Au Théâtre des Champs-Élysées, le Roma Termini de Jules Massenet

Roma, Théâtre des Champs-Élysées, lundi 28 septembre 2026
L’admirable travail de défrichage du Palazzetto Bru Zane devrait être reconnu d’utilité publique. Grâce aux équipes de musicologues, de très nombreux opéras ont été exhumés pour le plus grand bonheur des mélomanes. Fallait-il pour autant se pencher sur Roma, le dernier ouvrage de Jules Massenet ? Malgré une distribution de grand luxe au TCE, l’œuvre n’a pas convaincu.
Massenet, un des compositeurs préférés des Français, jusqu’alors !
Avec Werther, Manon, Thaïs mais également Hérodiade, Cendrillon ou Don Quichotte, les mélomanes peuvent dire qu’on a tous en nous quelque chose de Jules Massenet. Le compositeur a écrit parmi les plus belles pages lyriques de son siècle. Si l’on s’en tient à ses quelque vingt-cinq opéras achevés, Roma (1912) est le dernier créé de son vivant. On comprend alors ce qui a pu motiver la fondation Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française (grande spécialiste de la renaissance des opéras du XIXe siècle), à proposer une version de concert avec une très belle distribution, en coproduction avec le Théâtre des Champs-Élysées. Et même si Roma a déjà fait l’objet d’une reprise à Saint-Etienne (sous la baguette de Patrick Fournillier en 2001) et d’un enregistrement en 1999, les mélomanes curieux étaient heureux de découvrir une partition oubliée, avec le secret espoir d’une réhabilitation à la clé. Ce lundi 28 septembre 2026, la salle de l’avenue Montaigne a connu une belle soirée qui n’a cependant pas pleinement répondu aux attentes.
Rome, ville éternelle, Roma, sans doute moins…
La création de Roma à l’Opéra de Monte-Carlo, le 17 février 1912, s’est soldée par un triomphe confirmé lors de la reprise à l’Opéra de Paris en avril 1912 (déjà affaibli par un cancer des intestins, Massenet s’éteindra moins de quatre mois plus tard). De l’autre côté du Rhin, Richard Strauss a déjà présenté Salome à Dresde (en 1905) et s’attelle à la première version d’Ariadne auf Naxos. Même si Pelléas et Mélisande ont déjà 10 ans et que la soprano Maria Kuznetsova chante Salomé à Paris, il faudra attendre les Ballets russes avec L’Après-midi d’un faune de Debussy pour bouleverser Paris avant la révolution et le scandale du Sacre du Printemps de 1913.
Le contexte esthétique explique peut-être que Roma ait quitté l’affiche pendant presque un siècle. En effet, l’opéra ne présente pas d’originalité particulière et trahit même un certain manque d’inspiration. Même s’il est vrai que l’on retrouve « une écriture mélodique riche et mélodieuse » comme l’indique le programme de salle, les élans héroïques de la partition basculent bien souvent dans le pompier, tandis que les personnages peinent à acquérir une véritable profondeur.
Après Meyerbeer, Berlioz et Gounod, Massenet était l’héritier de l’opéra français mais en 1912, le genre a déjà opéré sa transformation sous les influences de Wagner et surtout avec le chef-d’œuvre de Debussy. Pour le public de 2026 surinformé qui fréquente les chefs-d’œuvre du grand Jules et les redécouvertes du Palazzetto Bru Zane, il devient alors difficile de s’accrocher à cette partition, merveilleusement défendue par ailleurs.
Quand Sarah Bernhardt fait de l’ombre à l’opéra
Le Théâtre des Champs-Élysées et le Palazzetto Bru Zane ont réuni sans doute la meilleure distribution possible pour défendre Roma, au livret assez pauvre. La vestale Fausta, amoureuse de Lentulus, le beau romain, a rompu ses vœux de chasteté et a laissé s’éteindre le feu sacré. La malédiction s’abattant sur Rome, il sera décidé de la faire emmurer vivante. L’héroïne qui rappelle La Vestale de Spontini ou même Norma sera poignardée par sa mère, qui lui épargne ainsi une mort plus atroce. La seule originalité de cette intrigue souvent exploitée (je l’aime, il m’aime, je me sacrifie) vient de Sarah Bernhardt qui, au théâtre, a triomphé dans le rôle de Posthumia, la mère filicide. Le rôle, brillamment incarné en 2026 par Julie Robard-Gendre, est le seul qui suscite une émotion. La mezzo possède une voix sombre, charnue et profondément colorée, qui convient en tout point à ce personnage et lui donne une forte densité dramatique.
Le soprano brillant de Rachel Willis-Sørensen (Fausta) plane sans difficulté dans le registre aigu très sollicité qui rappelle l’écriture de Manon. Hélas, tant de talent mis au profit d’une partition si faible ne peut combler l’ennui malgré de beaux moments de chant. A ses côtés, dans le rôle de Lentulus, Jean-François Borras donne l’impression de ne se tenir que sur une seule note car, malgré un duo agréable, il n’a pas grand chose à défendre et juste un air assez court pour se faire remarquer. Il est d’ailleurs étrange, dans l’écriture de Massenet, d’entendre des ruptures qui finissent par gêner car les numéros solistes ne s’installent jamais. Junia, sœur de Lentulus et collègue vestale de Fausta, possède un long récitatif en guise d’air, par ailleurs parfaitement défendu par la soprano Hélène Carpentier à la belle diction. Aliénor Feix campe une Grande Vestale de bonne facture et se fait facilement remarquer dans ce rôle trop secondaire.
Avec Tassis Christoyannis, impeccable dans le rôle de Fabius Maximus, oncle bienveillant, et Patrick Bolleire, voix puissante traduisant idéalement l’autorité du souverain pontife Lucius Cornélius, Jérôme Boutillier (Vestapor) habite la scène avec un panache tant vocal que dramatique. Par son talent, il réveille un plateau souvent dominé par l’orchestre. Doit-on blâmer le rutilant Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, le toujours impressionnant Chœur de Radio France et la direction de Diego Ceretta de faire trop souvent sonner la partition comme un péplum ? Ou faut-il simplement reprocher à Massenet d’avoir cédé à la facilité d’une écriture parfois pompier ?
D’un point de vue musicologique, il est important que Roma puisse être donné. Un enregistrement du concert sera d’ailleurs publié dans la collection Opéra français du label Bru Zane du Palazzetto Bru Zane la saison prochaine. Mais lorsque l’on est habitué à la pertinence des redécouvertes (comme celle récente de Jean de Nivelle de Léo Delibes autrement plus intéressante), cette version de concert suscite plus de déception que de joies lyriques, fussent-elles de grande qualité comme ici.
Pour se faire une idée de l’œuvre, la soirée enregistrée par France Musique sera diffusée le 17 octobre à 20h et présentée par Judith Chaine.
Rachel Willis-Sorensen chantera au Théâtre des Champs-Élysées, le jeudi 1er octobre dans la Symphonie n°3 « Kaddish » de Leonard Bernstein.
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Fausta : Rachel Willis-Sørensen
Lentulus : Jean-François Borras
Posthumia : Julie Robard-Gendre
Fabius Maximus : Tassis Christoyannis
Lucius Cornélius : Patrick Bolleire
Vestapor / Caïus / Un Vieillard : Jérôme Boutillier
Junia : Hélène Carpentier
La Grande Vestale : Aliénor Feix
Galla : Clémence Tilquin
Un Coryphée : Pierre Gennaï
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Chœur De Radio France, dir. Diego Ceretta
Roma
Opéra tragique en cinq actes de Jules Massenet sur un livret d’Henri Caïn d’après Rome vaincue d’Alexandre Parodi, créé à l’Opéra de Monte-Carlo le 17 février 1912. Première représentation à l’Opéra de Paris le 24 avril 1912.
Théâtre des Champs-Élysées, représentation en version de concert du lundi 28 septembre 2026