Les Vêpres de la Vierge à la Philharmonie : une relecture raffinée.  

Les Vêpres de la Vierge, Philharmonie, samedi 26 septembre 2026

On ne présente plus l’œuvre de Monteverdi : riche de texture et passionnée, sous prétexte d’une vocation liturgique, le compositeur touche presque à une déclaration d’amour. Récemment Raphaël Pichon en a gravé une interprétation très sensuelle et terrienne, aux clameurs presque sauvages ; ce soir à la Philharmonie, Simon-Pierre Bestion en propose une tout autre relecture : plus éthérée, introvertie et spirituelle, le chef d’orchestre préfère mettre en lumière l’atmosphère pour mieux saisir son auditoire.   

Ce qui frappe avec la partition emblématique de Claudio Monterverdi, c’est à quel point chaque chef d’orchestre se l’approprie de manière différente. Comme évoqué, Pichon en avait fait ressortir les aspects les plus humains : la passion et – osons le dire – une certaine sensualité. Bestion, lui, opte pour une autre grille de lecture : remettre l’œuvre dans un contexte musical d’époque. Plutôt que de jouer sur la force de la partition dans son intégralité, Bestion réorganise, ajoute, réécrit et réarrange pour faire correspondre la musique à une vision toute personnelle, évocatrice de « souvenirs très forts, associés à l’appel des cloches, à la moiteur et à la lumière des fins de journées d’été » comme le chef l’explique dans le programme, rapprochant ainsi l’œuvre d’un office dont les horizons s’étendent progressivement hors de l’église. Ainsi, faux-bourdons aux sonorités méditerranéennes et chants grégoriens viennent se greffer à la musique de Monteverdi. Saluons la volonté de proposer une nouvelle approche qui, en n’enlevant rien, tend à ajouter une nouvelle profondeur et faire redécouvrir l’œuvre principale.  

Car l’ensemble se déroule sans dérouter le spectateur, ni heurter son oreille. Tout au plus sera-t-il attentif aux belles transitions des antiennes grégoriennes incarnées par la voix ronde à l’agilité ensorcelante d’Eugénie de Mey, venant presque prendre la forme d’un guide pour le Chœur de la Tempête. Loin de dénaturer la musique, les antiennes créent des ponts délicats entre chaque chant. Les faux-bourdons, discrets dans leur insertion dans le programme, ne viennent qu’en complément discret et harmonieux. Ils constituent avec les antiennes un écrin renforçant la beauté de la musique de Monteverdi plutôt qu’un obstacle, et la représentation ne perd en rien de sa cohérence dans son déroulé. Les modifications musicales, tel l’ajout d’une toccata tirée d’Orphée, ou la légère réorchestration de l’Ave Maris Stella, sans bousculer le public, viennent enrichir le programme.  

Dans la scénographie et les jeux de lumière imaginés par Marianne Pelcerf, de subtiles lumières distillant une ambiance tamisée viennent faire jouer des reflets sur le visage des musiciens, accentuant cette impression de clair-obscur propre à l’intérieur de vieilles églises éclairées aux chandelles. Certains effets, comme le transport d’un autel vers le centre de la scène et le défilé des choristes apportant chacun une bougie, rappellent les processions religieuses. Parallèlement à  cette mise en scène, la mise en place sonore, déterminante pour établir échos et répons, met en valeur le subtil équilibre vocal de la composition. Particulièrement périlleux sur certains concerti comme le magnifique “Duo Seraphim”, le trio masculin tient bon : à la projection souple et juvénile d’Edouard Monjanel, répond la voix parfois un peu courte en souffle – notamment sur le “Nigra Sum” mais au vibrato très expressif de François Joron, tandis que René Ramos Premier allie agilité, une diction impeccable et une belle projection, ingrédients faisant merveille lors du “Audi Coelum”, tout en tension et attente. A noter aussi la participation de Florent Martin, doté d’une couleur inhabituelle aux inflexions métalliques formant un contraste intéressant avec les voix aux accents plus chauds de ses camarades. Côté femmes, au timbre chaud et velouté d’Amélie Raison répond le filet de voix plus ténu mais très souple de Brenda Poupard, les qualités vocales et de diction des deux chanteuses s’entremêlant idéalement sur un Pulchra Es doux et lumineux, tandis qu’Axelle Verner brille sur le fameux Ave Maris Stella. 

Le Chœur de la Tempête, tout en suivant la direction très précise de Simon-Pierre Bestion, fait montre à la fois d’homogénéité et d’un bel équilibre dans les harmonies. La formation orchestrale de La Tempête répond en précision à son Chef, sans faillir en justesse ou rupture, avec une mention spéciale pour les vents. 

Relecture réussie et aventure musicale privilégiant une certaine intériorité, le pari personnel du chef Bestion est aussi élégant qu’humble dans sa façon de rendre hommage à Monteverdi dont il ne dénature ni l’esprit ni la musique. 

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Les artistes

La Tempête – Choeur et Orchestre 
Simon-Pierre Bestion, conception, arrangements, direction 
Marianne Pelcerf, création lumière, scénographie 
Amélie Raison, soprano 
Brenda Poupard, mezzo-soprano 
Eugénie de Mey, chant grégorien 
Axelle Verner, alto 
François Joron, ténor 
Édouard Monjanel, ténor 
René Ramos, Premier baryton 
Florent Martin, basse

Le programme

Claudio Monteverdi
Vêpres de la Vierge

Anonyme
Faux-bourdons
(extraits d’un manuscrit de Carpentras, XVIIe siècle)

Paris, Philharmonie, concert du samedi 26 septembre 2026.