Madama Butterfly, Festival de Torre del Lago, samedi 23 août 2025.

Le forfait de Maria Agresta, souffrante, permet à la soprano napolitaine Valeria Sepe, déjà confirmée sur de nombreuses scènes de la péninsule, d’interpréter une très émouvante Cio-Cio-San : retour sur une nouvelle belle soirée en lieux pucciniens.
Une production qui donne à la symbolique de la Nature toute son importance
On était heureux de lire dans la note d’intention de la metteuse en scène, scénographe et costumière Manu Lalli que son projet scénique trouve sa source dans une phrase du roman de Pierre Loti Madame Chrysanthème, roman orientalisant bien connu des contemporains de Puccini et de David Belasco, l’auteur de la pièce de théâtre Madama Butterfly : « … une maison à l’ombre, au milieu d’une végétation luxuriante qui s’ouvrira devant nous telle une fente enchantée pour nous laisser pénétrer jusqu’à l’intérieur de son cœur. Moi, je me choisirai une petite femme aux yeux de chatte et qui ne sera pas plus haute qu’une poupée. » Ces paroles du narrateur du roman de Loti, Manu Lalli s’en est, elle aussi, inspirée dans une mise en scène riche en symboles naturels, qui met au centre du plateau une végétation verte et dense, au premier acte, puis de plus en plus grise et dégradée lors des deux actes suivants, particulièrement mise en relief par les forts belles lumières que signe, comme pour Turandot, Valerio Alfieri.
Comme le personnage de Cio-Cio-San, cette nature est complexe, tout à la fois passionnée, merveilleuse et fragile et l’homme dit « civilisé », représenté ici par l’officier américain Pinkerton, croit trop souvent avec légèreté qu’il peut en disposer comme bon lui semble… . Ainsi, lors de la scène finale – que les puristes pourraient décrier – Pinkerton revient sur scène, un bouquet de fleurs à la main (!), et reste dissimulé mais bien spectateur de la « tragédie japonaise » – telle que nous la présente le sous-titre du livret de Giacosa et Illica – qui est en train de se dérouler sous ses yeux. Rien de très étonnant donc, avant que ne retentisse à l’orchestre le dernier accord dissonant, à ce que l’ensemble des personnages féminins revenus sur scène – chœur et solistes, Kate Pinkerton y compris ! – ne pointe un regard accusateur vers le personnage masculin paradigmatique de l’Occident, celui-là même qui n’a su prendre soin ni de la femme ni de la Nature environnante… et qui continue sans doute encore !
Non sans une certaine grandiloquence, Manu Lalli conclut son propos en écrivant que « Butterfly nous appelle » et que « sa voix est un cri silencieux qui tente d’endiguer toutes les formes de pouvoir sur le monde […], guidé par la musique de l’opéra, qu’il convient désormais d’écouter » : on aura compris que, derrière un projet scénique qui parle à tous les spectateurs actuels, sans pour autant transposer l’action dans un monde étranger à la musique que l’on entend – si on ne trouve pas de maisons de papier, on admire cependant au premier acte un imposant portail japonais Torii – la metteuse en scène sait s’effacer à temps pour laisser la première place à la partition de Puccini !
Un orchestre du festival magnifiquement dirigé par Antonino Fogliani
Quel contraste, pour nous, avec la Turandot au rythme de croisière de la veille ! Sous la direction d’un authentique maestro concertatore e di canto, Antonino Fogliani, qui n’hésite pas – dans le chœur à bouche fermée par exemple – à poser sa baguette pour diriger les choristes à mains nues, l’orchestre nous est apparu comme transfiguré par rapport à sa performance en demi-teinte de la veille. C’est que le chef sicilien aime tellement cette musique, dirigée, dès son introduction orchestrale fuguée , avec un choix de tempi incisifs alternant, tout au long de l’ouvrage, avec la mise en valeur des divers pupitres à entendre dans les nombreux moments de poésie énamourée de la partition – les vents dans l’introduction du duo d’amour, par exemple – qu’il parvient à nous faire oublier les imprécisions du chœur – coordonné par Marco Faelli – ou le manque de célérité de l’orchestre à répondre, parfois, à ses attentes… ! Et quel soutien que cette direction pour les principaux solistes dans la valorisation de leur personnage : un véritable régal !
Un plateau vocal de belle facture
De seconds rôles tous impeccablement campés, à l’exception du Goro de Nicola Pamio, pas toujours juste dans sa vocalité, on retiendra l’oncle Bonzo sonore et sinistre à souhait d’Andrea Tabili et le Yamadori d’une belle noblesse vocale de Manuel Pierattelli. On aura eu plaisir à entendre en Sharpless, Luca Micheletti, baryton racé dont l’autorité vocale (quel aigu percutant !) et l’art maîtrisé des nuances permettent, dans un rôle souvent trop considéré comme secondaire, de dégager le portrait d’un consul humaniste et… vrai.
Avec la Suzuki campée par Chiara Mogini, on se retrouve plongé dans la grande tradition de l’école de chant italienne où ce type de rôle de composition, certes dépourvu d’airs, constitue le marchepied idéal dans le parcours d’un futur premier plan international : de fait, nous entendions pour la première fois Chiara Mogini, ancienne élève – encore une ! – de Raïna Kabaivanska et nous avons pu constater un niveau optimal de préparation, une voix égale sur tout l’ambitus et une ampleur vocale bienvenue. Certes, de ce côté-ci des Alpes, Chiara Mogini chante déjà un nombre important de premiers rôles (Azucena, Ulrica, Laura et Santuzza) mais il serait bon de la faire davantage chanter… de l’autre côté ! En ce qui nous concerne, tant le « Che giova ? » que le « Piangerà tanto tanto ! », lancés par Suzuki au troisième acte, restent encore gravés dans l’oreille, plusieurs jours après la représentation.
Entendu à Rome dans Tosca en début d’année, Vincenzo Costanzo confirme ce que nous avions déjà écrit de lui : c’est une voix vaillante capable, dès ses premiers accents, de capter la bienveillance du public et de faire entendre des nuances toujours bienvenues dans un rôle peu sympathique du point de vue psychologique. C’est ainsi qu’au début du duo de l’acte I, sur des phrases telles que « Viene la sera » ou « Bimba dagli occhi pieni di malia », ce Pinkerton, décidément bien romantique, nous montre qu’il sait aussi chanter sur le souffle et est capable de beaux diminuendi. Quant à « Addio, fiorito asil », seul air de ténor de l’ouvrage, chanté avec goût et sensibilité, c’est une acclamation enthousiaste qui l’accueillera. Un ténor qui fait plaisir sur la totalité de l’ouvrage, c’est tout de même bien agréable !
Il revenait donc à Valeria Sepe de se préparer en quelques jours à incarner l’une des héroïnes les plus fortes de la production du compositeur toscan. Ayant déjà chanté le rôle avec succès au teatro San Carlo de Naples, la soprano napolitaine fait son entrée – sous le portail, donc ! – avec d’emblée ce potentiel d’émotion simple dans la voix dont nous avions déjà rendu compte lors de sa participation au gala Puccini, en compagnie de Jonas Kaufmann, donné l’hiver dernier au Grimadi Forum de Monaco. Certes, l’émission, placée haut dans le masque, peut surprendre – et nous l’avions déjà noté – mais les moyens sont bien ceux d’un vrai soprano lirico ! Après une entrée relativement prudente au cours de laquelle la chanteuse, forte d’une technique impeccable, prend le risque d’assumer, sans l’escamoter, le contre-ré bémol final de sa présentation à Pinkerton, la voix de Valeria Sepe se libère très vite, nous gratifiant, avec son partenaire masculin, d’un duo d’amour magique car l’artiste maitrise totalement l’art du legato dans le phrasé puccinien si spécifique, et dispose des qualités de souffle ici indispensables. Si dramatiquement, l’option retenue par la chanteuse est davantage de faire passer la force dramatique du personnage par le seul vecteur de la simplicité – ce qui donne à entendre, par exemple, un « Ah ! M’ha scordata ? » ou un « Lascialo giocar, va a fargli compagnia » aux inflexions moins tragiques que ce qu’on a pu entendre ailleurs… -, il n’en demeure pas moins que la beauté du geste, toujours élégant et jamais « vériste » au mauvais sens du terme, bouleverse le spectateur et reste gravé dans la mémoire, au-delà de la seule représentation.
Comme l’ensemble de cette distribution de belle qualité, on ne sera pas étonné de lire que Valeria Sepe reçoit un très beau triomphe et de nombreux rappels au rideau final !
Madame Butterfly (Cio-Cio San) : Valeria Sepe
Suzuki, sa servante : Chiara Mogini
F.B. Pinkerton : Vincenzo Costanzo
Sharpless, consul : Luca Micheletti
Goro, le marieur : Nicola Pamio
Le prince Yamadori : Manuel Pierattelli
L’Oncle Bonze : Andrea Tabili
Le commissaire impérial : Roberto Robesco
L’officier du registre : Francesco Lombardi
Chœur du festival Puccini, direction : Marco Faelli
Orchestre du festival Puccini, direction : Antonino Fogliani
Mise en scène, décors et costumes : Manu Lalli
Lumières : Valerio Alfieri
Madama Butterfly
Tragedia giapponese en trois actes de Giacomo Puccini, livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa, créé à la Scala de Milan le 17 février 1904 (version remaniée : Teatro Grande de Brescia, le 28 mai 1904).
Festival de Torre del Lago, représentation du samedi 23 août 2025.