Les Festivals de l’été –
La Flute enchantée sous les étoiles de Sanxay

La Flûte enchantée, Festival de Sanxay, samedi 8 août 2026
Rien n’aura véritablement brisé la magie de cette soirée à Sanxay. Quelques gouttes d’eau, deux courtes interruptions et un public patient auront simplement rappelé que l’opéra se joue ici à ciel ouvert. Pour sa 26e édition, le festival retrouve ce qui fait depuis toujours son charme : une atmosphère familiale et conviviale, un plateau vocal cohérent de jeunes artistes et une Flûte enchantée qui assume pleinement le merveilleux dans une production classique !
Une soirée qui commence bien avant le coucher du soleil
À Sanxay, le spectacle commence avant même l’entrée en scène des chanteurs. Arriver en avance permet de profiter de cette convivialité qui fait partie intégrante des Soirées Lyriques : les grandes tables installées près de l’eau, les repas partagés, les discussions qui s’animent peu à peu autour du spectacle à venir. Cette année, une jolie nouveauté vient encore prolonger cette attente : un accordéoniste déambule parmi le public et reprend quelques-uns des grands thèmes de La Flûte enchantée, comme un amuse-bouche musical avant que Mozart ne prenne véritablement possession de la soirée.
Une production qui choisit le merveilleux
La production d’Andrea Tocchio assume une esthétique classique, lisible et plutôt traditionnelle, mais ponctuée de petites touches qui viennent rappeler que La Flûte enchantée reste avant tout un conte.
Le décor unique s’organise autour de trois grandes portes aux grilles de fer forgé, surmontées d’une galerie richement dorée qui évoque le palais de Sarastro. À gauche, un arbre mort apporte une touche fantastique, presque désolée. Quelques marches de pierre complètent cet espace qui paraît volontairement simple.
La scénographie trouve pourtant une petite surprise avec le plateau tournant qui, à la fin du premier acte, dévoile les dorures du temple de Sarastro. Le changement d’espace accompagne alors la trajectoire initiatique de l’œuvre.
Ce sont finalement les détails qui font naître la magie liée à l’enfance. On retrouvera par exemple la lune argentée, suspendue comme un mobile enfantin lors de l’arrivée de la Reine de la Nuit ou le gigantesque grimoire ouvert dès le début par les enfants. Leurs apparitions régulières en trottinette, les animaux, sortes de grandes « peluches » animées par les jeunes danseurs, ou encore la boîte à musique de Papageno complèteront cet univers marqué par le féerique. Rien de spectaculaire au sens premier du terme, mais une succession de petites idées qui installent progressivement l’univers du conte.
Les costumes et les lumières participent pleinement à cette réussite. Plumes de Papageno, élégance noble de Tamino, prestance charismatique de Sarastro : les codes traditionnels de l’œuvre sont présents sans être figés. Les trois Dames bénéficient quant à elles d’une esthétique particulièrement réussie : silhouettes structurées, longue chevelures blanches stylisées, gestuelle codifiée et pourtant trois personnalités bien distinctes. Leur univers, un peu décalé, presque inspiré d’un imaginaire rock, fonctionne particulièrement bien.
Un plateau vocal de jeunes talents cohérent
Dans le rôle de Tamino, Egor Zhuravskii propose un jeune homme élégant, dont la voix s’avère claire, lumineuse et souple. D’abord effrayé et assez crédule, Tamino apprend peu à peu à raisonner, à choisir et à accepter les épreuves. L’interprétation reste parfois prudente, mais la transformation du personnage se lit avec netteté.
Sa jeune promise, Pamina est la belle découverte de la soirée. Lilit Davtyan se distingue par un legato particulièrement soigné et une capacité à faire naître une émotion très directe. Lorsqu’elle croit avoir perdu l’être aimé (« Ach, ich fühl’s »), elle fait entendre la solitude puis le désespoir sans jamais verser dans le pathos. La voix circule avec aisance des graves aux aigus, avec une projection sonore et lumineuse qui ne devient jamais agressive. Elle sait également alléger son émission et réserve de très beaux pianos, parfois longuement tenus. À l’aise sur scène, mobile, parfois même un peu espiègle, elle donne à Pamina une vraie présence. Une interprète que l’on aura plaisir à retrouver.
Adrien Mathonat impose un excellent Sarastro dont l’autorité repose avant tout sur la stabilité. Graves sonores, diction claire, legato majestueux et émission sans dureté construisent une présence qui n’a pas besoin de beaucoup bouger pour s’imposer. Dans « O Isis und Osiris », la voix prend cette dimension presque hors du temps que réclame le personnage. Jamais il ne verse dans la démonstration, son calme et sa sagesse semble lui appartenir naturellement. Il incarnera également avec le même succès le personnage de l’orateur.
La soprano tchèque Lucie Kaňková, en Reine de la Nuit, privilégie la virtuosité dans son interprétation. Les vocalises sont précises, les intervalles maîtrisés et les aigus comme les suraigus suffisamment libres pour affronter les difficultés du rôle. Son « O zittre nicht » convainc moins alors qu’elle revêt les traits de la mère désespérée, mais la colère du second air trouve davantage sa place dans l’incarnation proposée. La furie est bien là !
Plus prudent au début de l’opéra, Danylo Matviienko trouve davantage ses marques dans le dernier air de Papageno, au moment où il fait ses adieux. Le hasard voudra même que quelques gouttes accompagnent ce « bonne nuit et adieu » qui provoquera une nouvelle interruption du spectacle. Papageno reste cependant sous les traits du jeune baryton ukrainien un personnage immédiatement sympathique : l’homme ordinaire, gourmand, peureux et amoureux, qui ne cherche surtout pas à devenir un héros !
Les trois Dames, Charlotte Bonnet, Ahlima Mhamdi et Marie Gautrot ont chacune un timbre suffisamment identifiable pour que l’on puisse continuer à distinguer les trois personnalités, même si l’harmonie entre les voix n’est pas toujours parfaitement homogène. C’est peut-être davantage sur scène qu’elles trouvent leur véritable terrain de jeu. Leur esthétique singulière et leur gestuelle très codifiée marque les esprits. La chamaillerie et la complicité entre elles fonctionnent bien, et l’on retrouve tour à tour les créatures nocturnes, les séductrices, les manipulatrices et les femmes franchement comiques. Une belle réussite !
Mélanie Boisvert, en Papagena, se montre plus discrète vocalement mais trouve avec Papageno une jolie présence scénique, notamment grâce à l’arrivée des enfants (très nombreux !) qui donnent beaucoup de vie à leur rêve de famille.
Les trois enfants, interprétés par les jeunes solistes du Knabenchor der Chorakademie Dortmund, sont particulièrement bien intégrés à la mise en scène. Ils accompagnent l’histoire et réapparaissent régulièrement, apportant cette dimension enfantine qui traverse toute la production.
Alfred Bironien, en Monostatos, propose un personnage plus caricatural, parfois un peu trop appuyé dans le jeu. Olivier Grand et Olivier Montmory complètent efficacement la distribution comme hommes d’armes puis prêtres.
Le chœur incarne à la fois la voix sacrée de la sagesse initiatique et la ferveur populaire, passant de la solennité des prêtres à la joie triomphante du finale. Ils interviennent avec noblesse et retenue. Les réponses venues des coulisses sont bien dosées et participent joliment au caractère mystérieux de l’œuvre. L’arrivée d’Emmanuel Trenque à la direction du chœur marque cette nouvelle édition.
L’orchestre des Soirées Lyriques de Sanxay est joliment placé sous la direction de Moritz Gnann. L’énergie est réelle et l’attention portée aux chanteurs constante, notamment pour préserver les équilibres dans cette très belle acoustique naturelle. Mais les sonorités s’éloignent parfois de la transparence et de la légèreté que l’on associe à Mozart.
La magie est aussi dans le partage
Comme chaque année, il faut enfin saluer les très nombreux bénévoles qui rendent possible cette aventure : faire vivre l’art lyrique en plein air, dans un lieu historique et au cœur de la campagne, demande une énergie considérable.
C’est aussi cela, Sanxay : des familles réunies autour d’un pique-nique, des générations qui se croisent, des spectateurs venus parfois découvrir l’opéra pour la première fois et des bénévoles qui donnent de leur temps ou des mécènes qui soutiennent l’association des Soirées Lyriques de Sanxay, pour que la musique continue d’être partagée.
Pour cette 26e édition, La Flûte enchantée trouve ainsi un écrin à son image : simple, accessible, familial et suffisamment merveilleux pour laisser, lorsque la dernière note disparaît sous les étoiles, cette petite impression d’avoir été ailleurs pendant quelques heures.
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Tamino : Egor Zhuravskii
Pamina : Lilit Davtyan
Papageno : Danylo Matviienko
La Reine de la nuit : Lucie Kaňková
Sarastro, L’Orateur : Adrien Mathonat
Première dame : Charlotte Bonnet
Deuxième dame : Ahlima Mhamdi
Troisième dame : Marie Gautrot
Monostatos : Alfred Bironien
Papagena : Mélanie Boisvert
Premier prêtre, deuxième homme d’armes : Olivier Grand
Deuxième prêtre, premier homme d’armes : Olivier Montmory
Les trois enfants : Solistes Knabenchores der Chorakademie Dortmund
Orchestre et choeur des Soirées Lyriques de Sanxay, dir. Moritz Gnann
Chef de choeur : Emmanuel Trenque
Mise en scène, scénographie, création lumières : Andrea Tocchio
La Flûte enchantée
Singspiel en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), livret d’Emanuel Schikaneder, créé à Vienne en 1791.
Festival de Sanxay, représentation du samedi 8 août 2026.