Trois visions de l’Amérique au Théâtre des Champs-Élysées

Concert Arancio/Bernstein/Bernstein, Théâtre des Champs-Élysées, jeudi 1er octobre 2026
XIXe siècle, XXe siècle et XXIe siècle : du folklore imaginaire à l’abstraction bruitiste en passant par la tradition juive, la bannière étoilée flottait avenue Montaigne, ce 1er octobre 2026.
Chouchou des orchestres du monde entier pour quelques partitions solidement inscrites au répertoire – les danses symphoniques de West Side Story, l’ouverture de Candide, la Serenade pour violon et la suite de ballet Un Américain à Paris -, Leonard Bernstein n’a jamais connu le même succès avec ses autres compositions orchestrales. Pour nous en tenir au registre de la musique dite « pure », ses trois symphonies et son Concerto pour orchestre demeurent des raretés, y compris sur le territoire étasunien. Autant dire que le concert du 1er octobre au Théâtre des Champs-Élysées avait des airs d’événement, par son programme savamment composé comme par le volume impressionnant des masses en présence : grand orchestre, récitantes, soprano, chœur mixte et chœur pour enfants. L’événement a hélas peu convaincu.
Hommage au Soleil, courte pièce en deux mouvements de la jeune compositrice Elise Arancio (25 ans) se présente comme un diptyque bruitiste faisant la part belle aux effets de couleur orchestrale et de rythmique. Pendant dix minutes, les différents pupitres font entendre des alliances sonores procédant par éruptions soudaines, alanguissements, glissandi et déflagrations, qui séduisent d’abord l’oreille puis finissent par l’égarer. Comme un ballet d’Aaron Copland qu’on aurait dépouillé de sa mélodie. La disproportion entre la ténuité du propos musical et le grand orchestre interroge également…
La question ne se pose pas, en revanche, avec la pièce de Bernstein, pléthorique dans son effectif (notamment de percussions), généreuse en motifs mélodiques, en messages (chantés, récités) et en styles d’écriture, du dodécaphonisme au lyrisme hollywoodien. C’est du reste cette évolution dans l’écriture, de l’atonal au tonal, qui définit le parcours d’écoute de l’œuvre. À chacun de trois mouvements de cette symphonie dédiée à la mémoire de J.F Kennedy correspondent trois Kaddish (prière hébraïque de louange à dieu, traditionnellement utilisée lors des rites funéraires), abordés tour à tour avec accablement, puis une virulence railleuse, enfin de façon apaisée et chargée d’espoir. Entre chacune de ces prières, confiées aux chœurs ou à la soprano, s’intercalent les interventions du récitant. Initialement rédigées par Bernstein lui-même, elles ont été dans un premier temps raccourcies car le compositeur les trouvait trop bavardes, avant que leur texte soit remplacé en 2003 par celui de Samuel Pisar, ami de Bernstein et rescapé d’Auschwitz. L’interrogation métaphysique sur le Bien et le Mal, le dialogue entre Dieu et l’Homme et la mise en accusation du premier par le second prennent, sous sa plume, une tout autre portée. Et le poids symbolique redoublait lors de ce concert puisque ce sont l’épouse et la fille de Samuel Pisar qui assumaient les rôles de récitantes. Malheureusement, ces textes insérés dans la trame musicale – forme difficile à maîtriser et même un peu datée – l’interrompent plus qu’ils ne l’accompagnent. L’émotion, dès lors, surgit de façon sporadique, par exemple lors de la berceuse (deuxième kaddish) assurée par le soprano vibrant de Rachel Willis-Sørensen ou durant l’apothéose finale, grande fugue chorale où Bernstein renoue avec la foi puissante de son Candide et où les voix du Philharmonia Chorus et de la Maîtrise de Radio France s’unissent en une radieuse « profession de doute ».
Cette écriture à base de collage trouvait dans l’orchestre Les Siècles et son chef Pierre Bleuse des interprètes d’une justesse et d’une virtuosité sans failles, qualités également mises à profit dans la pièce contemporaine d’Elise Garancio. Dommage que le concert se soit achevé par une Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák sans relief marquant, où l’orchestre sonnait avec plus d’acidité que de poésie…
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Rachel Willis-Sørensen soprano
Judith Pisar, Leah Pisar, récitantes
Philharmonia Chorus, direction Gavin Carr
Maîtrise de Radio France, direction Marie-Noëlle Maerten
Les Siècles, direction Pierre Bleuse
Elise Arancio
Hommage au soleil (lauréate du prix Pisar 2026, création mondiale)
Leonard Bernstein
Symphonie n° 3 « Kaddish », pour orchestre, chœur mixte, chœur d’enfants, récitant(e) et soprano (1963), sur le texte Un dialogue avec Dieu de Samuel Pisar (2003) créée le 10 décembre 1963 à l’Auditorium Mann, Tel-Aviv. Version révisée en 1977. Nouveau texte de récitants de 2003 signé Samuel Pisar.
Antonin Bernstein
Symphonie n° 9 « Du Nouveau monde » créée le 16 décembre 1893 à Carnegie Hall, New York