Verdi, enfin ! I MASNADIERI entrent en triomphe au répertoire de l’Opéra de Marseille

I masnadieri, Opéra  Marseille, dimanche 8 février 2026

Malgré un livret impossible, le souffle romantique du Sturm und Drang< (« Tempête et Passion »), cher au théâtre de Schiller, est tout entier contenu dans ces Brigands qui font grand effet dans la salle phocéenne, admirablement servis par une distribution stellaire.

Des vertus de la version de concert

Tout véritable amateur d’opéra est évidemment convaincu qu’Opéra et Théâtre ne doivent faire qu’un et, qu’autant que possible, c’est dans une mise en scène et avec une scénographie que les ouvrages lyriques doivent être présentés au public, ne serait-ce que pour en montrer l’actualité.
Toute théorie souffrant cependant ses exceptions, nous n’étions pas convaincus, à l’issue de cette unique représentation, de l’intérêt de présenter I Masnadieri dans une version scénique.
On sait pourtant que l’époque de la composition de l’opéra est celle où Verdi est constamment à la recherche de grands textes littéraires au souffle ample et généreux : après Hugo, Byron et, surtout Shakespeare (Macbeth est créée à Florence en 1847), c’est, de nouveau, au tour de Friedrich Schiller d’inspirer le compositeur émilien. Après Giovanna d’Arco (1845), Die Räuber (Les Brigands) est un sujet qui ne peut que stimuler la veine musicale verdienne et développer son originalité musicale, déjà si en avance sur son temps : on y entend, en effet, une énième déclinaison du conflit de l’homme tiraillé entre son devoir social et politique et ses aspirations les plus intimes… même si le génie de Verdi trouvera, un jour, dans Luisa Miller et, surtout, dans Don Carlos – toujours d’après Schiller – des exemples plus achevés pour exprimer son amour de la littérature romantique, avec sa succession de clairs-obscurs, d’actions palpitantes et de forte charge émotionnelle.
Il est, de fait, dommage que le livret de l’ami Andrea Maffei, pourtant fin traducteur de langues étrangères et dont l’épouse tenait l’un des salons les plus réputés de l’intelligentsia milanais, ait si peu réussi à faire entrer l’essence du texte de Schiller dans la vérité théâtrale, désormais au cœur de l’esthétique verdienne.
C’est donc en se concentrant sur une partition « laboratoire », où le compositeur explore ses langages musicaux futurs, qu’il faut, aujourd’hui, aller chercher l’immense legs de ces Brigands : ici, la version de concert trouve tout son intérêt manifeste.

Une direction d’orchestre et de chœur mettant en valeur une partition bien loin d’être mineure

Au risque de se répéter, on est de nouveau convaincu, à l’issue de cette représentation, de l’impérieuse nécessité à ne jamais étiqueter la production opératique verdienne de qualificatifs faciles, mais peu probants, tels que « ouvrages majeurs » ou « ouvrages mineurs » : comme aime souvent à le répéter le maestrone Riccardo Muti, la seule catégorisation qui tienne, avec Verdi, est celle différenciant ouvrages de jeunesse, de la maturité et de la vieillesse.
Composé à l’âge de trente-quatre ans, I Masnadieri est une partition à la construction solide qui contient plusieurs pépites, tant sur le plan vocal que purement musical.

Particulièrement bien mise en exergue par Paolo Arrivabeni (un chef à retrouver en interview ici !) – dont le choix dans ce type d’entreprise parait naturellement s’imposer tant il est un serviteur fidèle des œuvres de jeunesse du cygne de Bussetto – la sinfonia initiale frappe d’emblée par sa construction large et expressive et, surtout, par l’importance donnée à un solo de violoncelle, unique – sauf erreur – dans l’histoire du mélodrame italien de cette période : à Marseille, le phrasé et le legato de l’instrument de Xavier Chatillon parviennent à immédiatement créer ce climat de tension douloureuse et retenue, lourd de la dramaturgie à suivre.
Habitué de la phalange phocéenne, Paolo Arrivabeni sait mieux que personne mettre en évidence les couleurs encore belcantistes, voire extatiques, de la partition – en particulier dans les parties vocales réservées à Carlo et à Amalia – tout en réussissant à parfaitement dégager le romantisme sombre voire la théâtralité déchirante des notes dévolues au « méchant » Francesco ou au vieux Massimiliano.
De même, l’alchimie opère parfaitement dans la façon dont le chef italien – en étroite collaboration avec Florent Mayet – sait donner aux parties chorales, particulièrement nombreuses ici, l’importance qu’il leur revient. Loin des grands élans risorgimentaux, le chœur pour I Masnadieri est un acteur principal, auquel il revient souvent d’étoffer les cabalettes des trois principaux protagonistes, faisant alors monter le souffle verdien de plusieurs degrés.

Un plateau vocal exceptionnel

Tant dans ses rôles de composition que dans ses premiers plans, la soirée réserve de très grands moments. De l’Arminio de l’impeccable Carl Ghazarossian au pasteur Moser de Thomas Dear en passant par le Rolla de Raphaël Brémard, la distribution réunie est des plus soignées.

En Massimiliano, rôle tout de même crée par une véritable légende du chant, Luigi Lablache, la jeune et prometteuse basse géorgienne Giorgi Manoshvili fait des débuts fracassants sur la scène phocéenne. Dans un emploi qui n’offre aucun air véritable à son interprète mais qui doit cependant assurer des duos et de nombreux ensembles avec le trio de tête habituel (soprano, ténor, baryton), Giorgi Manoshvili fait preuve des qualités que nous lui connaissions déjà lors de ses prestations au Teatro San Carlo de Naples : soutien de la voix, projection parfaite, graves abyssaux, agilité dans le phrasé. Un régal que Marseille a déjà envie de réentendre !

Dans ses opéras des « années de galère », comme il les nommait lui-même, Giuseppe Verdi confie à ses ténors des tessitures souvent complexes, regardant encore vers le bel canto romantique et le chant di grazia bellinien et donizettien tout en faisant déjà des pré-incursions dans ce qui deviendra le chant verdien de la maturité, celui des Manrico, Alfredo et autres Duca di Mantova. Antonio Poli dispose de nombreux atouts pour faire le grand écart entre ces types d’emploi et, en tout premier lieu, d’un médium corsé qui lui permet de faire belle impression dès les premiers accents de son air d’entrée « O mio castel paterno ». Si la cabalette qui suit, « Nell’argilla maledetta », ne présente pas immédiatement une couleur brillante dans l’aigu, la vaillance est bien, pour sa part, au rendez-vous. C’est à l’acte II, avec sa scène « Come splendido e grande il sol tramonta ! » que la voix du ténor se libère totalement pour nous donner à entendre, jointe à celle de sa partenaire féminine, un duo « Ma un’iri di pace » extatique et suspendu, de toute beauté. A l’écoute de cette voix, on ne peut s’empêcher de penser souvent à celle de l’illustre Carlo Bergonzi, si familier de ce type d’emploi.

C’est la troisième fois que nous entendions Nicola Alaimo en Francesco (après le festival de Radio France-Montpellier, en 2011, et l’Opéra de Monte-Carlo, en 2018) et c’est peut-être la plus accomplie, tant le chanteur semble avoir encore approfondi sa conception du rôle. Toujours aussi ample, la voix du baryton palermitain donne à entendre une émission souveraine, au grave impérieux et à l’aigu solide qui font merveille dans un rôle dont le créateur, Filippo Coletti, était à la fois familier des emplois rossiniens (Il Turco in Italia en particulier) et verdiens (I due Foscari puis, plus tard, Rigoletto et Simon Boccanegra) : lors de sa grande scène, à l’acte IV, « Pareami che sorto da lauto convito », Alaimo réalise un numéro d’acteur-chanteur absolument bluffant où l’interprétation dramatique n’oublie jamais l’art du chant verdien. Chapeau l’artiste !

Dans un rôle crée par Jenny Lind, le célèbre «rossignol suédois », la soprano géorgienne Nino Machaidze donne une leçon de chant, sachant conjuguer, avec une rare maestria, les qualités d’un chant angelicato et voluptueux – celui dont la chanteuse sait user dans sa fréquentation des rôles donizettiens et, ici, dans son air d’entrée « Lo sguardo avea degli angeli » – à celles d’un chant inspiré et élégant – « Tu del mio Carlo in seno » -, celui du Verdi au noble réalisme de Luisa Miller et de Traviata. Chacune des apparitions de cette Amalia racée, dont le plaisir de chanter est une évidence de tous les instants, constitue un moment suspendu, dont les trilles et autres fioritures de la cabalette « Carlo vive ? » cristallisent, ce soir, toute l’étendue spectaculaire : « Stupenda ! » entend-on même parmi les acclamations du public. C’est plus que mérité.

L’enthousiasme délirant avec lequel le public salue et rappelle à plusieurs reprises ce cast stellaire, à l’issue de la matinée, restera gravé dans l’oreille, longtemps après la chute du rideau.

Les artistes

Amalia : Nino Machaidze
Francesco : Nicola Alaimo
Carlo : Antonio Poli
Massimiliano : Giorgi Manoshvili
Arminio : Carl Ghazarossian
Moser : Thomas Dear
Rolla : Raphaël Brémard

Orchestre de l’Opéra de Marseille, direction : Paolo Arrivabeni

Chœur de l’Opéra de Marseille, direction : Florent Mayet

Le programme

I Masnadieri, opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi (1813-1901), livret d’Andrea Maffei d’après Die Rauber (Les Brigands), drame de Friedrich Von Schiller (1759-1805), créé au Her Majesty’s Theater, Londres, 22 juillet 1847

Version de concert donnée à l’Opéra de Marseille le dimanche 8 février 2026 (création à Marseille)