Sur la scène de l’Opéra de Nancy, les Carmélites de Francis Poulenc dialoguent avec notre temps

Dialogue des carmélites, Opéra de Nancy, dimanche 25 janvier 2026

Créée en janvier 2025 à l’Opéra de Rouen et déjà chroniquée dans nos pages, la mise en scène des Dialogues des carmélites par la dramaturge Tiphaine Raffier revient à Nancy le temps de quatre représentations. La radicalité des partis-pris scéniques et la qualité musicale du spectacle confirment que le Directeur général Matthieu Dussouillez est en passe de réussir son pari : imposer l’Opéra de Nancy comme LA scène de référence lyrique du Grand Est.

Les carmélites aux pieds nus

Dans un XXIe siècle dont la spiritualité orageuse semble en passe de réaliser la prédiction d’André Malraux – « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » – une œuvre comme Dialogues des carmélites fascine autant qu’elle effraye et il n’est jamais tout à fait anodin, pour un théâtre, de la programmer et de l’imposer à une immense majorité du public qui ne serait pas venue spontanément vers elle.

Contrairement à de nombreux théâtres, l’Opéra de Nancy n’a pas encore renoncé à vendre un programme de salle qui reproduit l’intégralité du livret inspiré par Georges Bernanos : couchés sur le papier, les Dialogues pourraient sembler tantôt mièvres, tantôt abscons, et ne présenter aucune cohérence. Le néophyte qui assiste à ses premières Carmélites peut très bien passer totalement à côté de l’œuvre et n’y entendre qu’une suite de scènes bavardes et décousues. Or c’est précisément la musique déposée par Francis Poulenc sur ces bribes de conversations du quotidien qui recrée l’unité du verbatim et l’élève au niveau d’un véritable traité de théologie.

Pour donner à entendre au public toute leur abyssale profondeur, les Dialogues des carmélites ne souffrent pas la médiocrité et c’est une aubaine pour les Nancéiens de découvrir, un an après les Normands, la mise en scène imaginée par Tiphaine Raffier. Artiste polymorphe aguerrie à tous les métiers du théâtre, elle aborde l’œuvre en dramaturge et en propose une transposition contemporaine dont chaque tableau fait sens.

À une époque indéterminée et christianophobe, secouée de soubresauts de violence insurrectionnelle, la jeune Blanche de La Force éprouve mille difficultés à verbaliser sa foi et se réfugie dans un imaginaire chevaleresque imprégné d’heroic fantasy. Dans une chambre aux murs tapissés de posters figurant Jeanne d’Arc, saint Michel et saint Georges terrassant le dragon, la jeune femme s’est construit un refuge où le fracas de l’extérieur ne lui parvient qu’assourdi ; et lorsqu’une bouffée d’angoisse existentielle l’étreint au point de lui rendre le monde insupportable, Blanche se prostre au fond d’une armoire et n’accepte d’en sortir que lorsque son frère vient l’en délivrer.

Inadaptée à son époque, privée du réconfort d’un père qui semble avoir basculé définitivement dans la névrose, Blanche fait le choix radical du retrait du monde et de l’enfermement au carmel. Sa vocation est d’autant plus courageuse que, dans une époque violemment hostile à toute forme de spiritualité, l’Église parait revenue au temps des catacombes : le carmel n’a plus pignon sur rue mais se terre dans les sous-sols d’un immeuble délabré. Toilettes collectives, murs carrelés et éclairage blafard au néon forment le décor d’une communauté traquée, inadaptée à son siècle.

L’hyperréalisme de la scénographie conçue par Hélène Jourdan et la crudité des éclairages de Kelig Le Bars servent parfaitement le propos de la mise en scène et font se succéder les tableaux comme autant de fenêtres ouvertes et vite refermées sur notre temps. Aussi inventive dans les moments intimes que dans les scènes plus amples qui réunissent toute la communauté religieuse, la metteure en scène bâtit un spectacle d’une grande lisibilité dont plusieurs scènes imprègnent la mémoire du spectateur. On retiendra notamment la mort hallucinée de Mme de Croissy – femme dévorée de terreur réduite à la trivialité d’un corps dénudé, simplement vêtu d’une blouse d’hôpital, qui se convulse sur un lit médicalisé – et l’irruption des révolutionnaires dans le carmel, armes aux poings, l’œil torve et la bouche déformée par la haine, qui fait écho à tant d’images implacables de l’actualité récente.

Mettre en scène le dernier tableau des Dialogues est un Everest et force est de reconnaître à Tiphaine Raffier qu’elle réussit à produire à l’acmé du spectacle des images d’une force inouïe. C’est effectivement sous une pluie diluvienne que la foule des badauds se regroupe autour de la guillotine pour assister à l’exécution des carmélites de Compiègne. Sous un ciel de deuil qui pleure la mort de tant d’âmes innocentes, chaque religieuse s’effondre au milieu des flaques, et les corps suppliciés s’effondrent un à un en soulevant autour d’eux des gerbes d’eau grise. Lorsque c’est au tour de sœur Constance de s’approcher de l’échafaud, la plus espiègle des nonnes du couvent fait mine de jouer pieds nus dans les flaques comme elle s’amusait déjà, aux jours heureux du carmel, à éclabousser Blanche avec l’eau d’une carafe destinée à la table du réfectoire. À chaque lame qui fauche une carmélite, le tableau du fond de scène s’entrouvre et laisse passer un rai de lumière blanche tranchant comme le couperet de la guillotine ; l’effet est saisissant et prend le spectateur aux tripes.

Dans un spectacle aussi intelligent et millimétré, le moindre faux pas saute aux yeux et fait regretter que la metteure en scène n’ait pas relu sa copie pour en expurger tous les détails inutiles. Ainsi de cette longue séquence vidéo bricolée à l’intelligence artificielle et projetée avant l’entrée de Blanche de La Force au carmel. En une débauche de mouvements hystériques et d’effets visuels jaunâtres, l’animation insiste lourdement sur la manière dont Blanche s’identifie à Jeanne d’Arc et fait redondance avec le décor – très réussi – de la chambre du premier tableau. Et quid de ces interminables citations de discours révolutionnaires placardées sur le rideau de scène à chaque intermède et qui ramènent inlassablement le spectacle à une époque passée que la mise en scène contemporaine n’évoque jamais ? Après les représentations rouennaises de l’an passé, il parait étonnant que ces détails superfétatoires n’aient pas été corrigés.

Mourons sous la pluie

Comme on parle au cinéma de film choral, Dialogues des carmélites est un opéra de troupe qui nécessite, pour lui rendre justice, une distribution homogène. Convenons que celle réunie sur la scène de l’Opéra de Lorraine est proche de l’idéal.

Du casting des représentations normandes de 2025, Hélène Carpentier est la seule à réendosser la bure de sœur Blanche de l’Agonie du Christ. De fait, on est captivé par les talents de comédiennes de cette artiste, par la justesse de ses déplacements et par l’implication qu’elle met dans l’incandescence de son jeu. Une parfaite connexion parait s’être établie entre la chanteuse et la metteure en scène ; la réussite du spectacle doit beaucoup à cette complicité. Vocalement, Hélène Carpentier ne fait qu’une bouchée du rôle de Blanche que Francis Poulenc a composé sans affèteries ni difficultés ostentatoires. Une fois passé le puissant aigu du « matin de Pâques » (acte I, tableau 1), l’artiste habite son personnage de sa grande voix de soprano dramatique sans jamais forcer ses moyens, retenant le moindre de ses effets vocaux pour suggérer l’existence dans le corps de Blanche d’une âme bien plus ample qu’il n’y pourrait paraître. Dans la bouche d’Hélène Carpentier, les ultimes versets du Salve Regina sont bouleversants.

Michèle Bréant offre au personnage de sœur Constance sa silhouette adulescente et un sourire qui transparait jusque dans sa manière de chanter. Dotée d’un soprano plus léger et plus clair que celui d’Hélène Carpentier, elle évite cependant l’écueil de réduire son personnage à celui d’une soubrette et habite la moindre bribe des Dialogues d’une profondeur psychologique qui donne le vertige. Sa méditation sur la mort de la prieure (acte II, interlude 1) est habitée d’une gravité qui complexifie à bon escient un personnage moins superficiel qu’il n’y paraitrait au premier abord…

Le personnage de mère Marie est ingrat à interpréter tant Bernanos a cristallisé en elle une figure d’autorité morale froide et impassible. Pour lui donner chair, il convient donc de le confier à une chanteuse charismatique et profondément humaine à la fois. Marie-Adeline Henry tient assurément les deux extrémités de cette corde grâce à un timbre de soprano profond auquel les Nancéiens sont familiers depuis cette master class conduite par José Cura où, venue interpréter l’air de Michaëla « Je dis que rien ne m’épouvante », elle s’était vu malicieusement reprocher par le Maestro de ne pas avoir préféré un air du rôle-titre, Carmen, mieux adapté à sa sombre  vocalità.

Claire Antoine était déjà Mme Lidoine dans la dernière production des Dialogues à l’Opéra royal de Wallonie. Trois ans plus tard, le personnage a muri, le timbre s’est étoffé, et personne ne s’étonne plus que ce soit elle qui soit élue prieure après la mort de Mme de Croissy.

Il revient précisément à Helena Rasker d’incarner la première prieure – celle qui accueille Blanche au couvent dès le début des Dialogues. Elle ne figure que dans deux scènes mais avec une telle intensité qu’elle marque indiscutablement ce casting et rafle au rideau final une part substantielle des applaudissements de la foule. Dans la scène où elle interroge Blanche pour s’assurer qu’elle est suffisamment solide pour rejoindre le Carmel, le contralto hollandais délivre son texte avec une froideur tétanisante qui, loin de faire douter la novice, la fait se précipiter hors-du monde. Mais c’est dans la scène de l’agonie – où elle se confronte à la nuit de la foi – que l’interprétation de Helena Rasker se découple de son chant pour donner chair au refus d’un corps de se laisser happer par la mort. Faisant écho à la nudité de la voix de la chanteuse, la crudité du décor de sanitaires collectifs s’impose avec évidence et constitue l’un des sommets dramatiques de la représentation.

Matthieu Lécroart et Pierre Derhet prêtent leurs timbres aux deux membres masculins de la famille de La Force. Le premier est un père névrosé, si inadapté au monde qu’il passe ses journées dans le lit de sa propre fille. Le récit du mariage du Dauphin (acte I tableau 1) est un moment de chanter / parler poignant servi par un timbre de baryton-basse très phonogénique. Quant au second, c’est dans le duo « Pourquoi vous tenez-vous ainsi ? » (acte II, tableau 3) qu’il peut déposer sa voix sur les épanchements pucciniens du grand duo d’amour par lequel le chevalier de La Force vient prendre congé de sa sœur avant d’émigrer. Les moirures de son ténor velouté se présentent alors sous leur meilleur jour aux oreilles des auditeurs.

Les nombreux comprimari qui complètent la distribution s’acquittent parfaitement de leur tâche, mais c’est au chœur féminin de l’Opéra national de Nancy-Lorraine que doit d’abord revenir un immense satisfecit : chaque scène de prière (l’Ave Maria du IIe acte, le Salve Regina final) est effectivement l’occasion d’entendre une harmonie de voix angéliques qui rend parfaitement justice au travail accompli avec la cheffe de chœur Virginie Déjos.

En fosse, les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine trouvent dès les premiers accords de la partition le ton juste pour accompagner de manière impressionniste le destin brisé des religieuses de Compiègne. Les années passant, la phalange nancéienne s’attelle à construire un son d’orchestre de plus en plus complexe et nuancé et trouve dans Francis Poulenc un allié de choix, notamment dans les nombreux intermèdes composés avant la création milanaise pour accompagner les changements de décor. Ces petits moments de musique orchestrale sont autant de pastiches de la musique du XVIIIe siècle dont on mesure à quel point elle irriguait en profondeur l’imagination du compositeur Poulenc.

À la direction de l’orchestre, le jeune chef suisse Marc Leroy-Calatayud parvient à alterner de longues séquences hédonistes et des moments de tension qui exigent des musiciens une rigueur de métronome. Son ample battue permet à la musique de Francis Poulenc de s’épanouir en larges irisations sonores mais c’est d’abord dans les Dialogues les plus intimes, réduits à deux ou trois personnages, qu’il réussit le tour de force d’être grand dans les détails, éloquent dans les silences et pudique dans l’expression des passions.

Donnée en matinée un dimanche, la première des quatre représentations des Dialogues des carmélites est accueillie par une salle enthousiaste mais il était néanmoins possible de compter quelques fauteuils libres à l’Orchestre. Que les curieux qui souhaiteraient in extremis assister à l’ultime représentation du samedi 31 janvier se précipitent au guichet dans le quart d’heure précédant le lever du rideau : s’il existe un bon Dieu pour les amoureux de Francis Poulenc, il devrait leur permettre de trouver un strapontin d’où plonger dans cette fresque féminine baignée de spiritualité et qui dialogue incessamment avec notre temps.

Les artistes

Blanche de la Force : Hélène Carpentier
Sœur Constance : Michèle Bréant
Mère Marie de l’Incarnation : Marie-Adeline Henry
Madame Lidoine : Claire Antoine
Madame de Croissy : Helena Rasker
Marquis de la Force / Geôlier : Matthieu Lécroart
Chevalier de la Force : Pierre Derhet
Aumônier : Kaëlig Boché
Mère Jeanne : Aurélia Legay
Sœur Mathilde : Aline Martin*
M. Javelinot, Thierry : Christophe Sagnier*
Premier commissaire : Stéphane Wattez
Second commissaire, premier officier : Benjamin Colin*
Comédien·ne·s : Roméo Agratina, Nabil Berrehil, Baptiste Delon, Délia Espinat Dief, Gribouille Sorton
* Solistes du Chœur de l’Opéra national de Nancy-Lorraine

Orchestre et chœur de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, dir. Marc Leroy-Calatayud
Assistanat à la direction musicale : Renaud Madore
Cheffe de chœur : Virginie Déjos
Mise en scène : Tiphaine Raffier
Scénographie : Hélène Jourdan
Costumes : Caroline Tavernier
Collaboration au mouvement : Catherine Galasso
Lumières : Kelig Le Bars
Vidéo : Nicolas Morgan
Dramaturgie, collaboration artistique et reprise de la mise en scène : Eddy Garaudel

Le programme

Dialogues des Carmélites

Drame lyrique en trois actes de Francis Poulenc, livret d’Emmet Lavery d’après la pièce de Georges Bernanos, elle-même inspirée d’une nouvelle de Gertrud von Le Fort, créé à la Scala de Milan le 26 janvier 1957.
Nancy, Opéra national de Nancy Lorraine, représentation du dimanche 25 janvier 2026.