Médée avec Marie-Nicole Lemieux : le feu retrouvé de Charpentier à Montpellier

Médée, Opéra orchestre national de Montpellier, mardi 22 septembre 2026
La version de concert de Médée de Marc-Antoine Charpentier inaugure la saison lyrique de l’Opéra national de Montpellier, ainsi que sa tournée en France et en Belgique. Au firmament d’une carrière internationale, Marie-Nicole Lemieux incarne puissamment la magicienne, tandis que ses partenaires – Les Épopées et le Chœur de chambre de Namur – relèvent l’intensité de la tragédie lyrique.
Sortir de l’ombre la Médée de Charpentier, une héroïne hors norme de la mythologie
Depuis Euripide, la magicienne Médée exerce une fascination qui hante les univers picturaux et théâtraux et même les écrans. Le livret de Thomas Corneille conserve la noirceur du mythe tout en scrutant les contradictions des protagonistes. Marginalisé par J.-B. Lully, le génie dramatique de Marc-Antoine Charpentier se libère dans sa seule tragédie lyrique (1693), rompant avec sa plaisante collaboration avec Molière (Le Malade imaginaire). Cultivée dans les oratorios et les messes depuis son séjour italien, sa veine tragique y atteint des sommets de tension, s’affranchissant des codes bienséants du classicisme lullyste. Côté dramatique, la tension vit par le sens inné du dialogue entre les opposants : Médée face à Jason, Médée face à Créon, Jason face à Créuse, Oreste face à Jason. Quant au monologue de Médée (« Quel prix de mon amour »), il côtoie l’intensité de ceux de Racine par le feu qui anime une femme victimisée, se transformant en bourreau. Côté musical, la richesse polyphonique de l’écriture à cinq parties s’enrichit de l’influence italienne par le goût de la dissonance, jusqu’à l’inclusion d’air italien qui colore la référence amoureuse. En outre, l’enchaînement heurté, brisé ou fluide des récitatifs / airs est d’une inventivité audacieuse, quasi sans successeurs avant l’art de Cherubini (Médée) ou de Spontini. Quant aux danses et symphonies descriptives, leur coloris orchestral (trompette naturelle et timbales) emporte l’adhésion. Pourquoi l’œuvre sombre-t-elle dans l’oubli ?
La redécouverte de Médée de Charpentier s’opère en 1984, dans une mise en scène de Bob Wilson avec les Arts Florissants (Opéra de Lyon). Depuis, les publics se réjouissent des enregistrements proposés : celui des Arts Florissants avec Jill Feldman (Harmonia Mundi), du Concert Spirituel avec Véronique Gens (Alpha Classics, 2024).
En 2026, cette nouvelle production met en pleine lumière la dramaturgie de Charpentier et de Corneille, car la version concert donne vie « aux batailles, fureurs, tendresses, songes infernaux, tout se joue au sein des pupitres, sous les yeux du public » (S. Fuget, notes de programme). La construction des cinq actes est déjà dynamique par l’amplification des passions d’Amour et de Gloire qui ligotent les protagonistes. Aux amours de Médée et Jason fuyant une vengeance (I) se superposent l’étau de l’exil (II), le pacte infernal de la magicienne (III), sa vengeance (IV) et le dénouement tragique par l’anéantissement des protagonistes (V).
Les artistes lyriques en prise de rôle sous la direction de Stéphane Fuget
Créé en 2018 par le claveciniste Stéphane Fuget, l’ensemble Les Épopées s’est rapidement imposé sur la scène baroque par ses interprétations d’une rare intensité. Lorsque le chef dirige les cinq actes sans même ouvrir sa partition, ses élans impulsés, ses ruptures de tempi au creux des scènes abyssales offrent un relief renouvelé au fil d’un parcours que l’on peut qualifier de sportif ! La délicatesse des danses n’a d’égal que le feu roulant des rythmes farouches (Danse infernale, III) à compter du revirement de Médée. Mention spéciale au dynamique et chaleureux continuo, étoffé selon la tradition lullyste (3 basses de viole, 2 théorbes et le clavecin), ainsi qu’aux flûtes (dont la flûte contrebasse) et hautbois d’une douceur de timbre extatique dans les épisodes de songe (IV).
Tous en prise de rôle, les chanteurs s’investissent pleinement dans la tragédie. Se saisissant du rôle de la magicienne avec jouissance, Marie-Nicole Lemieux (Médée) excelle par bien des aspects. Sa technique vocale infaillible, son timbre profond et sa diction habitent les facettes d’un rôle complexe dont elle traduit scéniquement le jeu : amoureuse et menaçante (« Qu’il le cherche, mais qu’il me craigne », I), négociatrice avec le roi Créon (II), meurtrie et suppliante face à Jason qui la trahit (III). Sa transformation en vengeresse est spectaculaire. La contralto modifie timbre, articulation et attitude en convoquant « les Noires filles du Styx ». In fine, ses barbares imprécations s’accentuent par des sifflements (« C’est mon sang, Mais c’est le sang d’un traître »), puis des cris.
La jeunesse des artistes incarnant le couple Jason / Créuse est un atout pour cette dramaturgie contrastée. Leurs duos d’un bel équilibre stylistique sonnent avec luminosité (« Hélas, Prêts d’être unis », V). Timbre clair, le juvénile ténor Petr Nekoranec (Jason) assure une palette dramatique nuancée, depuis son vœu initial (« Que je serais heureux si j’étais moins aimé »,I) jusqu’à sa confrontation avec Médée, puis à l’éclat douloureux de son anéantissement. Pour incarner la noble princesse de Corinthe, la jeune Juliette Mey (Créuse) est souveraine dans la conduite du legato et la limpidité du timbre. Ce jeu policé évolue dans sa requête filiale auprès de la destructrice magicienne : l’accentuation devient persuasive. Pour incarner le prince grec, le baryton Étienne Bazola (Oronte) bénéficie d’une diction exemplaire et d’une projection généreuse. Ouvrant le III, son duo avec Médée est un modèle de scansion à la française.
En retrait de cette distribution, la basse Frédéric Caton (Créon) connaît quelques faiblesses de projection et d’intonation qui minimisent son affrontement cynique avec Médée (« Il est temps de parler sans feindre », II). Néanmoins, il rééquilibre sa participation lors du récit d’hallucination (IV). Les rôles de confidente sont superbement incarnés, tant par Camille Poul (Nérine) avec notre coup de cœur pour son air séducteur de l’Amour, que par Claire Lefilliâtre (Cléone) qui s’approprie l’air italien.
Enfin, le Chœur de chambre de Namur magnifie la tragédie par sa richesse polyphonique qui embrasse notamment la passacaille « D’un amant qui veut plaire » (final du II). De surcroît, le talent de certains choristes s’incarne avec relief dans les rôles secondaires de la tragédie : citons parmi eux, Jonathan Spicher (un démon) et Jean-Denis Piette (la Vengeance).
C’est une chance pour le public de l’Opéra national de Montpellier que d’assister au premier jalon de cette tournée de Médée en Belgique et en France (Théâtre des Champs-Elysées). Aussi, le public de l’Opéra-Comédie s’est enthousiasmé pour ces quatre heures de concert. Elles témoignent de l’endurance des interprètes … et de l’auditoire !
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!
Médée : Marie-Nicole Lemieux
Jason : Petr Nekoranec
Créuse : Juliette Mey
Oronte : Étienne Bazola
Créon : Frédéric Caton
Nérine, l’Amour : Camille Poul
Cléone : Claire Lefilliâtre
Ensemble Les Épopées, dir. Stéphane Fuget
Chœur de chambre de Namur
Médée
Tragédie lyrique en cinq actes et un prologue de Marc-Antoine Charpentier, sur un livret de Thomas Corneille, créée à l’Académie royale de musique en 1693.
Opéra orchestre national de Montpellier, concert du mardi 22 septembre 2026.