Samuel Hasselhorn chante Schubert et l’Espoir salle Cortot

Lieder de Schubert, Paris, salle Cortot, mardi 21 avril 2026

Fort du succès de son dernier album Schubert Hoffnung, paru tout récemment (troisième volume de la série Schubert 200), Samuel Hasselhorn — aujourd’hui considéré comme l’un des schubertiens les plus accomplis de sa génération : voyez le portrait que lui consacrait il y a quelques jours notre collaborateur Vinicius van Eyck — a proposé un florilège de lieder largement puisés dans cet enregistrement. Une manière particulièrement judicieuse de défendre ce disque en donnant à entendre, en concert, quelques-unes de ses pages emblématiques devant un public déjà acquis à la cause du compositeur comme à celle du baryton allemand.

L’année 1826, dont sont issus les lieder au programme, marque chez Schubert une période d’intense effervescence créatrice. Si certaines pages demeurent empreintes de nostalgie, voire d’une sombre mélancolie — à l’image de Im Jänner ou encore de Über Wildemann, dont le rythme tourmenté rappelle celui du « Rückblick » de la Winterreise —, elles laissent également affleurer une forme d’apaisement et une confiance renouvelée en l’espoir. Le programme conçu par Samuel Hasselhorn mêle habilement pièces célèbres (Im Frühling, Der Wanderer an der Mond) et certains lieder plus rares, offrant ainsi un panorama riche et nuancé.

Dès Im Freien (le lied ouvrant ce Liederabend), trois qualités fondamentales de l’art du baryton s’imposent avec évidence. D’abord, une maîtrise du souffle absolument exemplaire, lui permettant de lier deux segments d’une même phrase musicale là où d’autres interprètes sont contraints de poser une respiration. L’attention portée aux consonnes — essentielles dans le chant allemand — n’entrave par ailleurs en rien le legato, toujours souverain. Ensuite, une remarquable aisance dans les nuances, notamment dans l’usage du chant piano et de la voix mixte, toujours intégrés avec une parfaite homogénéité à la pâte vocale : jamais la ligne ne se fracture, jamais la voix ne semble changer de nature, mais elle se colore au contraire subtilement sans changer d’essence. Enfin, une diction d’une clarté irréprochable, qui évite tout maniérisme ou affectation pour servir avant tout la lisibilité du texte et son articulation avec la musique..

C’est dans les registres de la douceur et de la tendresse que Samuel Hasselhorn touche peut-être le plus profondément. La phrase finale d’Am Fenster, où affleure l’image d’un visage bienveillant tourné vers le ciel, se déploie avec une délicatesse saisissante. De même, la voix mixte d’une extrême douceur dans certains passages introspectifs, ou encore les pianissimi poétiques de Die Blume und der Quell, notamment dans les interventions chantées de la source, témoignent d’un art de la demi-teinte particulièrement abouti.

Mais l’un des grands mérites de l’interprète réside dans sa capacité à renouveler constamment l’expression. Dans ces lieder souvent strophiques, où la musique peut parfois se répéter d’un couplet à l’autre, il parvient à éviter toute impression de redite grâce à un éventail de couleurs et de nuances sans cesse renouvelé. Ce travail s’opère tant à l’échelle globale — comme dans Das Zügenglöcklein, où la diversité du texte trouve un écho dans la variété de l’interprétation — qu’au niveau du détail, lorsqu’une même phrase est répétée avec des intentions différentes : supplication, injonction ou prière délicate se succèdent ainsi avec une grande finesse dans les différents « Steh auf ! » qui ponctuent le célèbre Ständchen.

https://www.youtube.com/watch?v=tVl7hg2H0Os&list=RDtVl7hg2H0Os&start_radio=1

Das Zügenglöcklein

Kling’ die Nacht durch, klinge,
Süßen Frieden bringe
Dem, für den du tönst,
Kling’ in weite Ferne,
So du Pilger gerne
Mit der Welt versöhnst.

Aber wer will wandern
Zu den lieben andern,
Die vorausgewallt?
Zog er gern die Schelle?
Bebt er an der Schwelle,
Wann »Herein« erschallt?

Gilt’s dem bösen Sohne,
Der noch flucht dem Tone,
Weil er heilig ist!
Nein, es klingt so lauter,
Wie ein Gottvertrauter
Seine Laufbahn schließt.

Aber ist’s ein Müder,
Den verwaist die Brüder,
Dem ein treues Tier
Einzig ließ den Glauben
An die Welt nicht rauben,
Ruf ihn, Gott, zu dir.

Ist’s der Frohen einer,
Der die Freuden reiner
Lieb und Freundschaft teilt,
Gönn ihm noch die Wonnen
Unter dieser Sonnen,
Wo er gerne weilt.

(Johann Gabriel Seidl)

La cloche du défunt

Sonne, sonne toute la nuit,
apporte une douce paix
à celui pour qui tu sonnes !
Sonne au loin ;
ainsi, tu réconcilies les pèlerins
avec le monde.

Mais qui souhaiterait se rendre
auprès des êtres chers
qui nous ont précédés ?
Bien qu’il ait fait sonner la cloche avec joie,
il tremble sur le seuil
quand une voix crie « Entre ».

Est-ce pour le fils méchant
qui maudit encore ce son
parce qu’il est sacré ?
Non, la cloche sonne plus fort encore
quand un homme qui fait confiance à Dieu
achève le voyage de sa vie.

Mais s’il s’agit d’un homme fatigué
abandonné par les siens,
dont la foi en ce monde
n’a été sauvée
que par une bête fidèle,
appelle-le à toi, ô Dieu !

S’il s’agit d’un des bienheureux,
qui partage les joies
de l’amour et de l’amitié,
alors accorde-lui encore le bonheur
sous ce soleil,
où il s’attarde volontiers !

Pour ce récital, Samuel Hasselhorn retrouve son fidèle partenaire Ammiel Bushakevitz. Certains confrères ont pu parfois lui reprocher, notamment dans la récente Schöne Müllerin, un rubato excessif ou un certain maniérisme ; nous n’avons rien entendu de tel ici. Certes, quelques choix rythmiques surprennent parfois, mais ils sont peut-être le fruit d’une réflexion commune et non pas le seul fait du pianiste, et ils servent toujours une vision cohérente. Ainsi, An Silvia adopte un tempo décidé, débarrassé de tout sentimentalisme, tandis que Der Wanderer an den Mond est abordé dans un tempo moins vif qu’à l’accoutumée, conférant au parcours du Wanderer une certaine gravité – du moins, un aspect moins « sautillant » que dans d’autres versions précédemment entendues.
La complicité entre les deux artistes est en tout cas manifeste. Ammiel Bushakevitz trouve constamment la juste place, évitant aussi bien l’effacement que l’excès de présence. Le piano devient tour à tour écrin sonore, partenaire dialoguant avec la voix — comme dans Fischerweise —, ou encore protagoniste à part entière : les pièces pour piano seul, telles que le délicat Kupelwieser Walzer, révèlent d’ailleurs toute la finesse et la poésie de son jeu.

Le récital s’achève sur une émouvante interprétation de Der Vater mit dem Kind, sorte de conclusion fantasmée et apaisée du Roi des Aulnes, dans laquelle le père parviendrait à sauver son enfant et à l’endormir en le berçant dans ses bras. Ce moment d’une magnifique douceur enveloppante prépare idéalement le bis unique — mais après un programme déjà très généreux —, le sublime Im Abendrot, donné avec un legato parfait et une poésie suspendue.

Chaleureusement accueilli, ce concert confirme l’excellence du duo et donne envie de les retrouver très prochainement, notamment lors de leurs prochaines apparitions en juillet au Château de Marolles en Touraine (festival Hier et Aujourd’hui), ou dans la Winterreise qu’ils proposeront en août dans le cadre du festival du Périgord Noir, puis au Théâtre des Champs-Élysées en octobre. Reste la question de l’adéquation entre ce cycle intimiste et une vaste salle de 2000 places : à cet égard, la salle Cortot apparaît comme un écrin idéal pour le lied ou la mélodie, offrant une proximité rare avec les artistes, au point de donner l’illusion qu’ils ne chantent et ne déclament la poésie que pour vous seuls…

https://www.youtube.com/watch?v=6bqqh9Ildew&list=RD6bqqh9Ildew&start_radio=1

Der Vater mit dem Kind

Dem Vater liegt das Kind im Arm,
Es ruht so wohl, es ruht so warm,
Es lächelt süss: lieb’ Vater mein!
Und mit dem Lächeln schläft es ein.
Der Vater beugt sich, atmet kaum,
Und lauscht auf seines Kindes Traum;
Er denkt an die entschwund’ne Zeit
Mit wehmutsvoller Seligkeit.

Und eine Trän’ aus Herzensgrund
Fällt ihm auf seines Kindes Mund;
Schnell küsst er ihm die Träne ab,
Und wiegt es leise auf und ab.

Um einer ganzen Welt Gewinn
Gäb er das Herzenskind nicht hin.
Du Seliger schon in der Welt,
Der so sein Glück in Armen hält!

(Eduard von Bauernfeld)

Le père et l’enfant

L’enfant repose dans les bras de son père,
si bien blotti, si bien au chaud.
Il sourit tendrement : « Cher papa ! »
Et s’endort avec ce sourire.
Le père se penche, retenant son souffle,
à l’écoute du rêve de son enfant ;
il repense au temps passé
avec une douce nostalgie.

Et une larme venue du plus profond de son cœur
tombe sur la bouche de l’enfant ;
vite, il embrasse cette larme pour la faire disparaître,
et berce doucement l’enfant.

Il n’échangerait son enfant bien-aimé
pour rien au monde.
Heureux êtes-vous en ce monde,
vous qui tenez ainsi votre bonheur dans vos bras.

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Les artistes

Samuel Hasselhorn, baryton
Ammiel Bushakevitz
, piano

Le programme

Récital de lieder de Schubert

Im Freien, D.880
Lebensmut, D.883
Am Fenster, D.878
Über Wildemann, D.884
Kupelwieser-Walzer, D.Anh.I/14
Krähwinkler Tanz, D.980
Fischerweise, D.881
Ständchen, D.889
Totengräberweise, D.869
Im Jänner 1817 (Tiefes Leid), D.876
An Silvia, D.891
Der Wanderer an den Mond, D.870
An mein Herz, D.860
Das Zügenglöcklein, D.871
Sehnsucht, D.879
Im Frühling, D.882
Wiener Damen-Ländler und Ecossaisen, D.734; Nr. 14-18
Die Blume und der Quell, D.874
Alinde, D.904
Der Vater mit dem Kind, D.90

Bis : Im Abendrot, D. 799

Paris, salle Cortot, concert du mardi 21 avril 2026.