Heaven ! I mean heaven… avec Top Hat au Châtelet !

Top Hat, Paris, Théâtre du Chatelet, samedi 18 avril 2026

Enfin Irving Berlin au théâtre du Châtelet ! Si les grands maîtres de la comédie musicale américaine ont été régulièrement à l’affiche, pendant l’ère Jean-Luc Choplin (2004-2017), de Gershwin à Sondheim, en passant par Jerome Kern, Cole Porter, Rodgers and Hammerstein et Lerner and Loewe, aucun titre du légendaire compositeur du Broadway de l’âge d’or n’avait plus été programmé au TNP depuis…1950 et Annie du Far West, médiocre adaptation française du brillant Annie get your gun ! C’est dire combien les amateurs du genre attendaient avec impatience de voir Top Hat sur scène, partition composée pour le film RKO de Mark Sandrich (1935), gravé à jamais dans l’imaginaire collectif grâce aux pas de danse de Ginger Rogers et Fred Astaire ! Retour sur un spectacle qui met du baume à l’âme.

Quel bonheur que de revoir Top Hat sur scène ! Nous gardions un souvenir émerveillé de la production entendue à l’Aldwych Theatre de Londres, en 2012, et, dès l’ouverture, interprétée par une formation orchestrale d’une douzaine de musiciens dirigée par le dynamique et swinguant Luke Holman, puis le lever de rideau, nous nous envolons à nouveau vers les cimes grâce au tap dance parfaitement réglé d’un ensemble de danseurs et danseuses de claquettes de haut niveau, régalant le public dans Puttin’on the Ritz, standard d’Irving Berlin déjà inclus dans le spectacle londonien bien que ne faisant pas partie du film musical original.

À la différence du film, toute la distribution est ici amenée à chanter, même si certains des titres orchestrés par Chris Walker, prolifique arrangeur de l’entertainment outre-Manche, ne figuraient pas dans l’original filmé, Top Hat ne faisant pas suite à une comédie musicale scénique.

Personne ne se plaindra donc de ce cocktail délicieux de mélodies romantiques – et souvent ironiques ! -constamment marquées par cette pulsation rythmique métropolitaine, si caractéristique d’une époque qui croyait fermement, même au milieu de la Grande Dépression, aux lendemains qui chantent… .

On retrouve ainsi avec jubilation des titres tels que « Let’s Face the Music and Danse » (tiré du film En Suivant la Flotte), « No Strings », « Isn’t this a lovely day », « Cheek to cheek », souvent restés célèbres par les interprètes du jazz vocal ou instrumental du XXe siècle, et on ne peut que se souvenir avec émotion que c’est à Irving Berlin (1888-1988), débarqué à Ellis Island, enfant, avec ses parents fuyant les pogroms de l’Empire russe, que l’on doit des musiques aussi consubstantiellement associées à la nation nord-américaine que « White Christmas » ou « God Bless, America ».

Dans un esprit parfaitement fidèle à l’intrigue du film de Mark Sandrich – dont le scénario avait été réadapté, pour la scène londonienne, en 2011, par Matthew White et Howard Jacques – la mise en scène de Kathleen Marshall, à qui l’on doit également la chorégraphie, s’inscrit parfaitement dans les codes de la comédie hollywoodienne du mariage (façon Lubitsch, Capra ou Preston Sturges) et rend hommage à l’esthétique art déco, magnifiée par les films RKO, où toute une énergie débordante passe à travers des répliques qui font mouche, des attitudes et des pas de danse dérivés du charleston, du shimmy et du fox-trot.

S’appuyant sur une efficace scénographie de Peter McKintosh, évoquant, entre autres, les constructions architecturales new-yorkaises et les couleurs noirs et blancs des intérieurs de la société aisée anglo-américaine, la production doit également beaucoup de son succès au goût parfaitement chic avec lequel sont dessinés les costumes d’Yvonne Milnes, assistée de Peter McKintosh. Comme l’on pouvait s’en douter, le haut de forme et la canne, pour le personnage de Jerry Travers, tout comme la robe à plumes, pour celui de Dale Tremont, sont bien au rendez-vous !

Côté chanteurs-danseurs-acteurs, la distribution est d’une belle homogénéité : de l’irrésistible Alberto Beddini d’Alex Gibson-Giorgio, à l’accent italien exotique, caricaturant à loisir les grands couturiers d’Hollywood, au majordome déjanté, Bates, de James Clyde, en passant par le couple, hilarant et touchant à la fois, formé par le producteur Horace Hardwick (Stuart Hickey) et sa volcanique épouse Madge (Emma Williams), auquel on doit l’un des duos comiques de la plus pure tradition de Broadway, « Outside of that, I love you » : toutes et tous savent ce que théâtre musical signifie !

Il est, en outre, indispensable d’insister sur les performances de Jordan Oliver en Jerry Travers et de Nicole-Lily Baisden en Dale Tremont puisque c’est tout de même à eux que revient de reprendre à leur manière les rôles de Fred et Ginger.

Remplaçant au pied levé Phillip Attmore (a priori indisposé après avoir assuré la représentation de la matinée, même si aucune annonce n’est faite…), Jordan Oliver – qui fait partie de la distribution de l’Ensemble – s’inscrit dans la grande tradition du music-hall américain : à la fois élégant et naturel dans son jeu scénique, il réussit, le temps d’une représentation, à se montrer à la fois respectueux et détaché de l’interprétation de son illustre modèle. Le résultat est un naturel dosage de charme et d’humour alliés à un sens du rythme qui lui permet de tirer son épingle du jeu dans un numéro iconique et attendu tel que le fameux ballet «Top Hat, White Tie and Tails », à la fin du premier acte, hommage à l’art parfaitement réglé des films musicaux de la RKO.

Dans le programme de salle, on peut lire qu’en confiant le rôle de Jerry à un afro-descendant – Phillip Attmore donc – la volonté de la metteuse en scène était de davantage mettre en lumière les influences noires américaines que purent avoir sur les pas de Fred Astaire le rythme et le tap dance d’un Bill « Bojangles » Robinson[1]. Avec la performance inattendue de Jordan Oliver, on se retrouve davantage dans l’univers des w.a.s.p (white anglo-saxon protestant), pour lequel l’immigré juif russe, devenu américain, qu’était Irving Berlin éprouvait à la fois fascination et détachement satirique.

À ses côtés, la Dale Tremont de Nicole-Lily Baisden s’inscrit dans une trajectoire très différente de son lointain « original » cinématographique mais également de la performance artistique qui pouvait être celle de l’anglaise Summer Strallen, entendue lors de la création du show à Londres. Délaissant le côté sophisticated lady, Nicole-Lily Baisden nous entraîne avec elle dans une version tonique et délicieusement jazzy du personnage : curieusement, c’est la voix chantée de l’interprète, dans des standards tels que « Wild about You » et « Better Luck Next Time » qui retient davantage notre intérêt plus que sa danse, pourtant parfaitement maîtrisée dans des numéros éternels tels que « Isn’t It a Lovely Day ? » ou, bien sûr, le célébrissime « Cheek to Cheek ».

En entendant les rappels triomphaux d’un public venu en nombre et en famille, on se disait que, décidément, au-delà de l’ère Choplin, le Châtelet est bien toujours le temple de la grande comédie musicale américaine… la vraie, oserait-on écrire !

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[1] Une influence dont Astaire lui-même revendiquait l’importance capitale dans son évolution chorégraphique, comme on peut le lire dans son autobiographie Steps in time (traduite en français par En revenant sur mes pas, François Bourin, 1990).

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Les artistes

Jerry Travers : Jordan Oliver
Dale Tremont : Nicole-Lily Baisden
Horace Hardwick : Stuart Hickey
Madge Hardwick : Emma Williams
Bates : James Clyde
Alberto Beddini : Alex Gibson-Giorgio

Orchestre, direction : Luke Holman
Mise en scène et chorégraphie : Kathleen Marshall
Décors : Peter McKintosh
Costumes : Yvonne Milnes et Peter McKintosh
Lumières : Tim Mitchell
Supervision musicale : Gareth Valentine
Design sonore : Paul Groothuis

Le programme

Top Hat

Film musical (RKO Pictures, 1935) adapté pour la scène par Matthew White et Howard Jacques, musique et Paroles des chansons : Irving Berlin.
Paris, Théâtre du Chatelet, représentation du samedi 18 avril 2026.