Les festivals de l’été –
Les Boréades à Beaune : lumineuse Gwendoline Blondeel

Les Boréades, Festival de Beaune, samedi 25 juillet 2026

La soprano belge enchante Les Boréades de Jean-Philippe Rameau en version de concert présentées le 25 juillet 2026 au Festival de Beaune

La tragédie lyrique de Rameau est d’une grande richesse, dans tous les domaines. L’orchestre est composé d’un pupitre de cordes assez fourni, de percussions atypiques telles qu’une sorte de grelot, une machine à vent, une plaque à tonnerre, un tambour de basque, une grosse caisse, qui retentiront avec une force terrifiante lors de la tempête de l’acte III.

L’ensemble A nocte temporis et le Chœur de chambre de Namur sont dirigés par Reinoud Van Mechelen. Nous apprécions les équilibres, les tempos, la profondeur expressive des zéphyrs, la pugnacité des vents, les danses, certaines pulsations « chamaniques », qu’il a fallu adapter à l’acoustique d’une basilique, la météo ayant rendu impossible une exécution dans la cour des Auspices de Beaune. Cela est certainement la cause d’une certaine impression de flou dans de rares passages comme l’ouverture avec les deux cors anciens, aux traits audacieux et redoutables. Comme il a été dit pour les Vêpres de la Vierge, données la veille dans la même basilique, les conditions sont idéales, un peu chaudes tout de même, des écrans latéraux viennent au secours des places aveugles, et cette fois-ci l’on a droit à un sur-titrage bienvenu. On se demande d’ailleurs pourquoi les œuvres non opératiques comme les Vêpres, à la structure singulière et au latin difficile, ne bénéficient pas du même sur-titrage. 

La Lumière contre les Ténèbres sont une thématique clef de l’œuvre écrite en 1763, en plein Siècle des Lumières. Une parole surprend dès l’acte II : « Le bien suprême, c’est la liberté », prononcée par une « créature inférieure » du cercle des dieux, une nymphe. La comparaison est rapide à faire avec Figaro ou Zarastro de Mozart ; ce qui conduit à évoquer la Franc-Maçonnerie, d’autant que Cahuzac, le librettiste (également sollicité pour Zoroastre), était maçon. Une parole chantée par Annelies Van Gramberen clôt l’œuvre, en forme de morale : « L’Amour embellit la vie » (avant son air « Comme un zéphyr »). La Lumière, l’Amour : idéaux suivis par Rameau, sans toutefois le parcours initiatique de la Flûte enchantée.

La Lumière, c’est Alphise qui l’incarne. Reine d’une lointaine contrée d’Orient, elle aime Abaris. Les camps du Bien et du Mal vont alors s’opposer : la règle voudrait qu’elle épouse un descendant de Borée ; les prétendants sont Calisis et Borilée.  Ils sont soutenus par le dieu du vent du nord, Borée. Que faire ? Alphise demande conseil à Apollon dont l’aria porte sur « la lumière féconde » (acte I). Abaris confie au grand-prêtre d’Apollon qu’il aime lui aussi la reine Alphise. Le dieu Amour donne à Abaris une flèche magique (acte II). Pour résoudre la situation, Alphise décide d’abdiquer. Elle offre à Abaris la flèche. Les prétendants sont en colère ; Borée déclenche une tempête qui emporte Alphise (acte III). Abaris est désolé ; il s’en remet aux dieux (acte IV). Par miracle, Alphise revient, toujours en lutte contre les boréades. Abaris calme tout le monde en montrant sa flèche. De plus, Apollon déclare qu’Abaris est le fils qu’il a eu avec une fille de Borée. La Lumière et l’Amour règnent sur la Terre et l’opéra s’achève sur des danses (acte V).

Le talent de Gwendoline Blondeel, qui endosse le rôle d’Alphise fait que la soprano suscite, à chacune de ses interventions, comme un changement de réalité ; alors un frisson parcourt la salle. On a l’impression que son art vocal, ciselant le cristal, apporte une clarté presque surnaturelle, qui rend les autres chanteurs plus ordinaires, et tout alentour devient plus évident. La pureté de son timbre conjuguée à l’émotion (et même les effets bruiteux sur le mot « barbarie »), la juste place de la voix, la diction limpide (nous aimons par exemple son utilisation des « è » et des « é »), les figuralismes sur « mer » ou « voguer » (acte I), les nuances de son interprétation, tantôt si précises, tantôt si puissantes, notamment dans la scène tragique qui ouvre l’acte III ou sur « tremble », « outrage », la maîtrise de la technique baroque… Le seul point étonnant que nous avons noté concerne certains aigus inexplicablement agressifs.

Reinoud Van Mechelen, en Abaris, est également remarquable. Plus l’œuvre se déroule, plus l’intelligence expressive, l’homogénéité du timbre, sans dureté et même l’aisance, la diction française, le phrasé, le sens du mot et de l’ornement dans les récitatifs… déploient leurs trésors, de l’arioso qui ouvre l’acte II jusqu’au dénouement de l’acte V.

Toutes les voix sont de qualité : le Borée de Lisandro Abadie est inquiétant et dramatique, comme dans la scène de l’acte V où il s’élève outragé face à Alphise. Les deux compères, Calisis et  Borilée, sont campés par Robert Getchell et Philippe Estèphe, aux musiques subtiles, comme l’arioso de Borilée de l’acte II, louvoyant entre menuet et récitatif. Le premier possède une voix légère ; le second impose sa présence scénique ; les deux se font facilement comprendre et servent bien le texte.

Annelies Van Gramberen assume vaillamment ses différents personnages de Sémire (dont la tessiture est très haute dans acte 1), une nymphe, l’Amour, Polymnie (surtout dans l’acte IV), avec un timbre homogène, peut-être un léger manque d’articulation. Le plus décevant est selon nous Tomáš Král en Adamas ; du récitatif au début de l’acte II ou en Apollon s’adressant à Abanis dans l’acte IV, il manque de projection et de puissance.

La direction musicale d’A nocte temporis a réalisé une distribution pertinente en invitant la soprano dans cette tragédie lyrique et en visant un ensemble homogène. 

L’orchestre s’en donne à cœur joie dans l’accompagnement varié, comme dans le fameux ouragan de l’acte III, et dans les nombreuses danses. Le fait que Reinoud Van Mechele dirige tout en chantant, d’un point de vue « historiquement informé », est plausible mais ne correspond pas à une pratique connue, en tout cas (presque) jamais signalée (au contraire d’un claveciniste). Cela ne nuit pas à la direction et au résultat sonore de l’orchestre ; ni à l’interprétation vocale : il est même probable que cette interactivité courante à l’époque baroque augmente la musicalité. Le défaut majeur est de perturber le regard de certaines personnes du public, oscillant entre l’admiration de l’homme-orchestre et la déconcentration devant cette gesticulation inversée. Les applaudissements à la fin du spectacle et le résultat sonore plaident en faveur de cette pratique lorsqu’elle est réalisée avec une telle maestria.

Le Festival de Beaune a proposé une nouvelle fois un concert somptueux, et son rayonnement se confirme chaque année.

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Les artistes

Alphise : Gwendoline Blondeel
Sémire, une nymphe, l’Amour, Polymnie : Annelies Van Gramberen
Abaris : Reinoud Van Mechelen
Calisis : Robert Getchell
Borée : Lisandro Abadie
Borilée : Philippe Estèphe
Adamas, Apollon : Tomas Kral

A nocte temporis, dir. Reinoud Van Mechelen
Chœur de chambre de Namur, dir. Thibaut Lenaerts

Le programme

Les Boréades

Tragédie lyrique de Jean-Philippe Rameau, livret attribué à Louis de Cahusac, créée à Aix-en-Provence en 1982.

Basilique de Beaune, Festival international d’opéra baroque, représentation du samedi 25 juillet 2026.