Les Festivals de L’été –
Requiem de Mozart à Aix : la mémoire au cœur du cercle

Requiem de Mozart, Festival d’Aix-en-Provence, samedi 4 juillet 2026
Au Festival d’Aix-en-Provence, Romeo Castellucci et Raphaël Pichon transcendent le chef-d’œuvre ultime de Mozart dans une mise en scène organique et bouleversante, où la mort dialogue avec la réminiscence.
Dans la culture brésilienne, la ciranda est une pratique d’une grande simplicité mais profonde : des mains qui se cherchent, s’assemblent, dessinent un cercle qui se dilate, se resserre, au gré des voix mêlées. On la croit légère, presque insouciante. Pourtant, les chants qui la portent savent se faire graves, parfois sombres, comme si la joie populaire avait toujours une ombre à ses côtés.
Bien entendu, il ne s’agit pas de prétendre ici qu’Evelin Facchini ait puisé dans cette tradition pour la production présentée actuellement au Festival d’Aix-en-Provence autour du Requiem de Mozart (version 1792, enrichie d’autres pages mozartiennes), créée en 2019. Mais la proximité entre cette danse collective et l’univers du spectacle mis en scène par Romeo Castellucci intrigue : ce mouvement qui absorbe, transforme et redistribue les joies et les peines, donnant vie au cercle qui devient l’espace où l’intime se métamorphose en commun.
Pour qu’il y ait fin, il faut un commencement. Décision fut prise de commencer le récit par son achèvement : une vieille dame qui écrase sa cigarette devant un téléviseur, boit son verre d’eau, puis se prépare soigneusement au sommeil – celui de la nuit ou celui de toujours ? Nul ne peut trancher. Mais lorsqu’elle disparaît (littéralement) dans son lit, puis revient, accompagnée de l’enfant et de la jeune femme qu’elle fut (on pense à Three Tall Women d’Edward Albee), la mise en scène pose la question qui ricoche tout au long du spectacle : la fin véritable ne serait-elle pas la fin de la mémoire ? Peut-on disparaître si l’on persiste dans le souvenir ? L’Atlas des Grandes Extinctions, projeté au fond de la scène durant presque tout le spectacle, semble répondre que non : même les disparitions les plus anciennes – végétales, animales, culturelles, religieuses – peuvent réémerger. Les évolutions délicates des clairs-obscurs et des décors, modestes dans cette immense et immuable cage blanche qui délimite l’espace scénique, recréent la parabole de la vie humaine : le contenant a beau rester le même (et encore !), ce qui l’habite se transforme selon ce qu’il vit, et aussi par ce qu’il laisse (ou suppose laisser) aux autres. D’abord immaculée, la scène est peu à peu ornée (on ne se permettrait pas de dire entachée, tellement le résultat est plaisant aux yeux) par les couleurs de ceux qui la traversent, comme la mémoire conserve l’empreinte des êtres et des instants qui l’ont façonnée. Les allers-retours entre les âges de la vie, les croisements aléatoires entre ce que l’on fut, est, sera, abondent, selon la logique capricieuse de la réminiscence : libre et imprévisible.
Les danses traversent tout le spectacle et, s’inspirant d’une logique commune à celle de la ciranda (mains tenues, dessinant des cercles ou bien d’autres mouvements sur scène), imposent leur nature liturgique : elles deviennent le porte-parole de ce que l’on ne peut dire, une manière d’approcher, par le corps, ce mystère de la frontière entre l’ici et l’au-delà, qu’il s’agisse de mémoire ou d’autre chose.
Un spectacle si riche en allégories, certes audacieux mais qui demeure un vibrant hommage à la vie (d’ailleurs revendiqué par le metteur en scène dans le programme de salle), si dépouillé pourtant, exige une direction musicale d’une épure absolue pour maintenir l’équilibre entre fosse et scène. Celle de Raphaël Pichon, et le travail de Pygmalion, en offrent la preuve : l’élégance née de la fréquentation assidue de Mozart, des cantates et des passions de Bach. On attendait une belle prestation, à la hauteur de celle de 2019 et de l’enregistrement de 2024 sorti chez Harmonia Mundi ; on l’a eue, et le public l’a fait savoir. La sévérité du contrepoint, maniée avec justesse, laisse respirer la scène et les voix. Les couleurs ne forcent jamais : sobriété sans austérité, densité sans lourdeur, gravité sans pathos. La force n’est pas dans l’éclat virtuose, que l’Ensemble maîtrise pourtant, mais dans le soutien, notamment du chœur Pygmalion, admirable, qui déploie toute la palette permise par les œuvres abordées, des ténèbres à l’exultation. L’homogénéité espérée au niveau des solistes est atteinte : le timbre droit mais presque caressant de Mélissa Petit ; celui de Beth Taylor, velouté, reste d’une stabilité exemplaire ; Duke Kim, lumineux, gagnerait à plus d’articulation, mais ne verse jamais dans l’emphase ; quant à Alex Rosen, basse noble, il impose sans peser l’autorité presque eschatologique qui lui revient.
Avant que nous ne devenions cendre et ne regagnions la terre – présente sur scène au Lacrimosa, étalée, projetée violemment contre le mur du fond –, les êtres tentent de graver dans la mémoire, d’abord la leur, puis celle des autres, les vestiges de leur passage. C’est dans cet effort répété, comme les mouvements d’une ciranda, depuis que l’homme sait qu’il n’est pas seul, que s’inscrit notre cycle d’ensevelissement et de renaissance, vécu à plusieurs moments d’une même vie : ne meurt-on pas chaque nuit pour ressusciter chaque matin ?
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Chœur et Orchestre Pygmalion, dir. Raphaël Pichon*
Mise en scène, décors, costumes, lumière : Romeo Castellucci
Chorégraphie : Evelin Facchini
Dramaturgie : Piersandra di Matteo*
Cheffe de chant : Qiaochu Li*
Assistant à la direction musicale : Liochka Massabie
Collaboration à la mise en scène : Silvia Costa
Assistante à la mise en scène : Héloïse Sérazin
Assistante aux costumes : Marie Courdavault
Assistant à la chorégraphie : Simone Gatti
Soprano : Mélissa Petit
Alto : Beth Taylor
Ténor : Duke Kim*
Basse : Alex Rosen*
Enfants chanteurs : César Bogdanas** ou Ramy Lazreq
Danseuses et danseurs : Simone Gatti, Michelle Salvatore, Salomé Michaud, Sarah Mugglebee, Ojan Sadat Kyaee, Geoffrey Piberne, Isabel García López, Pierre-Manuel Boileau-Sanchez, Kim Evin, Marie Pastorelli, Caitlin Dailey, Federico Vazzola
Figurantes et figurants : Olivia Barbot Quilici, Aldo Bernardo, Laura Bourguet, Jacqueline Cornille, Orane Furness-Pina*, Louis Gerome, Amalia Kim Mameaux, Sabine Mameaux, Azur Pina, Bernard Traversa, Francis Vincenty
*Anciennes et anciens artistes de l’Académie
** Issu de la Maîtrise de Notre-Dame de Paris
Messe de Requiem en ré mineur (KV 626)
de Wolfgang Amadeus Mozart, composée en 1791, version achevée par Franz Xaver Süssmayr en 1792, créé le 2 janvier 1793 à Vienne, salle Jahn.
Montage de Raphaël Pichon intégrant d’autres œuvres de Mozart et des séquences grégoriennes
Festival d’Aix-en-Provence, représentation du samedi 4 juillet 2026.