Versailles : dans la lumière de Castor et Pollux

Castor et Pollux, Opéra Royal de Versailles, dimanche 12 avril 2026

1737 : C’est la création du troisième opéra d’un jeune Rameau de cinquante-quatre ans, proposant une version dérivée du mythe d’Orphée, Pollux allant rechercher son demi-frère Castor aux enfers. Mais au-delà, c’est un hymne à l’amour que dépeint le dijonnais : amour fraternel allant jusqu’au double sacrifice puisque Pollux, fils de Jupiter, accepte de déchoir en renonçant à son immortalité afin de prendre la place de son frère dans les ténèbres éternelles. Dans ce geste, il sacrifie également son amour pour Télaïre, l’amante éplorée de Castor, au risque de plaquer sa femme, Phébée, seule victime de l’affaire puisque, de désespoir, elle se suicide – mais ici, revient chanter dans le chœur final !

On ne peut qu’être saisi par le symbolisme de l’œuvre, devenu aussi un hymne à la liberté – du choix et du cœur. Cette tragédie n’en est pas une : moment inouï dans le monde du spectacle, elle commence par les funérailles de Castor, mais se termine dans un happy end rayonnant, puisque Jupiter intervient pour immortaliser les demi-frères en les envoyant au septième ciel de la constellation  des Gémeaux. Ainsi, à l’ombre pesante qui avait coloré les terribles tragédies lyriques lullystes comme les dernières années du siècle louis-quatorzien semblent succéder les lumières d’un XVIIIe siècle nouveau.

Quel contraste ! Pour qui a entendu (et vu) la production de Castor et Pollux que l’Opéra de Paris proposait l’an dernier sous la direction de Teodor Currentzis, l’interprétation donnée par Leonardo García-Alarcón était un bain de jouvence. Aux choix pour le moins étranges du chef gréco-russe, entre brusqueries, alanguissements et maniérismes, succédait un Rameau d’une sève aux accents vifs, dans un vrai sens du drame à conduire et sans aucune affectation.

Moment final d’une tournée qui a commencé à l’Opéra de Genève, dans une mise en scène d’Edward Clug, avant de passer par Namur, ce Castor et Pollux était donné dans une version de concert, légèrement et agréablement mise en espace, avec une distribution différente de la création genevoise.                  

Certains choix musicaux du chef helvético-argentin ont pu étonner, à commencer par l’absence du Prologue ; mais ainsi, nous sommes immédiatement au cœur de l’action. Le contraste avec l’ouverture, vive, colorée, à l’orchestre charnu, est total puisque nous voici plongés, par le tambour funèbre de Laurent Sauron, dans les affres d’une bouleversante déploration chorale, d’autant que les choristes sont placés au balcon, à cour et à jardin, spatialisant le son avec de belles qualités de couleurs, d’intensité et d’homogénéité dont le Chœur de Chambre de Namur ne sera pas avare durant tout le concert, impressionnant dans « Connaissez votre puissance » ou « Brisons tous nos fers », comme dans l’exultation du chœur final.

D’emblée Télaïre, dans son fameux grand air « Tristes apprêts, pâles flambeaux », Judith van Wanroij nous touche par ses aigus filés et la longueur du souffle. Soutenue par un orchestre sonore, aux graves déployés en soutien de somptueux bassons, son chant semble désincarné, venu d’un autre monde, celui d’où elle pleure son amant – chant dont le volume resta ensuite légèrement en retrait de celui des autres protagonistes. Mais cela ajoutait à la touchante vulnérabilité d’un personnage qu’elle sut rendre attachant. Lorsqu’au troisième acte elle chante « On dit qu’on aime, on est aimé », elle se fond dans la flûte de Serge Saïta, toujours aussi poétique dans ses multiples interventions. Si elle fut la seule à avoir recours à une partition, cela s’explique par la défection, pour raison de santé, de Sophie Junker qui chantait le rôle à Genève comme à Namur. Judith van Wanroij connait déjà bien un rôle qu’elle a enregistré sous la direction de György Vashegyi.

Dans cet enregistrement, Castor était d’ailleurs campé par Reinoud Van Mechelen, habitué du rôle puisqu’également sur la scène de l’Opéra Garnier l’an passé. Il faut dire qu’en spécialiste de Rameau, il convainc dès son apparition tardive (à l’acte IV) et focalise tous les regards durant ces deux derniers actes où il est si présent. Puissance, lyrisme, incarnation et déclamation : il n’est plus nécessaire de redire les qualités du timbre si caractéristique du haute-contre. Une fois encore, il emporte tous les suffrages et son « Séjour de l’éternelle paix » (au tempo retenu, jamais alangui) était d’une tendresse infinie, déchirée. Dans la scène du tonnerre, il est confondant de désespoir avant de s’attendrir au son des flûtes. Dans les duos avec Pollux puis Télaïre au dernier acte, il est bouleversant. Du très grand art.

C’est également ainsi que l’on peut qualifier l’incarnation de Pollux par le baryton Thomas Dolié. Autorité, ampleur vocale et là aussi, comme pour tous, une diction parfaite. Son Pollux est touchant d’humanité (« Que n’ai-je le sort de mon frère ! »), de noblesse et d’élégance. Et lorsque s’adressant à Jupiter, son chant « s’élève en tremblant jusqu’à toi », on est frappé par le contraste entre les mots et une voix qui, loin de trembler, nous fait frissonner. La Phébé de Victoire Bunel n’était pas en reste, par sa chaude voix de mezzo comme par la présence qu’elle a su donner à cette pauvre Phébée délaissée et trompée. Le baryton-basse Olivier Gourdy campait avec autorité et clémence un Jupiter sonnant, avec un souffle ensoleillé lorsqu’il chante « la fête de l’univers » au dernier acte. Alors qu’au premier acte, ses interventions avec Clément Debieuvre étaient conquérantes, le ténor se révélant particulièrement brillant dans sa joute musicale avec la trompette naturelle éclatante de Victor Theuerkauff que le chef eut la bonne idée de faire se produire sur le plateau pour un grand moment de pure virtuosité vocale et instrumentale – avec toutes les reprises.

C’est bien l’ensemble de la distribution qui se coulait dans le moule d’une déclamation et d’un chant à la française, jusqu’à la seule italienne de la distribution, la soprano vénitienne Giulia Bolcato, qui par sa grâce, son agilité et son timbre, transformait chacune de ses interventions en moment magique, offrant un duo capiteux avec Alice Marzuola, la soliste lumineuse du Chœur de Chambre de Namur.

 

Répétitions à Genève – © Francois de Maleissye

Les interprétations ramistes de Leonardo García-Alarcón surprennent souvent les puristes. Ce fut le cas avec Les Indes Galantes à l’Opéra de  Paris en 2019. Ce Castor et Pollux n’échappe pas à la règle. D’où vient que le chœur des plaisirs de l’acte II se mue en (sublime) duo féminin ou que dans la chaconne finale apparaissent les quatre personnages de la tragédie ? Qu’importe si certains choix empruntent à la version de 1754 et complètent la V.O. de 1737, car l’ensemble ne manque pas de cohérence. Ainsi, la présence du complice Quito Gato au sein d’une basse continue fournie, avec sa guitare et son style propre au théorbe, donne un caractère teinté de couleurs reconnaissables du style Alarcon . Le chef sculpte le son à mains nues avec un sens des contrastes amenant de vrais ruptures dramatiques, ordonnant les fureurs des monstres et des démons du troisième acte, déchainant le chœur et l’orchestre. Tout vit, tout frémit dans chacune des entrées orchestrales. Parfois, cela bouscule la Capella Mediterranea, pourtant magnifiquement emmenée par le premier violon de Pascale Giguère. Mais toujours avec une énergie qui relance l’action, dans la lumière de Rameau.

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Les artistes

Castor : Reinoud Van Mechelen
Pollux : Thomas Dolié
Télaïre : Judith van Wanroij
Phébé : Victoire Bunel
Jupiter, Athlète 2 : Olivier Gourdy
Athlète 1, Le Grand Prêtre : Clément Debieuvre 
Une suivante d’Hébé, Une ombre heureuse, Un Plaisir : Giulia Bolcato
Alice Marzuola, soliste du Chœur de Chambre de Namur

Chœur de Chambre de Namur (Thibaut Lenaerts, Chef de chœur)
Cappella Mediterranea – Leonardo García-Alarcón, direction, clavecin et orgue

Le programme

Castor et Pollux

Tragédie en musique de Jean-Philippe Rameau, livret de Gentil-Bernard (1737)

Opéra Royal de Versailles, représentation du dimanche 12 avril 2026