Lyon : Le vaisseau fantôme de Billy Budd

Billy Budd, Opéra de Lyon, samedi 21 mars 2026.

Deuxième volet du Festival « Parier sur la beauté », Billy Budd vu par le maître des lieux, Richard Brunel, est une réussite totale, scéniquement, vocalement et musicalement. Un moment de grâce comme il en arrive assez rarement sur les scènes d’opéra. Et à ce jour la plus belle mise en scène du directeur de l’opéra de Lyon.

L’opéra de Lyon aime passionnément Benjamin Britten, comme en témoigne le festival qui lui avait été consacré en 2008/2009. Après un Peter Grimes la saison passéeRichard Brunel qui connaît bien Britten pour avoir mis en scène Albert Herring à l’Opéra-Comique, à Rouen et à Toulouse, s’attaque à l’un des monuments du compositeur britannique, inspiré de la nouvelle de Melville qui avait déjà inspiré le grand poète italien Salvatore Quasimodo pour un Billy Budd en un acte, composé en 1949 et que Britten connaissait. La version présentée à Lyon n’est pas la version originale en quatre actes, mais la révision réduite à deux actes qui date de 1964, l’opéra étant donné d’ailleurs pour la première fois dans la capitale des Gaules. Plus ramassée, plus dramatique aussi, opposant l’individu écrasé par les contraintes et le collectif dans lequel fourmillent plusieurs individualités, cette deuxième version est un cri puissant contre l’homophobie latente, à l’instar du précédent opus Peter Grimes, mais surtout contre l’injustice d’un individu bon, transfuge involontaire et symbolique du navire Des droits de l’homme, conséquemment inadapté aux lois iniques du « code de la guerre » d’un vaisseau fantôme, L’Indomptable. Cette réussite, on la doit aussi au système fort ingénieux concocté par le scénographe Stephan Zimmerli, et les lumières inquiétantes mais subtilement efficaces de Laurent Castaingt, qui nous plonge juste après le prologue dans l’atmosphère irréelle, brumeuse, d’un navire plongé dans une mer indistincte et vaporeuse. Navire identifié par des décors mobiles qui s’encastrent et se désassemblent, rendant ainsi vivante et mouvante une intrigue judicieusement spatialisée, et rendue par là même intensément dramatique, d’autant que la machinerie complexe qui évoque les différents ponts de l’Indomptable tutoie celle du théâtre même, et singulièrement du théâtre baroque que Britten vénérait. À la fin de l’opéra, la disparition progressive de cette complexe machinerie dans les brumes du fond de scène restera l’un des moments magiques de cette production proprement miraculeuse. La difficulté réside également dans la distribution vocale exclusivement masculine : neuf barytons côtoient cinq ténors et trois basses, agrémentés par quatre voix d’enfants. Mais le compositeur parvient à souligner une vraie différenciation en faisant par exemple de Billy Budd un bègue incapable de se défendre par la seule rationalité du langage. Et toutes les autres voix parviennent malgré tout à se distinguer par une forme d’idiosyncrasie vocale. 

La distribution réunie pour cette production est de très haute tenue. Dans le rôle-titre, Sean Michael Plumb allie un timbre solide, des mediums et des graves chaleureux, ainsi qu’une présence scénique suffisamment gauche, en conformité avec la fragilité du personnage. Paul Appleby, que les Lyonnais ont pu entendre dans le Candide de Bernstein, campe un capitaine Vere (rôle ajouté par Britten pour son compagnon Peter Pears) bouleversant, à la fois plein d’autorité dans ses interventions incisives, ses aigus transparents qui jamais ne sacrifient l’intelligibilité du texte, tandis que le léger tremblement dans sa voix signale le passé et l’expérience pour le moins trouble du personnage. L’épilogue qui le montre embrassant le cadavre de Budd atteint littéralement au sublime. L’infâme John Claggart, symbole de la méchanceté à l’état pur, a la voix caverneuse et la présence effrayante de Derek Welton. Le trio d’officiers est excellemment incarné par Alexander De Jong en Mr Redburn, timbre richement sonore et fort bien projeté, par Rafał Pawnuk en Mr Flint, imposant à la fois scéniquement et vocalement, et enfin la basse barytonnante Daniel Miroslaw confère au Lieutenant Ratcliff l’autorité nécessaire, grâce à un large ambitus, au juge qu’il est devenu condamnant Budd. Le ténor britannique Oliver Johnston est un Red Whiskers, compagnon de Budd à la voix saillante qui s’oppose tant bien que mal à son destin d’honnête artisan qu’il croyait pour lui tout tracé. Le baryton d’origine tchèque Michael Marhold est un Donald tonitruant, à la verve irrésistible, tandis que le rôle du vieux loup de mer Dansker est magnifiquement tenu par Scott Wilde, barbe blanche et voix chevrotante à souhait. Williman Morgan est un novice à la voix de ténor lumineux, à l’émission franche. On relèvera également la jolie prestation du baryton Guillaume Andrieux, en Arthur Jones (et aussi en ami du Novice), à la présence affirmée et à la vocalité légère mais précise, toujours d’une grande élégance et d’une grande sensibilité, à l’image de son personnage de tisserand, inapte lui aussi à s’intégrer au monde cruel de la marine. Cette distribution d’une qualité et d’une homogénéité exceptionnelles est complétée par deux artistes méritants issus des chœurs de l’Opéra de Lyon, le Maître d’équipage de Paolo Stupenengo, aux graves généreux et le second Maître d’Antoine Saint-Espes, baryton tout aussi exigeant, à la présence autoritaire.

Dans la fosse, le jeune chef d’orchestre Finnegan Downie Dear est l’autre grand triomphateur de la soirée, qui dirige avec fougue, précision et subtilité l’Orchestre de l’opéra de Lyon, conférant à cette exceptionnelle phalange une puissance rarement atteinte, soulignant tout à la fois l’expressionnisme de la partition, mais aussi les nombreuses touches impressionnistes qui la parsèment. Les chœurs, sous l’efficace direction de Benedict Kearns, sont impressionnants de justesse, de force, notamment dans l’extraordinaire scène du branle-bas de combat au début du deuxième acte. La Maîtrise de l’Opéra de Lyon, dirigée tout aussi excellement par Clément Brun, apporte un salutaire contre-point rafraichissant dans cette distribution entièrement masculine. Une production d’anthologie qui déjà fait date.  

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Les artistes

Capitaine Vere : Paul Appleby
Billy Budd : Sean Michael Plumb
John Claggart : Derek Welton
Mr Redburn : Alexander De Jong
Mr Flint : Rafał Pawnuk
Lieutenant Ratcliff : Daniel Miroslaw
Red Whiskers : Oliver Johnston
Donald : Michael Marhold
Dansker : Scott Wilde
Un novice : Williman Morgan
Squeak : Filipp Varik
L’Ami du novice / Arthur Jones : Guillaume Andrieux
Le Maître d’équipage : Paolo Stupenengo
Second Maître : Antoine Saint-Espes

Orchestre, Chœur de l’opéra de Lyon : dir. Finnegan Downie Dear
Chef des chœurs : Benedict Kearns
Chef de chœur de la Maîtrise : Clément Brun
Mise en scène : Richard Brunel
Scénographie : Stephan Zimmerli
Dramaturgie : Catherine Ailloud-Nicolas
Costumes : Bruno de Lavenère
Lumières : Laurent Castaingt

Le programme

Billy Budd

Opéra en deux actes de Benjamin Britten, livret de Edward Morgan Forster et Éric Crozier d’après la nouvelle de Herman Melville, créé au Covent Garden de Londres le 9 janvier 1964.
Opéra de Lyon, représentation du samedi 21 mars 2026.