Otello préfère l’amour en mer à l’opéra de Liège

Otello, Opéra royal de Wallonie-Liège, vendredi 19 juin 2026

Lorsque les journées touchent à leur longueur maximale et que la chaleur s’abat sur le plat-pays, quoi de mieux qu’un chef d’œuvre du répertoire italien pour conclure une saison lyrique ? Absent de la scène liégeoise depuis 2017, Otello y revient dans une production musicalement éblouissante.

Vingt mille lieues sous les mers

Est-il encore possible d’imaginer une nouvelle production d’Otello sans courir le risque de tomber dans le piège disqualifiant du black face ou de l’islamophobie rance ?… Pour éviter ces chausse-trappe, le metteur en scène Allex Aguilera a fait le choix « d’éloigner l’œuvre de toute lecture décorative ou historique pour la situer dans un territoire essentiel, inconfortable et hors du temps » (dixit la note d’intention du programme de salle).

De fait, la nouvelle production liégeoise du pénultième chef d’œuvre du catalogue verdien n’est ni belle ni laide, ni éblouissante, ni indigne non plus. Si le vestiaire des protagonistes principaux agace d’abord par la paresse de leur inspiration (on était en droit d’attendre de Françoise Raybaud un peu plus d’imagination et d’audace stylistique que cette vilaine resucée des costumes de la trilogie Star Wars), le décor monumental et angoissant conçu par Bruno de Lavenère a le mérite de créer sur scène un espace clos cerné de murs gigantesques, sans ouverture sur l’extérieur, avatar intéressant de l’île de Chypre où Shakespeare a campé – après l’échappée vénitienne du premier acte  – l’essentiel du drame.

Où sommes-nous lorsque le rideau se lève ? L’omniprésence de l’eau tout au long du spectacle (sous forme de projections ou de pédiluves où barbottent les protagonistes) incline à penser qu’il pourrait s’agir, dans un futur de fantasy, d’une station sous-marine, sorte de Nautilus intemporel dont Otello serait le capitaine Nemo. Au héros de Jules Verne, le Maure de Venise emprunte effectivement une misanthropie qui nourrit chez lui une colère sourde et profonde, toujours prompte à déborder. Dans l’univers imaginé par Allex Aguilera, Otello n’est pas seulement dévoré par la jalousie ni embarrassé du syndrome de l’imposteur qui lui fait douter de la sincérité de l’amour de Desdemona ; il est d’abord un homme de pouvoir qui ne supporte pas qu’on puisse contester son autorité, et surtout pas sa jeune épousée !

Malheureusement anonyme, le petit essai intitulé « Des hommes en colère » dans le programme de scène analyse brillamment la colère des protagonistes masculins comme le ressort du drame qui conduit inéluctablement à l’assassinat de Desdemona. Le réseau d’interactions sociales dans lequel se meut Otello est en effet exclusivement composé de soldats : chacun doit à l’autre une obéissance hiérarchique et somatise en colère la moindre contrariété.

À défaut d’être brillante, la mise en scène d’Allex Aguilera excelle à montrer ces petites mesquineries de corps de garde, la frustration d’une promotion manquée et l’incompréhension d’une mutation non sollicitée. La direction d’acteurs n’est pourtant pas son fort : que dire de la mollesse du duel entre Cassio et Montano au 1er acte ou de la paresse des placements pendant le duo « Si pe’l ciel marmoreo giuro », sinon qu’ils confinent au reniement même du théâtre ? On reléguera également aux oubliettes des mauvaises idées les six figurants qui s’attachent aux basques de Jago pour symboliser « les extensions de sa pensée » (sic) pour mieux retenir l’image du pilori qui sert de lit à Desdemona et qui préfigure, dès le lever de rideau sur la 4e acte, l’issue funeste de la jalousie d’Otello.

Au terme de la représentation, les chaleureuses ovations du public liégeois donnent à penser qu’avec ses partis pris et ses limites, la mise en scène d’Allex Aguilera est parvenue malgré tout à faire passer l’essentiel du message de ce drame shakespearien. Dans la queue du vestiaire, on pouvait même entendre une spectatrice confier à son amie : « Mais quelle histoire ! Jusqu’au bout j’ai cru quand même qu’Otello allait se rendre compte de l’innocence de sa femme ! » Si certains ont cru assister à un vaudeville privé de happy end, c’est peut-être que la mise en scène de ce soir n’était pas tout à fait à la hauteur du génie verdien…

Verdi premier servi

Ce génie verdien, à défaut de hanter le plateau du théâtre royal, est bien présent dans la fosse et c’est la réalisation musicale du spectacle qui donne l’essentiel de son prix à cette fin de saison liégeoise.

Les dix premières minutes de la partition d’Otello sont une déflagration sans équivalent dans la production lyrique de la fin du XIXe siècle : grâce soit rendue au Maestro Francesco Lanzillotta d’en livrer une interprétation qui scotche les spectateurs au fond de leur fauteuil ! Sous sa battue millimétrée et nerveuse, la tempête qui ouvre l’opéra prend des allures d’apocalypse et déploie par plans sonores successifs un kaléidoscope de déferlements de décibels absolument ahurissants. Dans les passages héroïques comme dans les moments plus élégiaques, ce jeune chef italien – qui fait là sa première apparition dans la fosse liégeoise – démontre une affinité de style avec Giuseppe Verdi qui donne tout son prix à son interprétation : là où d’autres chefs tendent le muscle de la musique pour créer la tension, Francesco Lanzillotta accorde au flot musical de larges respirations et des changements de rythme qui font cohabiter en une seule plusieurs manières d’aborder Otello et le style si caractéristique des ultimes compositions verdiennes.

Complice de cette façon d’aborder avec panache la partition, l’orchestre de l’Opéra royal de Wallonie-Liège déploie des sonorités à faire pâlir de jalousie les meilleures phalanges lyriques de la péninsule italienne. C’est la première – et non la moindre – des qualités des instrumentistes liégeois de réussir à s’approprier l’ADN des compositeurs : après avoir sonné russe dans la récente production de La Dame de pique, les voilà à présent qui respirent l’Italie par chaque frémissement des cordes et chaque murmure des cuivres et des bois. La pantomime du dernier acte (lorsqu’Otello se glisse dans la chambre de Desdemona endormie) est un bijou de musique chambriste : Francesco Lanzillotta y démontre un sens de la nuance et du détail qui force l’admiration.

Otello est LE rôle que tous les ténors rêvent d’interpréter un jour mais rares sont ceux qui disposent réellement de la voix nécessaire pour gravir tous les Everest de cette partition monumentale ! Après avoir quasiment interprété l’intégralité du répertoire composé par Giuseppe Verdi pour la voix de ténor, Luciano Ganci aborde pour la première fois, à Liège, le rôle du Maure et lui impose d’emblée sa marque. Certes, le timbre n’est pas des plus phonogéniques et n’a pas la rondeur solaire et virile de ses illustres devanciers (Mario Del Monaco, Placido Domingo et José Cura restent en cela indépassables), mais Luciano Ganci brûle les planches et sait transmettre au public tout l’engagement qu’il a mis dans la préparation vocale de ce rôle. Dès l’« Esultate ! », la messe est dite et il apparait comme une évidence qu’est en train d’éclore un nouveau titulaire majeur du rôle d’Otello. Que ce soit dans le frémissement du premier duo avec Desdemona « Già nella notte densa » ou dans ses interactions avec Jago lorsque commence à sourdre l’hydre de la jalousie, le chanteur a toujours l’intention juste, la nuance appropriée et le sens du théâtre qui font mouche. Parfois fruste dans son jeu d’acteur, Luciano Ganci est au contraire extrêmement généreux dans son chant et touche au sublime dans l’aria « Dio ! mi potevi scagliar » : dans un périlleux exercice de mise à nu vocale, il démontre là une science des pianissimi étourdissante et une capacité d’émotion rare.

Face à cet Otello, Maria Teresa Leva compose une Desdemona délicate et fragile, d’une dimension vocale accordée à celle de son partenaire. Opulent et moiré comme une épaisse soierie vénitienne, le timbre de la chanteuse convient idéalement au personnage de femme amoureuse imaginé par Shakespeare et Boito et trouve dans la chanson du saule l’écrin qui lui permet de scintiller comme un diamant de la plus belle eau. La soprano italienne possède elle-aussi les moyens de figurer au nombre des grandes titulaires du rôle de Desdemona, mais à la condition cependant de corriger les quelques scories véristes qui viennent – hélas – ponctuer son chant, notamment dans le grand duo du 3e acte.

Familier des rôles de Scarpia et de Gérard (Andrea Chénier), le baryton russe Roman Burdenko excelle à interpréter les méchants d’opéra et trouve en Jago un personnage qui convient parfaitement à son format vocal et à son tempérament. Avec beaucoup d’élégance, et sans jamais céder à la caricature, il compose un personnage aristocratique et cynique taillé dans un marbre froid. La voix est à l’exacte image de cette impassibilité qui se dégage de lui : ample et profond, son timbre grave caractéristique des voix slaves dessine de Jago un portrait saisissant, notamment dans la profession de foi infernale du début du 2e acte.

Le rôle de Cassio porte habituellement chance à ses interprètes – est-il besoin de rappeler que c’est avec ce personnage que Jonas Kaufmann fit ses premiers pas à l’Opéra de Paris en 2004 dans la production d’Andrei Serban ? La performance de Paride Cataldo fait augurer pour lui une jolie carrière, et tout particulièrement dans le répertoire verdien où il démontre d’ores et déjà un legato maîtrisé et une émission franche et décomplexée des notes les plus aiguës. Que ce soit dans le brindisi du 1er acte ou le trio avec Jago et Otello « E intanto, giacché non si stanca mai », ce jeune ténor italien au timbre de velours propose un chant engagé qui retient l’attention.

Parmi les comprimari, tous parfaitement en place, on retiendra notamment Blagoj Nacoski – déjà entendu à Liège dans la récente production du Capello di paglia di Firenze – qui semble à présent parvenu au stade de sa carrière où les directeurs de théâtre seraient bien inspirés de lui confier des rôles plus exposés. Dans celui de Roderigo, sbire attaché aux basques de Jago, le ténor macédonien n’a pas qu’une ressemblance physique avec Roman Burdenko à faire valoir ; il dispose surtout d’un timbre gorgé de soleil et d’un phrasé mordant encore largement sous exploités.

Sollicités dans le tableau de l’orage, dans la sérénade bucolique autour de Desdemona et dans le grand final concertant du 3e acte, le Choeur de l’Opéra royal de Wallonie-Liège est à la hauteur des pages sublimes qui lui sont confiées et démontre une fois de plus ses affinités avec le répertoire italien. Capables de nuances délicates et de changements de tempi, les choristes participent de la réussite musicale du spectacle et reçoivent, au rideau final, des ovations nourries.

L’opéra de Liège est un théâtre si attachant qu’on aurait aimé y terminer la saison sur un spectacle plus enthousiasmant que cet Otello mi-chèvre, mi-chou dont on oubliera vite la scénographie pour n’en garder que d’excellents souvenirs musicaux. Verdi et Shakespeare demeurant à l’affiche pour le premier titre de la prochaine rentrée lyrique, on espère déjà assister à un Macbeth d’exception et retrouver cette belle maison d’opéra à son meilleur niveau d’exigence dramaturgique et musicale.

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Les artistes

Otello : Luciano Ganci
Desdemona : Maria Teresa Leva
Jago : Roman Burdenko
Cassio : Paride Cataldo
Lodovico : Luca Dall’Amico
Emilia : Julie Bailly
Roderigo : Blagoj Nacoski
Montano : Nicolo Donini
Un araldo (un héraut) : Bernard Aty Monga Ngoy
Figurants: Manuel Campos, David Dey, Mohammed El Malky, Guillaume Jousten, Benoît Louwette, Alexis Samoilovitch, Robin Azéma

Orchestre, Choeur et Maîtrise de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, dir Francesco Lanzillotta
Mise en scène : Allex Aguilera
Décors : Bruno de Lavenère
Costumes : Françoise Raybaud
Lumières : Laurent Castaing
Vidéo : Arnaud Pottier
Assistante à la mise en scène : Chiara Osella
Konzertmeister : Jean-Gabriel Raelet
Chef du chœur : Denis Segond
Responsable de la Maîtrise : Véronique Tollet
Chefs de chant : Maddalena Altieri, Lorenzo Masoni (banda)

Le programme

Otello

Opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi, livret d’Arrigo Boito d’après The Tragedy of Othello, the Moor of Venice de William Shakespeare, créé à la Scala de Milan le 5 février 1887.
Opéra royal de Wallonie-Liège, représentation du vendredi 19 juin 2026.