PUTTING IT TOGETHER ! – La brillante « revue » de Stephen Sondheim fait un tabac à Toulon pour sa création française !

Putting It Together, Opéra de Toulon (hors-les-murs) – Salle Albert Camus « Le Liberté », dimanche 26 avril 2026

Poursuivant sur les traces initiées par l’administration Claude-Henri Bonnet/Jérôme Gay[1], Jérôme Brunetière, désormais à la tête de l’institution toulonnaise, a eu du flair en programmant, en création française, Putting It Together, une revue concoctée par Stephen Sondheim lui-même, et en la confiant à certains des interprètes actuels les plus confirmés dans le théâtre musical anglo-américain. Retour sur une matinée so exciting !

Quelques conditions réunies pour un parfait succès d’équipe

Malgré des conditions parfois complexes pour rechercher les lieux les mieux adaptés à sa programmation hors-les-murs, l’Opéra de Toulon donne, avec Putting It Together, une énième preuve de sa qualité artistique superlative. Grâces soient donc rendues à celles et ceux qui, il y a plusieurs années, ont eu la judicieuse idée de faire ajouter une fosse d’orchestre à la salle Albert Camus – où le spectacle se déroule -, la transformant ainsi en véritable salle de spectacle musical, particulièrement adaptée au genre qui nous occupe dans ce compte rendu.

Remercions, dans la foulée, le concepteur sonore Matthieu Maurice pour avoir parfaitement réussi à adapter le réglage du lieu à une revue de type cabaret, incluant, en outre, l’orchestre de l’Opéra (une vingtaine de musiciens donc). Disons-le immédiatement : sur Broadway ou dans le West End, à de rares exceptions près, un tel show aurait certainement été monté avec une infrastructure orchestrale bien plus restreinte !

Effectuant un exceptionnel travail de fond auprès de la phalange toulonnaise, dont on connaissait déjà le goût pour ce type de répertoire, Thierry Boulanger réadapte les orchestrations du mythique Jonathan Tunick, arrangeur fréquent des comédies musicales de Sondheim, et dirige , avec ce mélange parfait de souplesse swing et de saveur harmonique, un programme de chansons à la couleur urbaine si subtile.

Enfin, qui mieux qu’Olivier Bénézech – artisan du succès, ici même, de Follies, Sweeney Todd et Into the Woods – pouvait proposer une vision originale de Putting It Together, œuvre singulière mêlant le genre de la Revue – une tradition aussi ancienne que Broadway ! – et une nouvelle déclinaison du Concept musical (comédie musicale conceptuelle), dont le fil conducteur demeure la manière de réussir dans le show business mêlée à la difficulté du couple à vivre ensemble, notions on ne peut davantage « sondheimiennes » !

Un spectacle qui fonctionne « alla Broadway » et va très vite…

Tout en gardant les mêmes thématiques que dans la version donnée à Broadway, en 1999 (parmi lesquelles on peut citer « la fête », «la séduction », « la vengeance », « l’invitation », « la consommation », « l’envers de la fête », « L’épouse se souvient du jour de son premier mariage »…), chaque numéro chanté – issu des grandes comédies musicales du compositeur américain d’A Funny Thing Happened on the Way to the Forum à Sunday in the Park with George en passant par Follies, Company et Merrily We Roll Along – est ici inséré par le metteur en scène dans une scénographie signée Bruno de Lavenère reproduisant, grâce à un plateau tournant, l’intérieur d’un théâtre – scène, loges, coulisses – où Sweeney Todd est programmé (non sans un humour noir décapant, comme le présente l’affiche au mur, dès le lever de rideau !). Même si la mise en abyme trouve parfois ses limites, elle permet quelques moments particulièrement réussis tels que celui où l’acteur expérimenté et d’âge mûr – interprète du rôle du diabolique barbier de Fleet Street – rase l’acteur plus jeune et plus fringuant, et finit, comme il se doit, par le saigner sur la si douce chanson « Pretty Women », extraite du show en question !

De même, certaines scènes permettent aux deux couples de se retrouver dans les costumes d’époque de Sweeney Todd – dus à Sami Bedioul – et d’interpréter leurs chansons, comme s’ils allaient entrer en scène ou venaient d’en sortir : une déclinaison de « théâtre dans le théâtre » plutôt bienvenue dans un spectacle consacré à Sondheim ! À cet égard, le travail sur les lumières élaboré par David Simon-Dehais est d’une belle efficacité.

Au-delà de la transposition, l’ordre dans lequel les titres ont été insérés par le compositeur se suffisent à eux-mêmes pour maintenir une continuité dans l’action : quel plaisir d’entendre ainsi se succéder quelques-unes des chansons qui ont assuré la renommée du musicien dans le monde de l’Entertainment (outre la chanson titre, on se régale de « Rich and Happy », « Hello Little Girl », « Sooner or Later », « Could I Leave You ? » ou encore « Being Alive »…) !

Cinq artistes qui incarnent avec une parfaite crédibilité des stéréotypes sondheimiens

Maîtrisant à la fois une gestuelle chorégraphique coordonnée par Johan Nus – dont l’un des moments forts se cristallise autour du numéro de séduction confié à Kelly Mathieson (La jeune artiste) dansant au-dessus du fauteuil du barbier – et un jeu scénique construit autour de la complexe maîtrise à « dire » les textes de Sondheim, les cinq artistes réunis frôlent la perfection.

Il revient à Sinan Bertrand de jouer le stage manager et de nous déclamer, en langage mi-parlé mi-chanté, un prologue désopilant extrait de The Frogs, comédie musicale inspirée de la pièce d’Aristophane. On avait découvert cet interprète dans la tournée actuelle de Company mais il prend davantage la lumière ici, en particulier dans « Buddy’s Blues » (Follies), l’un des numéros les plus exigeants du spectacle, qu’il mène avec brio.

Dans son rôle d’artiste jeune et en pleine ascension sociale, Dov Milstein est parfaitement crédible. Doté d’une voix qui se projette sans difficulté dans la salle, ce chanteur sait nuancer avec beaucoup de poésie interprétative des titres tels que « Have I Got a Girl for You » (Company) ou « Unworthy of Your Love » (Assassins) et contribue à faire des duos avec l’artiste d’âge mur (dans « Have I Got a Girl for You », extrait de Company, par exemple) des moments particulièrement émouvants.

Avec ses faux airs de George Hearn – créateur du rôle à Broadway – Olivier Breitman entre parfaitement dans la peau de l’homme de spectacle expérimenté, désormais blasé dans sa vie d’artiste comme dans son couple. C’est donc avec une certaine évidence que lui revient l’interprétation de duos à l’humour terrifiant, tel que le célèbre « Hello Little Girl », chanté par le loup au petit chaperon rouge dans Into the Woods, ou le mélancolique « Do I Hear a Waltz ? » (issu de la collaboration de Sondheim avec Richard Rodgers pour la comédie musicale du même nom), presque susurré à l’oreille de son épouse en souvenir des jours heureux.

Nous connaissions l’actrice et chanteuse écossaise Kelly Mathieson, découverte ici-même dans South Pacific et Wonderful Town. Dans un festival de titres plus excitants les uns que les autres, cette attachante artiste donne le meilleur, en particulier dans « Lovely » (A Funny Thing Happened on the Way to the Forum) et « Everyday a Little Death » (A Little Night Music) où sa voix se marie parfaitement à celle de sa rivale mais, plus encore peut-être, dans un numéro exceptionnel sur le hit « Sooner or Later », crée par Madonna pour le film Dick Tracy : l’un des show stopper du spectacle !

Créé à Oxford par Diana Riggs, l’inoubliable Emma Peel de la série Chapeau melon et bottes de cuir, puis à New York par Julie Andrews, le personnage de l’épouse a été, en particulier, marqué par l’interprétation de la grande Carol Burnett. Il fallait donc pour cette création française impérativement une interprète de la trempe de Jasmine Roy pour relever le défi d’un rôle à la fois exigeant du point de vue vocal – on citera pour exemple-type la chanson « Getting Married Today » (Company) avec sa fameuse construction musicale proche du minimalisme et de la répétitivité d’un Steve Reich… que l’artiste abordait pour la première fois ! – mais aussi du point de vue scénique puisque sont confiées à ce personnage certaines des chansons les plus profondes et les plus tranchantes de la psychologie sondheimienne (« My Husband the Pig », « Everybody Ought to Have a Maid » ou le si émouvant « Could I Leave You ? »).

Comme nous l’avions amplement relevé dans nos comptes rendus de Company à Nice et Avignon, Jasmine Roy casse de nouveau la baraque dans ce mélange d’interprétation sur le fil du rasoir où les fêlures, même dissimulées, sont bien présentes mais se mêlent au caractère sophistiqué de l’écriture musicale unique et des textes si spirituels et décapants de Sondheim. C’est souvent à la grande actrice et vedette de Broadway Dorothy Loudon que l’on pense en voyant le regard de Jasmine Roy scruter ses partenaires et l’auditoire, dans une sorte de détachement mondain et sans doute aussi désespéré, qui en dit long sur le caractère du personnage : définitivement, une incontournable interprète.

Comme ce titre de revue porte bien son nom ! Alors, continuons à lui « donner vie ensemble » et donc… Putting It Together !

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[1] A la tête désormais de « Génération Opéra », Jérôme Gay – passionné par le théâtre musical anglo-saxon – continue à produire des chefs d’œuvres de Broadway… tels que Company en ce moment !

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Les artistes

Woman I : Jasmine Roy
Woman II : Kelly Mathieson
Man I : Olivier Breitman                        
Man II : Dov Milstein
Stage manager : Sinan Bertrand

Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction : Thierry Boulanger

Mise en scène : Olivier Bénézech
Chorégraphie : Johan Nus
Scénographie : Bruno de Lavenère
Costumes : Sami Bedioul
Lumières : David Simon-Dehais
Sound designer : Matthieu Maurice

Le programme

Puting It Together

Revue musicale créée le 27 janvier 1992, au Old Fire Station Theatre, Oxford. Version de Broadway,1999. Musique et Paroles des chansons : Stephen Sondheim (1930-2021). Orchestration : Jonathan Tunick. Arrangements : Thierry Boulanger