Les festivals de l’été –
Martina Franca, Pulcinella – La favola d’Orfeo : l’antique et l’avant-garde

Pulcinella, La favola d’Orfeo, Festival della Valle d’Istria, dimanche 26 juillet 2026

Excellente idée que d’associer, pour cette troisième production du Festival, le Pulcinella de Stravinsky et La favola d’Orfeo de Casella. Ou quand l’ancien – baroque ou mythologique – est revisité par l’avant-garde musicale du XXesiècle. Interprétation en tous points excellente et mise en scène ingénieuse qui souligne efficacement la parenté inattendue des deux œuvres.

Si le premier tiers du XXe siècle, surtout dans l’entre-deux-guerres, est marquée par un retour à l’antique, dans les lettres (cf. D’Annunzio, ami de Casella avec qui il échangea une dense correspondance), comme dans la musique, on pourrait a priori se demander ce qui unit le pastiche pergolésien de Stravinsky et la sombre adaptation de la Favola d’Orfeo du Politien, texte fondateur du théâtre italien profane, fidèle au mythe d’origine. On apprend d’une part que les deux compositeurs s’appréciaient, que Casella a introduit le compositeur russe en Italie en dirigeant plusieurs premières (PetrouchkaOedipus Rex), d’autre part que le compositeur italien rédigea la toute première monographie de Stravinsky (1926, révision 1947). En outre, la dimension solaire, typiquement méditerranéenne (« Méditerranée » étant le thème de la 52e édition du Festival) du premier constitue l’une des deux faces janusiennes du sentiment amoureux, opposé à la dimension sombre et funèbre du second.

La mise en scène efficace de Jean Renshaw, qui assure également la chorégraphie, souligne intelligemment et avec une grande économie de moyens, cette opposition. On est certes loin des décors bariolés de Picasso lors de la première parisienne de 1920, loin aussi de ceux à la De Chirico de la récente production de l’Opéra-Comique en 2024 (Gallienne/Olité). Sur la scène extérieure du Palais Ducal, un simple et grand rideau blanc, qui tombera à la fin, percé d’une ouverture centrale d’où sortent les danseurs et les chanteurs, agrémenté de quelques chaises côté cour, qui serviront par la suite d’accessoires chorégraphiques, et d’une table côté jardin, sur laquelle reposera le cercueil d’Eurydice dans l’opéra de Casella.

Considéré comme le manifeste musical du néo-classicisme qui fera florès dans la première moitié du XXe siècle, Pulcinella est moins un ballet chanté qu’une action chorégraphiée, dont la musique est empruntée pour la première fois à un, à des compositeurs du passé. S’il conserve le style napolitain caractéristique (rythme à trois temps, simplicité pathétique de la ligne mélodique) confié à un effectif vocal (ténor, soprano, basse) et instrumental (formation de chambre sans clarinette ni percussion) restreint, Stravinsky réinvente, métamorphose le matériau initial en une vaste architecture rythmique. L’ensemble peut donner l’impression de manquer d’unité tant l’intrigue (un badinage amoureux sous déguisement) me pèse guère vraiment. La chorégraphie, classique et élégante, anime tant bien que mal les quarante minutes du spectacle. Côté voix, c’est un sans-faute. Le ténor Matteo Falcier déploie un timbre riche, excellemment projeté et d’une vaste amplitude, dès son air d’entrée (« Mentre l’erbetta pasce l’agnella ») et enchante dans les duos avec la soprano (« Una fa la zemprece »), très belle voix solide de Chiara Mogini, qui sait dispenser d’émouvants accents pathétiques (notamment dans le célébrissime air de Pergolèse « Pastorello sei soggetto facilmente a t’ingannar »), tiré du recueil de Parisotti et que chantait déjà Claudia Muzi en 1925 ! Elle y est beaucoup plus convaincante que dans les airs vocalement plus exigeants où les aigus sont parfois un peu poussifs. La basse Roberto Lorenzi intervient peu, mais de façon toujours juste, grâce à un phrase tranché (remarquable « Pupillette fiammette d’amore »). L’apparition d’une très longue traîne blanche signalant la formation des deux couples, assure la transition avec la deuxième pièce. La favola d’Orfeo d’Alfredo Casella – passionnant compositeur de la Donna serpente, donné dans une splendide production au Regio de Turin en 2016 – ne reprend pas une musique ancienne, mais un texte ancien, puisque le livret, concocté par son fidèle collaborateur Corrado Paolini, s’inspire d’assez près de la pièce éponyme du Politien, publié à Florence en 1494, sujet inaugural du genre lyrique. La réduction substantielle de l’œuvre-source maintient l’essentiel de l’intrigue qui colle au mythe originel, puisque le chœur des Bacchantes (impressionnante et envoûtante musique finale qui fait écho au non moins fascinant prélude archaïsant) massacre un Orphée méprisant les femmes, devenu adepte de l’amour entre hommes. Un grand rideau noir a remplacé le grand rideau blanc de Pulcinella. La tonalité est sombre et funèbre, costumes noirs, cercueil noir, seul le blanc de la traîne sur la tête d’Eurydice égaye provisoirement le tableau.

En guise de prologue, Pluton (Mercure dans la version originale, on ne comprend pas très bien le changement, un même chanteur pouvant interpréter deux rôles) annonce en le déclamant le sujet de l’opéra. L’autre intérêt de cette version est la présence du berger Aristée, généralement escamoté dans les différentes versions opératiques d’Orphée, personnage fort bien campé par Willingerd Giménez, jeune baryton vocalement séduisant, même si les aigus sont un peu forcés, issu de l’Accademia Bel Canto « Rodolfo Celletti ». La longue traîne lui sert à attacher la jeune nymphe, symbolisant son désir de possession, nymphe incarnée avec conviction et un réel sens dramatique par une autre interprète membre de l’Accademia Bel Canto, la soprano Cecilia Taliano Grasso, qui compense ainsi ses interventions limitées par une présence « enveloppée » (aurait dit Monteverdi) par l’habillage instrumental de Casella (suprême paradoxe d’un compositeur qui plaçait la musique bien au-dessus du texte, tout en s’inspirant de grands textes classiques). Impeccables les brèves interventions d’une dryade (Chiara Mogini, impériale) et d’une Bacchante (Flavia Fioretti, mezzo au timbre chaleureux issue elle aussi de l’Académie, et déjà pleinement en possession de ses moyens). Enfin, Roberto Lorenzi incarne un merveilleux Pluton qui met sa large palette vocale au service d’un recitar cantando reactivé. Casella combine astucieusement l’archaïsme littéraire du discours, déclamé et chanté, avec un raffinement orchestral d’une séduction immédiate. Une mention spéciale pour le chœur exclusivement féminin des dryades et des Bacchantes, fort bien dirigé par Marco Medved

À la tête de l’Orchestre du Théâtre Petruzzelli de Bari, le jeune chef Nicolò Umberto Foron, qui fait ses débuts dans une grande scène lyrique italienne, dirige avec une précision de métronome et un enthousiasme communicatif, même s’il est plus convaincant chez Casella (dont la partition aux milles nuances exalte davantage son potentiel) que chez Stravinsky, quand l’effectif plus réduit, parfois pollué par les cloches de l’église voisine, se perd un peu dans l’espace peu réceptif de la cour du Palais Ducal. Au final, un diptyque très cohérent, qui vaut surtout pour le fabuleux opus de Casella, immense compositeur injustement négligé.

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Les artistes

Pulcinella
Mezzo-soprano : Chiara Mogini
Ténor : Matteo Falcier
Basse : Roberto Lorenzi

La favola d’Orfeo
Mercure : Andrea Carozzi
Orphée : Matteo Falcier
Eurydice : Cecilia Taliano Grasso
La voix d’Aristée : Willingerd Giménez
Pluton : Roberto Lorenzi
Une dryade : Chiara Mogini
Une bacchante : Flavia Fioretti

Orchestre et Chœur du théâtre Petruzzelli de Bari : dir. Nicolò Umberto Foron
Chef des chœurs : Marco Medved

Mise en scène et chorégraphie : Jean Renshaw
Décors et costumes : Sophia Debus

Lumières : Lutz Deppe

Le programme

Pulcinella

 Ballet avec chant en un acte d’Igor Stravinsky, livret de Léonide Massine, représenté à l’Opéra de Paris le 15 mai 1920.

La favola d’Orfeo

Opéra de chambre en un acte d’Alfredo Casella, livret de Corrado Paolini, d’après le Politien, représenté au théâtre Goldoni de Venise le 6 septembre 1932

Martina Franca, Cour du Palais Ducal, représentation du dimanche 26 juillet 2026.