Don Giovanni à Montpellier – Une nuit mozartienne entre fidélité et modernité

Don Giovanni, Corum de Montpellier, dimanche 24 mai 2026

Le Don Giovanni montpelliérain, confié à Agnès Jaoui, appartient à cette catégorie de spectacles qui respectent profondément l’œuvre tout en la laissant dialoguer avec notre époque. Sans brutaliser Mozart ni chercher la provocation à tout prix, la metteuse en scène construit un pont subtil entre tradition et modernité, entre théâtre, cinéma et musique.
Dans ce labyrinthe nocturne, les personnages semblent avancer comme des silhouettes prises entre désir, pouvoir et vertige moral. Et c’est précisément dans cette ambiguïté que la soirée trouve sa force.

Du cinéma dans Mozart

La première image agit déjà comme une déclaration d’intention. Cette projection diffuse, presque abstraite, qui finit par laisser apparaître une silhouette masculine évoquant peu à peu un chef d’orchestre, ouvre plusieurs pistes sans jamais les enfermer. Peut-être s’agit-il de Mozart lui-même, dirigeant l’ouverture composée dans l’urgence la veille de la création ? Peut-être Don Giovanni orchestrant le chaos humain autour de lui comme un immense théâtre de manipulation ? Cette façon de laisser le public interpréter est au cœur du travail d’Agnès Jaoui.
Le spectacle dialogue régulièrement avec le cinéma. Impossible de ne pas penser au Don Giovanni de Joseph Losey dans l’air du catalogue, lorsque les noms défilent comme des fragments de mémoire éparpillés alors que l’accordéon de noms se déploie pour envahir l’espace. La lune traversée d’un visage souriant semble aussi adresser un discret salut à Méliès et à son imaginaire du fantastique. Mais ces références ne sont jamais plaquées : elles s’intègrent naturellement à l’esthétique générale du spectacle, nourrissant ce mélange de dramma giocoso, d’ombres et de faux-semblants.

Une mise en scène classique dans sa forme, contemporaine dans son regard

La réussite majeure de cette production réside probablement dans la direction d’acteurs. Agnès Jaoui refuse les archétypes. Aucun personnage n’est entièrement innocent ni totalement monstrueux. Tous avancent avec leurs contradictions, leurs hésitations, leurs angles morts. On retrouve ici ce qu’elle évoquait dans ses entretiens : défendre chaque personnage depuis l’intérieur plutôt que de lui imposer une lecture morale extérieure. Cette approche donne une véritable densité psychologique aux relations toujours centrées sur le texte.
Le décor conçu par Éric Ruf participe pleinement de cette lecture. Ces panneaux monumentaux mouvants, mélange de gothique flamboyant et de lignes plus contemporaines, composent un dédale nocturne où circulent les pulsions et les rapports de domination. La nuit devient un personnage à part entière. On y sent le poids du conformisme, de la religion, du regard social. Les lumières et les projections travaillent discrètement les présences fantomatiques : dès la mort du Commandeur, les ombres semblent déjà annoncer la catastrophe finale.
Le choix de conserver une esthétique historique sans céder aux anachronismes faciles apparaît finalement pertinent. Costumes somptueux, décors lisibles, lumières travaillées : tout respecte l’univers de l’œuvre, tout en laissant émerger une lecture profondément actuelle. La question des classes sociales traverse constamment le spectacle, parfois discrètement, parfois frontalement, jusque dans cette image finale où seuls les nobles prennent place à table pendant que les autres restent à distance.

Le dramma giocoso : rire, pouvoir et trouble moral

Et pourtant, malgré cette noirceur diffuse, le spectacle n’oublie jamais le giocoso. Le rire affleure sans cesse, souvent porté par les situations plus que par une volonté de surjeu. C’est là une qualité précieuse : la comédie naît naturellement des caractères.
Le Don Giovanni imaginé par Agnès Jaoui n’est ni un monstre absolu ni un simple séducteur romantique. Il apparaît plutôt comme un homme persuadé que tout lui est permis. Ce « gosse de riche » comme le qualifie la metteuse en scène est une figure de domination sociale autant que de fascination. La lecture #MeToo reste présente mais toujours nuancée. Rien n’est surligné. La mise en scène préfère le doute aux démonstrations frontales. Donna Anna elle-même demeure traversée par cette difficulté à dire l’indicible.
Cette subtilité irrigue toute la production. Le spectacle refuse de trancher définitivement entre séduction et prédation, liberté et violence, désir et pouvoir. Et c’est précisément ce refus des réponses simples qui le rend profondément contemporain !
Le retour final de Don Giovanni après la morale conclusive constitue d’ailleurs une idée particulièrement intéressante. Cette ultime apparition agit comme une provocation supplémentaire : le personnage peut-il réellement disparaître ? Ou demeure-t-il condamné à revenir hanter les rapports humains, les désirs et les mécanismes de domination ? Là encore, Agnès Jaoui laisse le spectateur libre de son interprétation.

Une distribution engagée et nuancée

Mikhail Timoshenko propose un Don Giovanni très cohérent avec cette vision. Plus qu’un prédateur caricatural, il apparaît comme un homme incapable de concevoir la limite, avançant dans le monde avec l’assurance insolente de celui qui s’est toujours cru protégé par sa naissance et son pouvoir. Vocalement, le baryton séduit par un legato souple et une ligne constamment élégante. La projection reste maîtrisée, jamais forcée, et le personnage gagne en trouble ce qu’il perd volontairement en démonstration purement démoniaque. On sent enfin chez lui un véritable plaisir à habiter ce rôle, une jubilation discrète dans la manière de jouer avec les autres personnages comme avec le public, ce qui nourrit constamment la vitalité du personnage.
Face à lui, Evan Hughes campe un Leporello très investi scéniquement. Son sens du rythme comique fonctionne souvent admirablement, notamment dans un air du catalogue réglé avec une précision quasi mécanique. Vocalement, certains graves paraissent plus fragiles et le parlé-chanté manque parfois d’assise, mais l’engagement dramatique compense ces réserves.
La Donna Anna de Esther Tonea impressionne par la solidité de la ligne et la richesse du timbre. Le vibrato généreux mais maîtrisé, l’aisance dans les ornements et des aigus particulièrement fluides servent admirablement cette écriture héritée de l’opera seria. Son « Non mi dir » refuse l’hystérie pour privilégier une douleur plus intérieure, presque contenue.
À ses côtés, le ténor Michael Gibson parvient à donner du relief au personnage parfois ingrat de Don Ottavio, notamment grâce à une ligne soignée et un engagement musical sensible dans ses deux grands airs. Son duo avec Donna Anna conserve ainsi une vraie cohérence dramatique et une élégance bienvenue.
La grande réussite vocale de la soirée demeure toutefois Karine Deshayes. Son incarnation de Donna Elvira évite toute caricature de femme abandonnée pour dessiner un personnage traversé de contradictions permanentes. « Mi tradì quell’alma ingrata » devient un sommet musical et dramatique : la technique souveraine permet toutes les nuances sans jamais sacrifier l’émotion. La voix garde cette chair et cette ampleur qui remplissent naturellement la salle, mais c’est surtout l’intelligence stylistique qui frappe ici. Derrière cette incarnation profondément humaine affleure aussi toute la démonstration vocale mozartienne : maîtrise du souffle, raffinement de la ligne, précision des ornements et capacité à faire vivre chaque inflexion du texte sans jamais rompre l’élégance du chant.
Miriam Kutrowatz apporte à Zerlina une vivacité bienvenue. Son personnage devient central dans la lecture plus contemporaine du spectacle autour des rapports de pouvoir et de séduction. Le duo « Là ci darem la mano » montre parfaitement cette bascule progressive entre curiosité, jeu et abandon momentané, jusqu’à cette scène des draps fraîchement étendus où elle se laisse entraîner par Don Giovanni avant l’irruption brutale du réel. Mais la Zerlina de Miriam Kutrowatz n’est jamais une simple victime naïve : derrière l’espièglerie affleure aussi une conscience très fine du pouvoir qu’elle peut exercer, notamment sur Masetto qu’elle provoque, rassure ou manipule parfois avec une habileté presque amusée.
En Masetto, Frédéric Jost séduit immédiatement par la qualité des graves et une présence scénique très naturelle. Son personnage échappe lui aussi à la caricature du paysan jaloux pour devenir une figure plus tendre et plus vulnérable qu’à l’accoutumée.
Enfin, Stephen Milling donne au Commandeur une autorité impressionnante. L’utilisation des projections sur sa silhouette fonctionne particulièrement bien au moment du finale. Sans tomber dans un spectaculaire excessif, la scène conserve une puissance inquiétante très efficace.

Une lecture musicale engagée de Benjamin Bayl

Dans la fosse, Benjamin Bayl propose une lecture très vivante de la partition, privilégiant avant tout le mouvement dramatique. Les tempi souvent rapides installent une tension continue et donnent au spectacle cette impression de course en avant presque irrépressible, comme si toute la nuit de Don Giovanni avançait sans jamais pouvoir réellement reprendre son souffle.
Le chef assume également des partis pris plus personnels, notamment dans l’usage du pianoforte pour les récitatifs. Certaines couleurs surprennent parfois par leur liberté ou leur caractère presque improvisé, mais ce choix participe aussi d’une volonté de théâtre permanent où la parole semble constamment prolonger l’action musicale.
On sent également un vrai désir de laisser les chanteurs ornementer et respirer musicalement. Cette approche trouve de très beaux équilibres dans les scènes collectives et les moments de fête. La présence visible des musiciens sur scène (mandoline de la sérénade ou ensemble instrumental du banquet) renforce l’immersion et nourrit intelligemment l’esthétique d’époque défendue par la mise en scène. Ce faste discret participe aussi au propos social de la production, entre apparat aristocratique et représentation du pouvoir.
Tout n’est cependant pas totalement abouti. L’ouverture manque un peu de terreur et de mordant dans ses premières mesures. Là où Mozart installe normalement d’emblée une menace glaçante, le drame semble ici mettre davantage de temps à se tendre. En revanche, le finale retrouve toute sa puissance, notamment avec l’arrivée du Commandeur et l’intervention des chœurs, peu présents mais efficacement utilisés.
Le choix de privilégier une version de Prague remodelée pour la conclusion permet enfin de prolonger plus clairement les réflexions du spectacle sur les rapports sociaux et les mécanismes de pouvoir.

Agnès Jaoui ne transforme jamais Don Giovanni en manifeste. Elle préfère les regards aux slogans, les tensions humaines aux démonstrations idéologiques. Et c’est sans doute ce qui rend cette proposition aussi stimulante : elle laisse Mozart parler avec toute son ambiguïté.
Au terme de la soirée, ce n’est peut-être pas la punition du libertin qui demeure en mémoire, mais cette sensation plus troublante d’un personnage impossible à faire totalement disparaître. Comme si Don Giovanni revenait toujours, sous d’autres visages, dans d’autres rapports de domination, dans d’autres silences aussi. Cette production réussit précisément cela : faire entendre combien cette œuvre reste ancienne dans sa forme et profondément contemporaine dans ce qu’elle raconte des êtres humains.

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Les artistes

Don Giovanni : Mikhail Timoshenko
Il Commendatore : Stephen Milling 
Donna Anna : Esther Tonea
Don Ottavio : Michael Gibson 
Donna Elvira : Karine Deshayes
Leporello : Evan Hughes
Masetto : Frédéric Jost 
Zerlina : Miriam Kutrowatz 

Cheffe de chœur : Noëlle Gény
Chœur Opéra national Montpellier Occitanie
Orchestre national Montpellier Occitanie, dir. Benjamin Bayl

Mise en scène : Agnès Jaoui
Décors : Eric Ruf
Costumes : Pierre-Jean Larroque
Lumières : Bertrand Couderc
Vidéos : Pierre Martin-Oriol

Le programme

Don Giovanni

Dramma giocoso en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo da Ponte, créé au Théâtre des États de Prague le 29 octobre 1787.

Représentation du Dimanche 24 mai 2026, Corum de Montpellier