Les Festivals de l’été –
Un Wanderer inspiré du Voyage d’hiver : Matthias Goerne au Festival de Radio-France Montpellier

Winterreise, Opéra Comédie de Montpellier, lundi 13 juillet 2026
S’immerger dans Le Voyage d’hiver de Schubert avec Matthias Goerne procure une double jouissance aux auditeurs et auditrices du Festival de Radio-France Occitanie Montpellier : être transportés sur les ailes de Schubert et frissonner lorsque la canicule extérieure règne.
Que nous apporte Le Voyage d’hiver de Schubert aujourd’hui ?
Composé en 1827, le cycle de lieder Winterreise de Franz Schubert (1797-1828) est son chant de cygne, sur des poèmes de Wilhelm Müller. Dans l’Opéra-Comédie de Montpellier, devant le splendide rideau de scène (1888), la dramaturgie de ce cycle se construit peu à peu, sans mise en scène ni création visuelle. À trente ans, Schubert parvient à dérouler 24 lieder, autant de formes brèves, épousant le mal-être de l’humain sur terre – « Etranger je suis venu, étranger je repars » (lied Gute Nacht). Grâce à la traduction simultanée au-dessus de l’immense piano à queue, chaque auditeur peut percevoir le cheminement à travers un paysage esquissé. La magie de cette fusion poésie / musique vocale et pianistique est en effet d’offrir un relief à celui-ci, comme un univers organique (écosystème ?) demeuré vivant depuis deux siècles. Aux bruitages urbains – le grincement récurrent de la girouette (Die Wetterfahne), la joyeuse sonnerie du postillon (Die Post) – s’intercalent les milieux naturels des cours d’eau (Auf dem Flusse), la dynamique hivernale des vents impétueux (Der stürmische Morgen) ou des flocons de neige en sus de la présence obsédante du corbeau et de la corneille. A contrario de ces mouvements, certains lieder s’immobilisent sur des silhouettes, sorte de repères de souvenirs qui travaillent le voyageur. À cet égard, Der Lindebaum (le tilleul) constitue le cœur émotionnel de la première partie, alors que Der Leiermann (Le joueur de vielle) clôt le cycle par la lancinante mélodie (au piano) de l’instrument populaire. La rotation obstinée de sa manivelle symbolise le cycle de vie tandis que l’hiver en symbolise la finitude (prémonitoire de la disparition de Schubert, un an plus tard ?). Grâce aux élans sincères et à la feinte simplicité du compositeur, ce réceptacle de lieux et d’émotions entrelacés nous parle et nous étreint.
Un Wanderer et un pianiste inspirés
La figure du Wanderer ou du Fahrender[1] (voyageur) est consubstantielle à l’errance du Romantisme allemand. C’est avec une finesse, une profondeur et une concentration impressionnantes que les deux artistes l’illustrent, sans aucune pause.
Le pianiste Mikhail Pletnev interprète le cycle sur son propre piano de concert Kawai (mis à disposition par Kawai Europa GMBH), assis sur sa propre chaise. Riche d’une carrière internationale servant le répertoire romantique (plus de 40 albums chez DG), l’artiste est un partenaire précieux, adoptant une approche résolument chambriste. On apprécie sa manière de varier les retours de la ritournelle (prélude, interlude et postlude) au sein de chaque Lied : par le tempo, le toucher, la pédale. Voire le staccato trépidant de Letze Hoffnung (Dernier espoir). Il semble le timonier du voyage, lui qui assume les ruptures de tempo prévues par Schubert et qui enchaîne plus souvent que de coutume les lieder.
La force du baryton allemand Matthias Goerne est de transmettre son talent d’interprète international (du rôle de Jochanaan dans Salomé jusqu’à Wozzeck) dans chacune des vingt-quatre étapes du voyage. Avec fort peu de gestuelle, guidé par son puissant imaginaire et celui de son complice pianiste, il transforme chaque pièce en drame éclair. Subtilement élégiaque avec des aigus d’une extrême douceur, ténébreux dans ses graves (Gefrorene Tränen), brusquement féroce dans les ruptures de registre et de tempo de Frülingstraum (Rêve de printemps), baudelairien dans l’évocation des « trois soleils » de la nuit (Die Nebensonnen), il n’oublie jamais la conduite du legato. Cependant, l’unité de sa vision englobe au moins deux constantes. L’une est vraiment singulière chez les interprètes de ce cycle ô combien cultivé : il fait vivre à lui seul le dialogue intérieur des différentes voix, une dualité très romantique. L’autre est davantage partagée par ses confrères, notamment pratiquée à la perfection par Dietrich Fischer-Dieskau qui fut son enseignant ! Il s’agit de jouer de la suspension de l’anacrouse, une astuce qui lance le balancement de la phrase schubertienne. Ainsi, l’intensité hypnotique déployée par le baryton le distingue d’autres interprétations du Winterreise par une théâtralité concentrée.
Au Festival Radio-France Occitanie Montpellier, le succès public obtenu par les deux artistes prolonge le triomphe remporté par Matthias Goerne au Festival d’Aix-en-Provence en 2024. Il y incarnait déjà ce Wanderer dans une version accompagnée d’une création visuelle.
[1] Voir le cycle des Lieder eines fahrenden Gesellen de Gustav Mahler.
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Matthias Goerne, baryton
Mikhaïl Pletnev, piano
Winterreise
Cycle de 24 lieder pour piano et voix de Franz Schubert sur des poèmes de Wilhelm Müller.
Opéra Comédie de Montpellier, concert du lundi 13 juillet 2026.