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Les Voyages de monsieur Brouček : l’actualisation difficile de la satire de Janáček au Festival de Bregenz

Les Voyages de monsieur Brouček, Festival de Breghenz, jeudi 23 juillet 2026.

Au Festival de Bregenz, Yuval Sharon aborde Les Voyages de Monsieur Brouček de Janáček avec une mise en scène d’une grande élégance visuelle, mais trop fidèle au livret pour en actualiser véritablement la satire. Sur le plan musical, en revanche, la production convainc pleinement grâce à la direction inspirée de Robert Jindra, à l’excellente prestation des Wiener Symphoniker et à une distribution de haut niveau menée par Peter Hoare.

Un objet lyrico-théâtral difficile à classer

Il est des œuvres qui semblent attendre le metteur en scène capable d’en révéler tout le potentiel. Les Voyages de Monsieur Brouček, le diptyque de Leoš Janáček, en est un parfait exemple. Bien qu’il figure au catalogue de l’un des plus grands compositeurs d’opéra du XXᵉ siècle, cet ouvrage continue d’occuper une place marginale dans les programmations internationales. Trop tchèque, trop satirique, trop dense en allusions historiques et culturelles pour être immédiatement accessible hors de son pays d’origine. Pourtant, lorsqu’un metteur en scène parvient à en trouver la clé de lecture, l’œuvre étonne par sa modernité et par son irrésistible force théâtrale.

Les Voyages de Monsieur Brouček sont nés de la rencontre entre Janáček et deux romans satiriques de Svatopluk Čech : Le Véritable Voyage de Monsieur Brouček sur la Lune (1888) et Le Nouveau Voyage historique de Monsieur Brouček, cette fois au XVe siècle (1889).
Le protagoniste, dont le nom de famille signifie de manière éloquente « cafard » en tchèque, est un petit propriétaire pragois conformiste, poltron et irrémédiablement amateur de bière. Après avoir vidé quelques chopes de trop, il se retrouve projeté dans deux univers fantastiques : d’abord sur la Lune, où il rencontre une élite d’esthètes décadents et stériles ; puis dans la Prague du XVe siècle, en pleine période des guerres hussites contre l’occupation allemande. Au cours de ces deux voyages, il retrouve les personnes de son quotidien, métamorphosées en nouveaux personnages, selon un procédé théâtral qui évoque à la fois le rêve, la satire et le carnaval.

La genèse de l’œuvre fut tout sauf linéaire. Janáček avait conçu le projet dès les premières années du XXᵉ siècle, mais Svatopluk Čech lui-même lui refusa les droits d’adaptation, contraignant le compositeur à l’abandonner provisoirement. Ce n’est qu’après la mort de l’écrivain, en 1908, que sa famille accorda enfin à Janáček les droits exclusifs d’adaptation.
L’histoire se compliqua davantage lorsque Karel Moor affirma avoir obtenu les mêmes droits auprès du frère cadet de Čech. Le litige fut finalement tranché en faveur de Janáček, sans toutefois empêcher Moor d’achever et de faire représenter son propre opéra sur le même sujet en 1910. Cette œuvre, cependant, sombra rapidement dans l’oubli.
La composition progressa avec une extrême lenteur. Le premier volet, situé sur la Lune, fut écrit entre 1907 et 1908 ; le second, consacré à la Prague hussite, ne fut achevé qu’en 1917. La création mondiale eut finalement lieu en 1920, non pas à Brno – le laboratoire théâtral habituel du compositeur – mais au Théâtre national de Prague. L’accueil fut respectueux, mais réservé : davantage d’admiration que d’enthousiasme.

Les raisons de cette fortune intermittente sont multiples. Les Voyages de Monsieur Brouček sont sans doute l’opéra le moins conciliant de Janáček. Sa satire n’épargne personne : elle tourne en dérision les admirateurs aveugles de l’étranger, les pseudo-intellectuels, les faux patriotes, les opportunistes et même le plus inoffensif des travers nationaux, l’amour immodéré de la bière. C’est un théâtre qui oblige le spectateur à reconnaître une part de lui-même dans les défauts du protagoniste, sans lui offrir la moindre échappatoire confortable.

Sur le plan musical, Janáček ne cherche pas davantage à séduire le public par des mélodies immédiatement séduisantes ou des effets spectaculaires. Son écriture est fragmentée, nerveuse, constamment modelée sur les inflexions de la langue tchèque, tandis que la construction dramaturgique alterne épisodes de farce, visions fantastiques et soudaines envolées lyriques. Il en résulte un objet théâtral difficile à classer : une sorte d’opéra-vaudeville mittel-Europa, où la satire sociale côtoie la fantaisie visionnaire, le grotesque la réflexion historique.
C’est précisément cette double nature qui fait encore aujourd’hui de l’œuvre un titre complexe pour le public international. D’un côté, le second voyage plonge ses racines dans le mythe national des Hussites, l’un des fondements de l’identité historique tchèque ; de l’autre, le premier tourne en dérision les milieux artistiques et intellectuels de la Prague de la fin du XIXᵉ siècle, multipliant des références que le public contemporain peine inévitablement à déchiffrer. À cela s’ajoute un humour corrosif, proche par son esprit de celui du Brave Soldat Chvéïk de Jaroslav Hašek, où l’absurde, le sarcasme et la critique sociale coexistent sans la moindre rupture.

C’est pourquoi Les Voyages de Monsieur Brouček demeurent un véritable défi, tant pour les maisons d’opéra que pour les metteurs en scène : comment transformer une œuvre profondément enracinée dans la culture tchèque de son époque en un spectacle capable de parler également à un public qui ne partage pas ces références ? C’est précisément sur ce terrain que se situe la nouvelle production de Yuval Sharon au Festival de Bregenz, présentée au Festspielhaus, tandis que La traviata est donnée sur la célèbre scène flottante du lac. Sharon est d’ailleurs le metteur en scène choisi pour la prochaine production de la Seebühne en 2028 : Der fliegende Holländer (Le Vaisseau fantôme) de Wagner.

Une mise en scène élégante mais qui restreint la portée de l’œuvre

Contrairement à Robert Carsen, qui avait signé il y a deux ans une mise en scène aussi brillante qu’ingénieuse au Festival Janáček de Brno en transposant l’action dans les années 1968-1969, entre la répression du Printemps de Prague et les premiers pas des astronautes américains sur la Lune, Sharon suit le livret presque à la lettre. Ce choix comporte le risque de priver l’œuvre du filtre interprétatif susceptible d’en renouveler la lecture et de la rendre plus immédiatement parlante pour le spectateur d’aujourd’hui.

Il faut reconnaître que, sur le plan visuel, la mise en scène de Yuval Sharon débute de manière particulièrement réussie. Le spectacle s’ouvre sur une séquence vidéo d’un grand charme, montrant une rue bordée de maisons monochromes réduites à leur plus simple expression, comme dessinées par un enfant ou issues des graphismes d’un jeu vidéo du début des années 1980. Dans les décors conçus par Jon Bausor, la Lune apparaît comme une simple forme bidimensionnelle suspendue dans le ciel ; tout est construit selon les figures géométriques fondamentales du Bauhaus : le cercle, le carré et le triangle.
Au centre de cet univers se dresse la modeste maison de Brouček, refuge intime et rassurant dans un monde gris et uniforme. Elle est décorée d’un papier peint imprimé à la main et meublée d’un fauteuil assorti. Brouček est assis devant son téléviseur lorsque la petite maison est soudain soulevée du sol comme un jouet, s’élève dans les airs avant de venir se poser sur la surface de la Lune. La référence au Voyage dans la Lune (1902) de Georges Méliès est évidente, film lui-même inspiré du roman de Jules Verne.
C’est toutefois à ce moment que la représentation du monde lunaire prend une direction moins convaincante. Les personnages, déjà peu caractérisés sur le plan de la vraisemblance psychologique, se voient enfermés dans d’anonymes parallélépipèdes et transformés en protagonistes d’un ballet mécanique d’inspiration cubiste. La référence au Ballet néoconcret imaginé par Lygia Pape en 1958 est manifeste. Mais ce choix esthétique, aussi séduisant soit-il, ne contribue guère à rendre plus lisible ni plus accessible la satire au cœur de l’œuvre.

Dans la seconde partie, l’action se transporte dans la Prague médiévale. Brouček descend dans son propre passé, s’enfonçant littéralement dans la cave de sa maison, où il rencontre les fantômes de ses ancêtres pragois – hussites et taborites – dont les silhouettes se reflètent dans un immense miroir suspendu au-dessus de la scène, comme si le spectateur assistait à une véritable fouille archéologique. Les costumes, eux aussi conçus par Jon Bausor, sont particulièrement réussis, maculés de boue et d’un réalisme saisissant. Tout cela correspond très exactement aux indications du livret ; mais, une fois encore, cette fidélité littérale finit par maintenir le spectateur à distance d’un épisode historique qui, sans une véritable médiation théâtrale, demeure difficile à partager sur le plan émotionnel.

Excellente interprétation musicale !

Sur le plan musical, en revanche, la soirée se révèle bien plus convaincante grâce à une distribution homogène et solidement préparée, capable d’affronter l’une des écritures vocales les plus exigeantes de tout le catalogue de Janáček. Peter Hoare, désormais indissociable du rôle de Brouček, en livre une incarnation d’une remarquable richesse de nuances. Le ténor britannique, qui a bâti une grande partie de sa carrière dans le répertoire des XXᵉ et XXIᵉ siècles – de Berg à Weill, de Stravinski à Zimmermann, jusqu’à Turnage et George Benjamin –, met au service de son personnage une diction exemplaire, une maîtrise vocale constante et, surtout, un remarquable instinct théâtral. Son Brouček n’est pas seulement un ivrogne lâche et ridicule : c’est aussi un petit homme mesquin, mais profondément humain, capable de susciter tout à la fois le sourire et une compassion inattendue.

Très convaincante également est la prestation de Mihails Čuļpajevs, chargé d’incarner Mazal dans le premier volet, puis Blankytný et Petřík dans le second. Le ténor letton aborde avec une apparente aisance une partition semée de sauts, de changements de registre et de tessitures souvent redoutables. Il s’appuie sur une émission solide, un timbre lumineux et une projection généreuse qui lui permet de s’imposer naturellement, même dans les passages orchestraux les plus denses.

Tatev Baroyan assume le triple rôle de Málinka, Etherea et Kunka avec une voix fraîche, un timbre limpide et un phrasé d’une grande élégance. Elle parvient à distinguer avec finesse chacune de ses incarnations tout en conservant une ligne de chant d’une remarquable homogénéité.

Károly Szemerédy apporte une véritable autorité à ses multiples personnages – le Sacristain, Lunobor et Domšik – grâce à un baryton solide, richement timbré et à une présence scénique de premier ordre.

Le nombreux groupe des seconds rôles se révèle lui aussi d’un excellent niveau. Comme c’est souvent le cas chez Janáček, les chanteurs sont appelés à interpréter plusieurs personnages au cours de la soirée. Jan Šťáva, Linard Vrielink, Paul Curievici, Lukáš Bařák, Gaja Napast, Svatopluk Sem et Jana Kurucová contribuent, par leur professionnalisme et leur précision, à la cohésion d’une troupe remarquablement soudée, au sein de laquelle aucune intervention ne paraît secondaire. Le Chœur philharmonique de Prague se montre tout aussi convaincant, livrant une prestation à la fois homogène et rigoureusement maîtrisée, capable de rendre avec la même force les épisodes satiriques que les scènes de plus intense ferveur collective.

À la tête des Wiener Symphoniker, Robert Jindra confirme qu’il est l’un des interprètes les plus accomplis de ce répertoire. Sa direction maîtrise avec une assurance remarquable une partition d’une extrême densité, riche en brusques changements d’atmosphère, en raffinements instrumentaux et en incessantes fluctuations rythmiques. Refusant toute tentation d’alourdir le discours musical, il laisse au contraire s’épanouir l’extraordinaire modernité de l’écriture de Janáček, mettant en lumière le dialogue permanent entre l’orchestre et la déclamation vocale. Il en résulte une lecture d’une grande clarté, tendue et constamment éloquente sur le plan dramatique.

Le sommet de la soirée survient à la fin de la première partie, lorsque le tissu orchestral s’épanouit dans l’une des très rares pages de lyrisme absolu de l’ouvrage. L’orchestre soutient alors le chant des deux amoureux avec une palette de couleurs orchestrales d’un charme irrésistible. Quelques minutes d’une véritable suspension poétique, qui constituent sans aucun doute le point culminant de toute la représentation.

Il demeure ainsi l’impression d’une occasion seulement partiellement saisie. Yuval Sharon signe un spectacle élégant, d’un grand raffinement visuel et profondément respectueux de la lettre du livret. Mais cette fidélité même finit par restreindre la portée communicative d’une œuvre qui, aujourd’hui plus que jamais, aurait besoin d’une interprétation capable de transposer sa satire dans un langage contemporain.
L’excellence musicale de l’exécution, portée par le remarquable travail de Robert Jindra, des Wiener Symphoniker et d’une distribution de tout premier ordre, permet néanmoins de redécouvrir toute la richesse d’une partition qui mériterait de trouver une place beaucoup plus régulière dans les saisons lyriques.
Car Les Voyages de Monsieur Brouček continuent de démontrer que le problème ne réside pas dans l’œuvre elle-même, mais dans la capacité à trouver la clé qui lui permette de parler à notre époque.

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Les artistes

Matěj Brouček : Peter Hoare
Mazal, Blankytný, Petřík : Mihails Culpajevs
Sakristan, Lunobor, Domšík : Károly Szemerédy
Málinka, Etherea, Kunka : Tatev Baroyan
Würfl, Čaroskvoucí, Schöffe : Jan Stava
Číšníček, Wunderkind, Student : Gaja Napast
Kedruta : Jana Kurucová
Svatopluk Čech, I. Táborita : Svatopluk Sem
Composer, Harfoboj, Miroslav Zlatník : Linard Vrielink
Maler, Duhoslav, Professor’s voice, Vojta od Pávů, II. Táborita : Paul Curievici
Poet, other Poet, Oblačný, Vacek Bradatý : Lukáš Bařák

Wiener Symphoniker, dir. Robert Jindra
Prague Philharmonic Choir, dir. Lukáš Vasilek
Mise en scène : Yuval Sharon
Décors et costumes : Jon Bausor
Lumières : Yi Zhao
Vidéo : Hannah Wasileski
Chorégraphie : Crispin Lord
Dramaturgie : Anke Rauthmann

Le programme

Výlety páně Broučkovy (Les Voyages de monsieur Brouček)

Opéra en deux parties de Leoš Janáček, créé le 23 avril 1920 au Théâtre national de Prague. Livret de Leoš Janáček d’après le roman Pravý výlet pana Brouček do Měsíce de Svatopluk Čech, en collaboration avec Karel Mašek, Zykmund Janke, František Gellner, Viktor Dyk et František Serafínský Procházka (acte I) ; et de Leoš Janáček d’après le roman Nový epochální výlet pana Brouček, ýsájsé do XV. stoleti de Svatopluk Čech, en collaboration avec František Serafínský Procházka (Acte II).
Festival de Breghenz, représentation du jeudi 23 juillet 2026.