Bach (Cantates II : Actus tragicus) à Versailles : le souffle profond de Gardiner

Bach, « Cantates II: Actus tragicus », Chapelle Royale de Versailles, vendredi 12 juin 2026
L’écoute allait-elle être à la hauteur de l’attente ? Retrouver John Eliot Gardiner fut plus qu’un évènement : un pur bonheur.
Dès la Sinfonia et surtout le premier le chœur de Christ lag in Todesbanden (Le Christ gisait dans les liens de la mort), on est saisi par une interprétation qui étire le temps. Qui, dans cette cantate, a osé prendre un tel tempo qui bouscule les traditions ? Qui a fait de cette œuvre pascale une telle réflexion sur la mort, où chaque mot est ciselé, détaillé, chaque inflexion musicale scrutée dans une construction pensée, totalement assumée ? Car il s’agit bien d’une vision murie par les ans. Jamais je n’avais entendu ce premier chœur ni l’ensemble de cette cantate de jeunesse résonner avec autant de contrastes, dans une vision d’une rare profondeur, celle dont le chef ne se départit jamais : il semble (re)créer une partition si souvent jouée avec empressement, lui donnant une ampleur inaccoutumée .
Le chœur suivant, balancement hypnotique d’une ineffable douceur, nous berce tout en parlant de la mort indépasssable, avant l’intervention incisive et dramatique des quatre ténors dans Jesus Christus, Gottes Sohn (Jésus Christ, fils de Dieu) puis le chœur jubilatoire Es war ein wunderlicher Krieg (Ce fut une guerre étrange), chanté sur la pointe des mots avec la dentelle tissée par la basse continue (délicate Kinga Gaborjani à la viole) et le basson. Quant à l’air de basse Hir ist das rechte Osterlamm (Voici le véritable agneau de Pâques), étiré, magnifiquement entonné par Alex Ashworth au timbre éclatant, il semble étrangement évoquer les gouffres de Parsifal dans son thrène et sa déclamation. Que de surprises dans cette interprétation – dans cette recréation !
C’est là bien plus que le fruit de cette longue fréquentation du monde de Bach, dès avant le fameux pèlerinage Bach de l’an 2000 qui amena Gardiner à proposer l’intégrale des Cantates dans d’innombrables lieux. Il y a une maturité et une gravité qui tissent une étoffe particulière, riche, douce, enveloppante. L’amour de John Eliot Gardiner pour les voix se ressent sans cesse dans ce travail d’orfèvre, jouant sur le souffle même des chanteurs, grâce à un chœur d’une justesse confondante. Cela était d’une rare évidence et perfection avec les trois chœurs a cappella de Schein et Schütz, dispensant une sérénité et un recueillement intérieur ineffables avec un soin du pianissimo et des contrastes plus subtils les uns que les autres.
The Constellation Choir and Orchestra enchantait la soirée dans la cantate Ich hatte viel Bekümmernis (J’avais une grande affliction), introduite par cette mélodie infinie du hautbois (bouleversant Michael Niesemann), enchaînant sur la clarté diaphane et imparable des chœurs puis l’air Seufzer, Tränen, Kummer, Not (Soupirs, larmes, chagrin, détresse) nous faisant découvrir Marie Luise Werneburg une soprano à la voix d’ange mais à l’interprétation incarnée, d’un jeu dramatique qui touchait au cœur. Elle fut la lumière d’un concert où les solistes chantaient tous dans le chœur.
Cette cantate BWV 21 se refermait dans l’éclat d’un chœur final où les timbales et les trois trompettes vibrionnantes rehaussaient un message de joie, en total contraste avec la seconde partie. Car c’est la sensualité de deux flûtes qui s’invitait dans la célèbre Actus tragicus, la cantate106 Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit (Le temps de Dieu est le temps le meilleur). L’instrumentarium est resserré en une petite formation de neuf musiciens. Les flûtes de Rachel Beckett et Catherine Latham faisaient merveille dans cet autre moment suspendu dont le climat d’introspection, la gravité et l’intensité n’ont rien à voir avec l’enregistrement gravé il y a déjà plus de trente-cinq ans par John Eliot Gardiner.
Enfin, contraste à nouveau avec la cantate à grand effectif Wachet auf, ruft uns die Stimme (La voix nous crie : réveillez-vous), où l’on retrouvait avec bonheur le duo soprano-basse avant le célèbre choral dit « du veilleur ». Alors, qu’importe les quelques rares scories du violon, délicat mais parfois un peu aigre en son solo, dans les aigus d’Alice Pierrot, d’un hautbois au long souffle mais avec quelques faiblesses, d’une alto s’arrêtant dans son air avant de le reprendre avec une émotion contenue. Car l’essentiel était bien ailleurs, dans cette attention portée par le chef à la densité des mots, au sens de ce qui est chanté.
Après un premier concert de cantates donné la veille en cette même Chapelle Royale, dans une interprétation qui fut heureusement filmée, John Eliot Gardiner donna ce soir un Bach comme un baume, profondément humain, à l’émotion intense, muri comme rarement.
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!
Marie Luise Werneburg, Soprano
Iris Korfker, Alto
Jonathan Hanley, Graham Neal, Gareth Treseder, Ténors
Alex Ashworth, Basse
The Constellation Choir and Orchestra, dir. John Eliot Gardiner
Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Christ lag in Todesbanden, BWV 4
Johann Hermann Schein (1586-1630) : Was betrübst du
Johann Sebastian Bach : Ich hatte viel Bekümmernis, BWV 21
Heinrich Schütz (1585-1672) : Selig sind die Toten
Johann Sebastian Bach : Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit, BWV 106
Johann Hermann Schein : Ich freue mich
Johann Sebastian Bach : Wachet auf, ruft uns die Stimme, BWV 140
Chapelle Royale de Versailles, concert du vendredi 12 juin 2026