce drame sans jamais le surcharger.
En janvier prochain, Éric Vigner retrouvera au Théâtre de Lorient La Bête dans la jungle, de Marguerite Duras d’après Henry James et James Lord : l’histoire d’un homme qui traverse son existence sans voir l’amour qui se tient auprès de lui. Charlotte, elle, voit. Elle sait. Elle aime. Elle embrasse même la première. Sa bête à elle est peut-être ailleurs : dans cette promesse faite à une mère morte, qui aura suffi à dévorer une vie…
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Un spectacle à retrouver à Angers et Nantes en mai et juin 2027.
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Werther : Julien Behr
Charlotte : Lucie Peyramaure
Albert : Anas Séguin
Sophie : Manon Lamaison
Le Bailli : Marc Scoffoni
Schmidt : Benoît-Joseph Meier
Johann : Florent Karrer
Kätchen : Mathilde Pajot
Brühlmann : Ismaïl El Mechrafi
Fritz : Constance Verkempick-Blache
Max : Diane Perrier
Hans : Luca Le Guen
Karl : Angèle Hervieu
Gretel : Zélie Choquer
Clara : Adèle Plattier
Orchestre national de Bretagne, direction Chloé Dufresne
Solistes de la Maîtrise de Bretagne
Mise en scène et scénographie : Ted Huffman
Reprise de la mise en scène et collaboration artistique : Alex Gotch
Costumes : Astrid Klein
Lumières : Bertrand Couderc
Werther
Drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux de Jules Massenet, sur un livret d’Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, inspiré des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Création à Vienne le 16 février 1892 ; première à l’Opéra-Comique le 16 janvier 1893.
Opéra de Rennes, représentation du samedi 3 octobre 2026.