Porgy and Bess à la Philharmonie : Paris, à l’orée d’un autre rivage

Porgy and Bess, Paris, Philharmonie, vendredi 11 septembre 2026
Pas de pittoresque ou de quête d’une vérité documentaire : pour cette première étape de leur tournée européenne, les solistes du Cape Town Opera et Chineke! Orchestra rappellent que l’opéra de Gershwin, bien plus qu’un bouquet d’inspirations fredonnantes, est le récit d’une réalité que l’on connaîtrait sous n’importe quel ciel.
Philharmonie de Paris ou Catfish Row: impossible de trancher. Ce fut, en vérité, une soirée d’été, une vraie (sans canicule !), telle que la chante dès l’ouverture la voix lumineuse et argentée de Brittany Smith (Clara). C’est ainsi que nous avons vécu ce 11 septembre 2026.
Une douceur de chaleur, un enthousiasme vibrant, presque souriant, malgré la violence qui traverse l’unique opéra de Gershwin, créé il y a 92 ans à Boston. D’où vient cette sensation, si homogène sur toute la durée du spectacle, dans une mise en espace signée Magdalene Minnaar et Malika Rosalind (dramaturgie) ? D’un esprit de troupe, avant tout, où un chanteur n’a même pas besoin de regarder celui qui arrive en face pour savoir ce qu’il fera. Tout coule et respire, sans affectation d’authenticité. Comme indiqué dans le programme de salle, les artistes du Cape Town Opera, seule compagnie d’opéra permanente sur le continent africain et dont les solistes et le chœur de cette production font partie, ne cherchent pas à emprunter une douleur étrangère quand ils chantent Porgy and Bess ; Catfish Row n’a rien d’exotique pour eux : ce sont les visages de leurs souvenirs (sud-africains) qui se voient reflétés dans un miroir (américain). Le résultat ? On croit à ce que l’on voit, et ce qu’on voit ne laisse pas imaginer autre chose que le parcours d’un homme entouré de ceux qui sont devenus siens par des liens croisés de sentiments et situations vécus collectivement.
Les costumes de Maritha Visagie renforcent cette impression de réalisme sans tomber dans la caricature d’une époque (début du XXe siècle) ou d’une culture (la Caroline du Sud). C’est modeste sans être prosaïque, et beau à regarder. Les chorégraphies de Yaseen Manuel, renonçant à l’éclat des pirouettes trop léchées des comédies musicales, apportent ce qu’il faut pour compléter ce que musique et texte (ceux d’Ira Gershwin et de DuBose Heyward, d’après la pièce de ce dernier et de Dorothy Heyward) racontent : l’histoire d’une communauté où parole, chant et geste ne forment qu’un seul souffle, célébrant la joie, apaisant la détresse, la chassant pour que l’espoir revienne – et s’il y a bien une certitude qu’on porte quand on quitte la salle c’est que, dans cette œuvre, il revient toujours.
Sous la direction virevoltante du directeur musical du Lyric Opera of Chicago, Enrique Mazzola (parfois en léger déséquilibre avec le volume des voix, poussant les solistes vers une émission haute mais, heureusement, jamais criarde), Chineke! Orchestra (« Dieu » en langue igbo) déploie une belle palette de couleurs et de textures d’une partition mêlant écriture symphonique, jazz, blues et spiritual. On est loin du simple accompagnement : cet orchestre parle (les motifs courts aux bois et cuivres), murmure (les cordes en sourdine), rit (les syncopes, les accents déplacés), pleure (les timbres des saxophones), en somme il vit, au même titre qu’un personnage. Permettre aux solistes d’être aussi proches des musiciens n’était pas seulement une stratégie facilitant la dynamique de scène : c’était faire preuve de cohérence, vu à quel point l’orchestre participe au récit. Il anticipe, assure la cohérence, entretient un lien rapproché avec l’écriture vocale sans sombrer dans un pédantisme explicatif. Les transitions, plutôt douces, malgré des tempi parfois fulgurants, facilitent la compréhension de l’histoire à mesure que le drame se joue.
Dans la peau de Porgy, le baryton Siyabulela Ntlale incarne sans effort ce personnage auquel on s’attache immédiatement. Vous direz que le rôle lui-même inspire la sympathie, et on ne dira pas le contraire. Mais encore faut‑il un chanteur‑acteur capable d’allier la puissance d’un grave emplissant la salle à l’infirmité du personnage, sans tomber dans le ridicule, préservant la pureté d’intention, la noblesse de caractère, même quand il ne voit d’autre issue qu’un meurtre pour défendre celle qu’il aime par-dessus tout.
Nonhlanhla Yende offre une Bess à la joie tragique, au sourire mélancolique. Toute l’instabilité, l’hésitation, cette blessure ouverte, non pas d’amour mais d’affection, s’y trouvent, cette quête désespérée d’un port où s’arrimer, cette recherche, perdue d’avance, d’une stabilité qu’elle ne rencontre jamais. Vulnérabilité à fleur de peau, à la larme sèche, alors que l’envie de sangloter est toujours là.
Deux salles, deux ambiances: le Sportin’ Life de Lukhanyo Moyake est luxuriant. Agilité, mordant, pétillant, swing addictif comme indiqué dans le programme de salle, sans jamais perdre le lyrisme. Entre deux pirouettes dans un costume impeccable, bonheur paradoxal : aimer détester un personnage aussi peu recommandable grâce à une interprétation, vocale et théâtrale, d’un raffinement exquis.
Virilité prédatrice, autorité vocale, prestance physique, projection large et une ombre qui le suit : le Crown de Conroy Scott possède une épaisseur psychologique certes moins nuancée que les rôles‑titres, mais adéquate dans le registre que l’histoire lui assigne. Dans cette menace continue, on devine pourtant une gravité lyrique, une distinction de port, quelque chose d’un Don Giovanni ou d’un Comte déjà passés par là, qui rendent le personnage moins repoussant que la partition ne le suggère.
Et puis, il y a ce chant, cette interprétation qui nous ont offert les émotions les plus vives de la soirée. Une fois de plus, le personnage s’y prête, on ne reviendra pas là-dessus ; mais rien ne va de soi quand il vous faut une projection dramatique à la hauteur de la douleur, de la révolte, de l’indignation, de l’humanité d’un personnage. Certaines performances inspirent, au‑delà de l’admiration qu’on exprime lors des applaudissements, une sincère gratitude pour les émotions reçues. Ce fut le cas de Siphamandla Moyake, Serena inoubliable.
Soirée presque sans défaut – une inflexion à polir par-ci, un équilibre à revoir par-là – et l’on comprend, en sortant, que Paris n’a pas tant accueilli Catfish Row qu’il s’y est faufilé, l’espace d’une soirée – et pas des moindres.
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Porgy : Siyabulela Ntlale
Bess : Nonhlanhla Yende
Crown : Conroy Scott
Sportin’ life : Lukhanyo Moyake
Clara : Brittany Smith
Serena : Siphamandla Moyake
Maria : Lungelwa Mdekazi
Jake : Luvo Rasemeni
Chineke! Orchestra, dir. Enrique Mazzola
Cape Town Opera Vocal Ensemble
Cheffe de choeur : Antoinette Huyssen
Mise en espace : Magdalene Minnaar
Dramaturge : Malika Rosalind
Costumes : Maritha Visagie
Chorégraphie : Yaseen Manuel
Porgy and Bess
Opéra de George Gershwin, livret d’Ira Gershwin et de DuBose Heyward adapté de la pièce de théâtre Porgy de Dorothy et DuBose Heyward (créée à Broadway en 1927), elle-même adaptée du court roman Porgy de DuBose Heyward (publié en 1925), créé au Colonial Theatre de Boston le 30 septembre 1935.
Paris, Philharmonie, concert du vendredi 11 septembre 2026