Une création mondiale, un chef d’œuvre du répertoire et deux divas : l’opéra de Liège se confronte à la modernité

Bartleby et La Voix humaine, Opéra royal de Wallonie-Liège, vendredi 15 mai 2026
De mémoire de spectateur liégeois, on n’avait plus assisté à une création sur la scène de l’Opéra royal de Wallonie depuis plus de trente ans au risque de voir le goût du public s’enkyster dans la programmation routinière des mêmes sempiternels titres du répertoire. À la veille de clore cette saison par Otello de Giuseppe Verdi en juin prochain, le Directeur général Stefano Pace bouscule les habitudes et convoque la modernité sur la scène liégeoise en y couplant La Voix humaine de Francis Poulenc et la création de Bartleby de Benoît Mernier.
Prime donne
La presse belge et les sites spécialisés ont déjà beaucoup glosé, dès le soir de la Première, sur la création du troisième opéra de Benoît Mernier, Bartleby, adapté de la nouvelle d’Herman Melville parue en 1853 dans le Putnam’s Month Magazine puis reprise en 1856 dans le recueil des Contes de la véranda. Moins connu que celui de Moby Dick, ce court texte a pourtant déjà bénéficié de pas moins de cinq adaptations cinématographiques, de six réécritures théâtrales, d’une récente transcription en bande-dessinée et – de Georges Perec à Philippe Delerm en passant par le lauréat du Goncourt 2021 Mohamed Mbougar Sarr – de plusieurs dizaines de références dans la littérature francophone contemporaine…
Le compositeur Benoît Mernier ajoute à cette liste déjà pléthorique un opéra de chambre en un acte et dix tableaux long d’une centaine de minutes. Cette nouvelle adaptation de Bartleby marquera-t-elle durablement le destin de cette figure de l’anti pouvoir ? Bien malin qui saurait l’affirmer. Au terme de cette seconde représentation de l’œuvre créée l’avant-veille, le public liégeois n’a réagi que par des applaudissements mesurés et polis ; et même l’apparition du compositeur à l’avant-scène n’est pas parvenue à enflammer une salle demeurée assez largement indifférente à son dernier opus.
Élève de Philippe Boesmans, initié à la musique sérielle et au spectralisme, Benoît Mernier est une figure dont les grandes institutions musicales belges ont toute consacré le talent. Après que ses deux premiers opéras ont été créés à La Monnaie, il était logique que la scène liégeoise lui fasse à son tour l’honneur de lui commander une adaptation de Bartleby. On en retiendra principalement le travail de synthèse et de réécriture passablement réussi du librettiste Sylvain Fort qui, en langue anglaise, est parvenu à séquencer de manière équilibrée le drame du jeune employé de bureau qui s’enferme progressivement dans la solitude et le refus du travail au nom du mantra « I would prefer not to ». Pour donner un peu de chair à ce personnage mutique, deux textes empruntés à l’œuvre poétique d’Herman Melville ont été retenus et – déclamés par Bartleby – permettent d’entrapercevoir la personnalité profonde d’un personnage par ailleurs incapable d’aucune interaction sociale.
Faisant une large place aux percussions, la musique de Benoît Mernier déroute par son refus de la mélodie et de toute forme d’épanchement lyrique qui permettrait une connexion sensible avec les personnages. Le tapis musical, très répétitif, fidèle à la tradition néotonale du XXe siècle, accompagne la progression du drame sans jamais provoquer aucune émotion esthétique chez le spectateur. Sont-ce les ingrédients d’une œuvre susceptible de s’inscrire dans le répertoire des maisons d’opéra du prochain siècle ? On est en droit d’en douter.
Si la partition de ce Bartleby déçoit, la présence de Patrizia Ciofi et de Anna Caterina Antonacci donne en revanche tout son prix à cette soirée liégeoise, d’autant qu’elles sont distribuées dans des personnages situés à mille lieues de leur zone de confort habituelle.
Il y a une vingtaine d’années, ces deux chanteuses ont brûlé les planches des théâtres européens et livré des interprétations qui ont marqué au fer rouge nos souvenirs de jeune spectateur : Lucie de Lammermoor chantée en français par Patrizia Ciofi sur la scène du Châtelet et Medea transcendée par Anna Caterina Antonacci au Teatro Regio de Turin sont des spectacles majeurs des années 2000 ! Retrouver ces deux interprètes à ce moment de leur carrière où les grands théâtres ne leur proposent plus des rôles de premier plan permet aujourd’hui de les entendre d’une nouvelle oreille et de redécouvrir leur talent demeuré intact.
Au cœur du dispositif de Bartleby, Patrizia Ciofi incarne le personnage de l’avocate qui engage le jeune clerc par qui le drame advient. Il faut saluer l’initiative de Sylvain Fort et de Benoît Mernier d’avoir féminisé ce personnage par rapport à la nouvelle de Melville : cette audace permet à Patrizia Ciofi de trouver dans The lawyer une figure de femme de pouvoir à laquelle elle prête une silhouette suprêmement élégante – sublimée par les costumes de Vincent Boussard – et un charisme évident. Vocalement, l’écriture de Bartleby est aux antipodes du répertoire belcantiste auquel elle doit une grande part de sa notoriété mais la soprano italienne réussit à s’approprier la monotonie de la phrase musicale de Benoît Mernier pour en faire une voix à part, capable d’une extrême douceur comme d’accès de fureur qui glacent le sang. Si la prononciation de l’anglais modifie sensiblement le timbre auquel on est habitué, Patrizia Ciofi reste reconnaissable entre mille par la pureté cristalline de ses aigus et la rondeur de ses graves.
Autour d’elle, la distribution de Bartleby sert autant qu’elle le peut les ambitions musicales de la partition de Benoît Mernier. Dans les petits rôles de Turkey et Nippers – collègues de bureau peu amènes à accueillir la nouvelle recrue du cabinet d’avocat – Damien Pass et Santiago Bürgi se révèlent aussi bons chanteurs que comédiens, leur bouffonnerie n’altérant jamais ni la projection de leur instrument, ni la ductilité de leur ligne de chant. Mais c’est évidemment Edward Nelson, jeune baryton américain lauréat du Glyndebourne Opera Cup en 2020, qui retient l’œil et l’oreille du spectateur dans le rôle éponyme de Bartleby. La silhouette filiforme du chanteur, à la fois adolescente et maladive, la pâleur de son teint et sa blondeur nordique disent beaucoup du mal-être de son personnage et de sa difficulté d’être au monde. Vocalement, Edward Nelson possède un timbre séduisant de baryton clair et souple qui lui ont permis jusqu’ici de s’illustrer dans le répertoire contemporain comme dans le belcanto rossinien. À titre personnel, nous serions favorablement curieux d’entendre son interprétation du rôle de Pelléas qu’il a déjà chanté sur scène en Norvège et en Espagne.
Dans le rôle de la femme jalouse de La Voix humaine, Anna Caterina Antonacci est elle aussi à contre-emploi comparée aux succès qu’elle a autrefois remportés dans le répertoire du settecento (quelle Armide elle a été à Milan sous la direction de Riccardo Muti en ouverture de saison scaligère le 7 décembre 1999 !). Ni la langue française – elle a été une magnifique Carmen et une Cassandre (Les Troyens) anthologique – ni Poulenc ne sont toutefois étrangers à l’univers de la mezzo-soprano italienne : tout au long de sa carrière, elle a plusieurs fois fréquenté la partition des Dialogues des carmélites et c’est elle qui était déjà à l’affiche de La Voix humaine la dernière fois qu’elle a été jouée à Liège en 2016.
L’épaisseur des années et la maturité de son art permettent aujourd’hui à Anna Caterina Antonacci d’incarner avec évidence le personnage de femme jalouse imaginé par Jean Cocteau et transfiguré par la musique de Francis Poulenc. De cette amoureuse accrochée au téléphone comme le naufragé à sa planche de salut, la chanteuse possède le timbre profond, lourd d’expérience, et une manière de parler / chanter le français suprêmement élégante, dans la tradition de Denise Duval et de Régine Crespin. Habitée par une émotion tempétueuse qu’elle contrôle sans se laisser submerger, Anna Caterina Antonacci ne s’abandonne jamais à la facilité de produire du beau son mais réussit à mettre du sens et de la vérité dans chaque note de son chant, y compris dans les quelques suraigus qui ponctuent la partition et révèlent à chaque fois une faille béante du personnage.
Meurtre mystérieux à Manhattan
La rigueur musicologique de la cheffe américaine Karen Kamensek contribue à créer une atmosphère commune aux deux œuvres associées par le programme de la soirée. Spécialiste des répertoires des XX et XXIe siècles, davantage engagée dans les institutions anglo-saxonnes et nordiques que par les théâtres italiens, la Maestro dirige les forces de l’orchestre de l’Opéra royal de Wallonie-Liège d’une manière cérébrale, sans jamais céder à l’hédonisme facile du beau son. Dans Bartleby, les tempi sont serrés et la battue millimétrée, ce qui contribue à l’impression d’austérité et de froideur de l’œuvre de Benoît Mernier.
Lorsqu’elle aborde Poulenc et la passion amoureuse qui imprègne chacune des mesures de la partition de La Voix humaine, Karen Kamensek laisse davantage de place au rubato, aux épanchements des bois et au lyrisme des cordes de la phalange liégeoise qui n’est jamais autant à son affaire que lorsqu’on lui laisse un peu la bride sur le cou. Attentive au raffinement extrême de l’écriture de Poulenc, la cheffe originaire de Chicago est aussi soucieuse d’équilibrer la fosse et le plateau pour ne jamais mettre en danger Anna Caterina Antonacci, seule en scène face à la masse de l’orchestre.
Le rigoureux travail de mise en scène conçu par Vincent Boussard contribue lui aussi à établir des ponts entre les univers de Bartleby et de La Voix humaine. Pour dire et montrer la solitude qui isole, le scénographe a imaginé avec le décorateur Vincent Lemaire de grandes cloisons blanches qui découpent les espaces et séparent les corps. L’étude de l’avocate où est engagé Bartleby semble perchée dans un building new-yorkais : les éclairages blafards et le mobilier minimaliste s’inscrivent dans une esthétique de magazine-déco sur papier glacé et créent d’emblée – avant même l’embauche de Bartleby – le malaise.
De tableau en tableau, les cloisons coulissent, fragmentent l’open space où travaillent les collaborateurs de l’avocate et font surgir un bureau isolé où le jeune clerc s’enferme dans la solitude et le refus jamais vraiment explicité d’accomplir la moindre tâche… Lorsque les grands murs blancs servent à la projection de vidéos marines et que la silhouette de Bartleby s’y dessine à contre-jour, la mise en scène de Vincent Boussard fait un discret clin d’œil au Visconti de La mort à Venise tandis que le 9e tableau (intitulé La rampe) est esthétiquement (et dramatiquement) l’un des plus réussis : perché en équilibre au bord d’une passerelle métallique, le corps prêt à basculer dans le vide, Bartleby est alors au centre des regards, des angoisses et des discours de haine qui ne supportent pas le degré de stoïcisme auquel le jeune homme est parvenu à force d’introspection.
Les mêmes grands murs blancs forment le décor du penthouse élégant de la protagoniste de La Voix humaine. Le texte de Cocteau a beau surmultiplier les références à Paris, au quartier chic d’Auteuil, à la campagne chez Marthe ou à Marseille, le grand oculus de l’appartement surplombe une skyline typiquement nord-américaine et Elle (la femme jalouse) a la discrète élégance des héroïnes new-yorkaises de Woody Allen.
Pour conjurer la simplicité d’action de ce monologue (une femme amoureuse passe au téléphone les quarante dernières minutes de sa vie à essayer de reconquérir l’homme qui l’a quittée 48 heures plus tôt), le metteur en scène Vincent Boussard brouille les pistes et installe dans le lit de la femme jalouse un homme endormi sur le ventre. Le premier réflexe est d’imaginer que c’est la réponse de la bergère au berger : pour se venger de l’homme qui vient de la quitter, Elle l’a immédiatement trompé avec le premier venu mais, prise de remord, lui téléphone alors que son amant sommeille encore dans la moiteur des draps.
L’absence de combiné téléphonique dans la main de la femme jalouse et l’immobilité suspecte de l’homme allongé sur le lit créent très rapidement un malaise qui fait planer le doute sur la santé mentale de cette amoureuse… Lorsqu’au bout d’une demi-heure de monologue Elle fait coulisser une cloison et dévoile le cadavre d’un chien, tout fait soudain sens : on réalise alors avec effroi que cette femme jalouse a basculé dans la folie et qu’elle s’est vengée en empoisonnant son chien puis en assassinant l’amant volage avant de s’allonger à ses côtés et d’imaginer à haute voix la conversation qu’elle pourrait avoir avec lui s’il était encore en vie.
Anna Caterina Antonacci n’a pas son pareil pour incarner cette femme ivre de jalousie, déjà étrangère au geste criminel qu’elle a elle-même posé, et submergée par les émotions négatives de la solitude subie. Ses regards d’animal traqué, son incapacité à tenir un discours cohérent et l’étau de la fausse conversation téléphonique sont autant d’indices concordants qui témoignent contre Elle et la désignent comme la meurtrière de son amant.
Au terme des 40 minutes du monologue de La Voix humaine, lorsqu’Elle s’allonge au côté du cadavre de sa victime et qu’Elle lui redit en boucle qu’Elle l’aime, on ne serait pas étonné de voir la police faire irruption dans ce grand appartement chic où a été commis un crime passionnel : l’image sur laquelle tombe le rideau pourrait être celle de la première scène d’un épisode de l’inspecteur Columbo.
Très retenu au terme de la création de Bartleby, le public liégeois manifeste autrement plus chaleureusement son enthousiasme à Anna Caterina Antonacci lorsqu’elle apparait seule à l’avant-scène, les traits du visage profondément marqués par sa performance dramatique mais le regard éclairé d’un large sourire de gratitude envers le public. Là réside incontestablement le prix de cette soirée d’opéra à Liège : retrouver sur scène deux chanteuses adulées et pouvoir leur manifester par la chaleur et la sincérité d’une ovation la fidélité d’une affectation qui survit au temps qui passe.
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Bartleby
The lawyer (l’avocate) : Patrizia Ciofi
Bartleby : Edward Nelson
Turkey : Damien Pass
Nippers : Santiago Bürgi
Ginger nut : Gustave Harmegnies
The guard (le garde) : Bruno Silva Resende
La Voix humaine
Elle : Anna Caterina Antonacci
Comédien : Laurent D’Elia
Orchestre et choeur de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, dir Karen Kamensek
Mise en scène et costumes : Vincent Boussard
Décors : Vincent Lemaire
Lumières : Vincent Boussard et Silvia Vacca
Vidéo : Nicolas Hurtevent
Assistant à la direction musicale : Gabriel Hollander
Assistante à la mise en scène : Olga Poliakova
Konzertmeister : Julien Eberhardt
Chef du chœur : Denis Segond
Chefs de chant : Maddalena Altieri et Lorenzo Masoni
Bartleby
Opéra de chambre en un acte de Benoît Mernier, livret de Sylvain Fort d’après la nouvelle d’Herman Melville. Création mondiale à l’Opéra royal de Wallonie-Liège le mercredi 13 mai 2026.
La Voix humaine
Tragédie lyrique en un acte de Francis Poulenc, livret de Jean Cocteau d’après la pièce de l’auteur, créée à l’Opéra-Comique à Paris le 6 février 1959.
Opéra royal de Wallonie-Liège, représentation du vendredi 15 mai 2026.