Les Festivals de l’été –
Un vent de folie souffle sur les Noces à Lisbonne

Les Noces de Figaro, Operafest Lisboa & Oeiras, Monastère des Chartreux de Caxias, vendredi 14 août 2026.
Une folle mise en scène suffit-elle à rendre compte de la Folle Journée de Beaumarchais ? Tel est le pari fou de cette production
L’image est facile mais elle résume bien l’impression laissée par ces Noces de Figaro : en cette soirée du 14 août, le cloître du Monastère des Chartreux de Caxias est balayé par un vent violent qui malmène plusieurs éléments du décor pendant les deux premiers actes, obligeant les chanteurs à retenir un paravent ou ramasser un mannequin de couture pendant qu’au-dessus d’eux, suspendue à un câble, une lanterne en papier tournoie au gré des rafales tel un pompon de manège. Oui, c’est bien un vent de folie qui souffle sur l’opéra de Mozart, illustrant de la façon la plus littérale le sous-titre de la comédie de Beaumarchais.
Et c’est aussi, semble-t-il, l’option retenue par la metteuse en scène Mónica Garnel et son assistante Anna Leppänen pour narrer les déboires du célèbre couple de domestiques et de leurs non moins célèbres maîtres. Loin des perruques poudrées, des chemises à jabot et des palais XVIIIe, l’imagerie déployée dans ces Noces lisboètes cherche en effet constamment le décalage burlesque, convoquant l’univers de la BD, du vidéoclip et des jeux télévisés. Les paravents ornés de bosquets de fêtes galantes pivotent pour révéler des flamants roses flashy et, à l’instar des éclairages de Sérgio Moreira, les costumes de Marta Carreiras jouent sans vergogne la carte du bariolé (mention spéciale aux costumes-papier peint et aux accessoires farfelus : deux bouées géantes, une piscine gonflable, un plumeau fluo…). Ce bric-à-brac joyeux faisait merveille dans la remarquable production de Cavalleria Rusticana/Pagliacci par la même metteuse en scène (OperaFest 2024) ; ici, il oriente l’opéra de Mozart dans une direction bouffe, voire farcesque, dont on regrette qu’elle soit trop univoque. Car, si folle soit-elle, la journée de Figaro réserve aussi des moments de grâce que l’approche virevoltante de Garnel peine à intégrer avec fluidité, comme si un démiurge invisible pressait le bouton «Pause» de la télécommande. On aurait aimé en comprendre la raison dans la note d’intention de la metteuse en scène, hélas passablement alambiquée…
La direction d’acteurs, privilégiant résolument la sur-expressivité, est au diapason de cette lecture. C’est d’autant plus dommage que l’ensemble des chanteuses et chanteurs, tous habitués du festival, disposent d’une palette dramatique bien plus riche, perceptible notamment dans les récitatifs remarquablement réussis (au clavier, la toujours inspirée Isa Antunes).
La distribution à 99% portugaise (et même à 100% si l’on considère que le baryton colombien Christian Luján est un lisboète d’adoption) se révèle par ailleurs d’une musicalité admirable. Tout en insufflant à son Figaro une énergie débridée, saluée par les rires du public (« Non piu andrai », tonique et railleur à souhait), André Henriques trouve des accents menaçants dans son « Se vuol ballare… » pour suggérer la colère qui l’habite face aux manigances du comte. Il trouve en Camilla Mandillo une Susanna idéale, au soprano à la fois piquant et profond, qui complète tout aussi bien le soprano dramatique de Cecilia Rodrigues dans leur duo « Sull’aria ». Comtesse d’une présence scénique séduisante, cette dernière profite d’une accalmie du zéphyr pour livrer un « Porgi amor » et un « Dove sono » de grande classe. Le Chérubin de Rita Filipe, affublé d’une casquette à l’envers pour signifier sa jeunesse (!), n’est pas en reste avec un « Voi che sapete » d’une candeur touchante, à laquelle fait écho la Barbarina de Célia Teixeira à l’entame du dernier acte : son « L’ho perduto » est une bulle de poésie fugace… Parmi les comprimari, le couple Marcellina/Bartolo bénéficie de la singulière grâce vocale de Madalena Boléo – une des révélations de la soirée – et du fabuleux abattage de Luis Rodrigues, aussi irrésistible dans ses mimiques qu’impressionnant dans sa diction et sa projection. À l’image de cette production quelque peu bipolaire, le finale où l’ensemble des artistes chante un sublime hymne à la réconciliation se ternit par un cancan et une farandole décidément trop décalés. « Corriam tutti a festeggiar », certes, mais pourquoi à la queue-leu-leu ?
L’Orchestre de chambre portugais égale en excellence le plateau vocal. On est d’abord surpris par les tempi relativement sages de l’Ouverture, mais aussi conquis par la façon dont Pedro Carneiro cisèle le son pour mettre en lumière certains pupitres, notamment les vents. Puis l’emballement virtuose du discours orchestral dans le finale de l’acte II achève d’emporter l’adhésion. Comme le disait Shakespeare : “Though this be madness, there’s method in it !”
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Comte Almaviva : Christian Luján
Comtesse Almaviva : Cecília Rodrigues
Figaro : André Henriques
Susanna : Camila Mandillo
Barbarina : Célia Teixeira
Cherubino : Rita Filipe
Marcellina : Madalena Boléo
Bartolo/Antonio : Luís Rodrigues
Basílio : Salvador Ungaro
Orchestre de chambre portugais, dir. Pedro Carneiro
Mise en scène : Mónica Garnel assistée de Anna Leppänen
Costumes et décors : Marta Carreiras
Lumières : Sérgio Moreira
Son : Jorge Serigado et Ricardo Costa
Les Noces de Figaro
Opera buffa en 4 actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo Da Ponte d’après Beaumarchais, créé le 1er mai 1786 au Burgtheater de Vienne.
Operafest Lisboa & Oeiras, Monastère des Chartreux de Caxias, représentation du vendredi 14 août 2026.