Milan – Redécouverte de CHATTERTON : le Werther de Leoncavallo

Chatterton, Milan, Teatro Dal Verme, samedi 3 octobre 2026
Composé dans sa jeunesse mais représenté seulement vingt ans plus tard, Chatterton raconte le drame d’un artiste fragile et incompris, partagé entre amour, poésie et désespoir. Dans cette œuvre coexistent le romantisme et les prémices du vérisme. La direction raffinée d’Andreas Gies en magnifie les couleurs et les nuances, révélant un Leoncavallo surprenant et toujours actuel : une réflexion sur la solitude de l’artiste et sur l’incapacité de la société à reconnaître sa sensibilité.
La naissance d’un nouveau Werther
À Bologne, alors qu’il n’a que dix-neuf ans, Ruggero Leoncavallo assiste aux cours de Giosuè Carducci, fait la connaissance de Giovanni Pascoli et découvre cette passion pour la littérature qui l’accompagnera toute sa vie. C’est dans ce contexte qu’il rencontre, par l’intermédiaire de son imaginaire, Thomas Chatterton, le poète anglais mort par suicide à Londres en 1770, à seulement dix-sept ans, et qui allait devenir l’un des mythes du romantisme européen grâce au drame qu’Alfred de Vigny lui avait consacré en 1835.
Il est facile de comprendre ce qui foudroya ce poète. Chatterton est l’artiste absolu, incapable de s’adapter aux conventions et à la médiocrité du monde qui l’entoure. Pour lui, la poésie n’est pas un métier, mais une nécessité vitale, une « tunique de Nessus » : pour le poète, l’art n’est ni un choix, ni un métier, mais une chose lui appartenant intimement, dont il ne peut se séparer, même lorsqu’elle devient une source de souffrance. Le jeune Leoncavallo, âgé d’une vingtaine d’années, semble se reconnaître dans cette figure et, en 1876, commence à travailler à son premier opéra, qu’il imagine dès le départ avec « de grands moyens musicaux, notamment en ce qui concerne l’orchestre ».
La première version est achevée en 1877, mais il faudra attendre près de vingt ans pour que Chatterton arrive sur scène. Entre-temps, Leoncavallo est devenu l’auteur célébrissime de Pagliacci. Il reprend alors son œuvre de jeunesse, la réduit de quatre à trois actes, la remanie en profondeur et la porte enfin à la scène à Rome en 1896.
Entre romantisme et vérisme : les deux visages de Chatterton
C’est précisément cette double nature qui rend Chatterton si singulier : au sein d’une même partition coexistent le jeune homme qui se tourne vers la grande culture romantique européenne et l’homme de théâtre qui a déjà écrit Pagliacci. Il en résulte une œuvre inégale, mais assurément loin d’être naïve, traversée par une mélancolie crépusculaire et fébrile, dans laquelle comédie, sentimentalisme et tragédie se côtoient sans cesse.
L’histoire qui évoque inévitablement Werther : l’amour impossible, la présence des livres, la solitude de l’individu, l’indifférence de la société, l’angoisse et, finalement, la mort. Mais Leoncavallo construit un théâtre étonnamment mobile, où se côtoient comédie, lyrisme sentimental et tragédie. La légèreté mondaine des Lords se heurte au tourment du protagoniste, tandis que des moments presque quotidiens laissent soudain place à de grands élans lyriques et à un orchestre raffiné et inquiet. Cette diversité constitue précisément l’un des aspects les plus fascinants de Chatterton.
La limite de l’œuvre réside dans une dramaturgie assez statique : Chatterton souffre, aime, réfléchit, est humilié, désespère. Ce sont des états psychologiques d’une grande puissance, qui ne produisent pas toujours une action à la hauteur de leur intensité. Mais c’est précisément là qu’intervient la qualité de l’exécution.
Andreas Gies : révéler les nuances de la partition
À la tête de l’Orchestre I Pomeriggi Musicali et véritable artisan de cette redécouverte, Andreas Gies, après avoir remis en lumière, dans ce même lieu, Marina d’Umberto Giordano, confirme une approche du répertoire de la Giovane Scuola qui a peu à voir avec les stéréotypes accumulés autour du terme « vérisme ». Sa direction ne cherche pas le coup de poing dans l’estomac. Il ne considère ni le fortissimo comme une condition permanente, ni l’orchestre comme une machine destinée à propulser les voix vers l’avant-scène. Au contraire, il travaille sur les différences : les dynamiques, l’articulation, les couleurs, les plans sonores, le rapport entre la parole et la fosse. Et c’est précisément ainsi que Chatterton commence à révéler ses qualités.
Sous sa baguette, l’Orchestre I Pomeriggi Musicali restitue une partition beaucoup plus mobile et raffinée qu’on ne pourrait l’attendre du Leoncavallo de vingt ans. Gies sait alléger le son, faire émerger une ligne secondaire sans la transformer en effet de manche, accompagner le chant sans le submerger et, surtout, il n’a pas peur des demi-teintes – la tension naissant souvent précisément de la retenue…
Parmi les moments les plus réussis, on retiendra le long Intermezzo du deuxième acte, près de six minutes durant lesquelles Leoncavallo démontre combien l’orchestre sait raconter, même lorsque personne ne chante. Il ne s’agit pas simplement d’une musique destinée à accompagner un changement de décor : c’est une véritable charnière psychologique. D’un côté, la petite chambre glaciale du poète ; de l’autre, le riche salon de John Clark : deux lieux, mais surtout deux mondes inconciliables.
La musique semble peu à peu ouvrir une fenêtre sur l’extérieur. Une cloche, le paysage enneigé, l’aube, un son lointain. Leoncavallo avait prévu ici un chœur féminin en coulisses : « À Dieu la gloire et à la terre la paix » ; dans l’exécution milanaise, l’intervention de l’harmonium, prévue comme alternative, produit un effet particulièrement évocateur. Dehors, le monde s’éveille et célèbre la paix ; à l’intérieur, un jeune poète continue de sombrer dans le désespoir. Gies ne force pas le contraste : il le laisse naître de l’orchestre, et c’est précisément cette discrétion qui le rend plus cruel.
À noter également le bref Scherzo qui ouvre le troisième acte, nouvelle preuve de l’authentique imagination symphonique que possédait déjà le jeune Leoncavallo.
Chatterton face à son destin… et à ses interprètes
Au centre du spectacle, on trouve Stefano La Colla. Le ténor possède un matériau vocal qui ne passe pas inaperçu : un registre central étoffé, un timbre riche, des aigus pénétrants et un éclat capable de traverser sans difficulté même l’orchestre le plus dense. Dans les moments de chant pleinement déployé, la voix acquiert une beauté presque physique et, depuis le septième rang, l’impact sonore est impressionnant. On comprend aisément pourquoi La Colla a construit une part importante de sa carrière autour de Radamès, Manrico, Don Alvaro, Cavaradossi, Calaf, Des Grieux, Andrea Chénier, Turiddu et Canio. Lorsque la ligne lyrique doit soudain s’embraser et acquérir un poids dramatique, il dispose de moyens que peu de ténors peuvent déployer avec autant de naturel.
Mais c’est précisément là que surgit aussi le problème interprétatif de la soirée. Chatterton n’est pas Canio. Il ne l’est ni par son âge, ni par sa psychologie, et surtout pas par sa nature poétique. C’est un personnage qui vit certes d’explosions, mais avant tout de mélancolie, de fragilité, de paroles et d’hésitation. Leoncavallo lui confie une écriture vocale qui exige de la force, mais aussi de l’abandon, des demi-teintes, des couleurs et la capacité de retirer le son après l’avoir déployé. La Colla apparaît beaucoup plus convaincant dans le premier registre que dans le second. Lorsqu’il peut libérer son instrument, il domine ; lorsqu’il devrait, pour un instant, oublier qu’il possède un instrument aussi puissant, il tend au contraire à continuer de le mettre en avant. Dans un lieu à l’acoustique aussi généreuse que le Dal Verme, il n’est pas nécessaire de projeter chaque phrase comme si elle devait atteindre les derniers gradins des Arènes de Vérone.
Un épisode du deuxième acte est, sur ce plan, révélateur. Le petit Eddy demande naïvement à Chatterton si c’est lui qui a écrit le livre reçu pour Noël, la Bible. Vient un « Non ! » péremptoire. L’enfant insiste : « Il y a de belles histoires ? » Et La Colla répond d’un tonitruant « De nombreuses ! ». S’il n’y a rien à redire sur la projection, en revanche, on peut ergoter sur la caractérisation de cette réplique. À cet instant, ce n’est pas le héros qui parle : c’est l’homme, avec un sourire, et certainement davantage d’empathie envers l’enfant. Ce sont des détails, mais le théâtre est précisément fait de détails. Et dans une œuvre où l’action extérieure est relativement limitée, ils deviennent essentiels.
Andrea Borghini apparaît plus naturellement nuancé dans le rôle de Lord Klifford : un agréable timbre de baryton, un phrasé élégant et surtout la capacité de caractériser le personnage sans en rajouter. Valerio Morelli campe un John Clark pleinement convaincant et vocalement solide. Lorenzo Martelli (Skirner et Lord Lingston) et Mattia Ribba (Lord Strafford et un serviteur) se montrent efficaces dans leurs deux rôles respectifs. Dans le Giorgio de Robert Kolar, on apprécie l’autorité de l’émission, même qu’une diction plus nette aurait contribué à mieux définir le personnage.
Du côté des rôles féminins, Natasa Katai campe une Jenny Clark correcte et investie, mais sans parvenir toujours à transformer le sentiment en une véritable tension théâtrale ; le registre de mezzo paraît par moments fatigué et la ligne vocale perd cette luminosité nécessaire pour faire de Jenny le véritable contrepoint émotionnel du protagoniste. Plus spontanée, Giulia Mazzola prête à Denny une voix lumineuse et bien modulée, ainsi qu’une vivacité capable d’apporter de l’air et du mouvement à une intrigue inévitablement dominée par l’ombre.
Au final, c’est surtout la direction de Gies qui parvient à maintenir ensemble les différentes âmes de l’œuvre. Il ne cherche pas à en dissimuler les naïvetés et ne gonfle pas artificiellement ce qui, dans la partition, ne possède pas encore la force théâtrale de Pagliacci. Il fait quelque chose de plus intelligent : il prend Chatterton pour ce qu’il est, en prêtant attention à ses hésitations autant qu’à ses intuitions, en faisant émerger le compositeur que Leoncavallo allait devenir sans effacer celui qu’il avait été.
Ainsi Chatterton finit par être davantage que l’histoire d’un poète malheureux. C’est une œuvre sur une jeunesse consumée, sur l’artiste qui cherche désespérément sa place dans le monde et sur le prix d’une fidélité absolue à sa propre sensibilité. Près de cent cinquante ans après sa naissance, elle continue de poser une question qui est tout sauf archéologique : que se passe-t-il lorsqu’une société ne sait pas reconnaître, écouter et accueillir celui qui voit le monde autrement que les autres ?
Pour une première œuvre demeurée vingt ans dans un tiroir, ce n’est vraiment pas rien…
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Chatterton : Stefano La Colla
Jenny Clark : Natasa Katai
Giorgio : Robert Kolar
Lord Klifford : Andrea Borghini
John Clark : Valerio Morelli
Le petit Eddy : Giulia Mazzola
Skirner / Lord Lingston : Lorenzo Martelli
Lord Strafford / Un serviteur : Mattia Ribba
Orchestre I Pomeriggi Musicali de Milan, dir. Andreas Gies
Chatterton
Drame lyrique en trois actes de Ruggero Leoncavallo, livret du compositeur d’après le drame Chatterton d’Alfred de Vigny, composé à l’origine en quatre actes en 1876-1877, créé dans sa version remaniée le 10 mars 1896 au Teatro Drammatico Nazionale de Rome.
Milan, Teatro Dal Verme, version de concert donnée le samedi 3 octobre 2026.