Exils #2 à l’Opéra Orchestre de Montpellier

Exils #2, Opéra de Montpellier, samedi 7 février 2026
Peace, Peace, Peace ! La formule incantatoire rythme le déroulé d’Exils #2, le concert donné à l’Opéra-Comédie avec l’Orchestre national et le Chœur de l’Opéra de Montpellier, dirigés par Vitali Alekseenok. En contrepoint des pièces interprétées, les performances vidéo de Juliette Deschamps sensibilisent le public à cette douloureuse thématique sans entrer dans le champ mortifère de l’actualité.
Exils #2 parmi les programmations insolites des Opéras français
En janvier, Première Loge communiquait sur les programmations insolites des Opéras français. À l’Opéra Orchestre national de Montpellier, dirigé par Valérie Chevalier, la seconde édition d’Exils #2 maintient courageusement le cap sur un phénomène majeur de notre siècle, cet arrachement à la terre natale pour survivre. Une thématique également présente au Capitole de Toulouse avec les représentations de La Passagère, de M. Weinberg, compositeur fuyant la Pologne envahie en 1939. En fuyant les opérations de guerre, de persécution politique ou de barbarie, les artistes ont témoigné des blessures de leur traversée souvent irrémédiable entre deux langues, deux cultures, deux paysages. Sans se figer sur leurs traditions, ils n’ont pas abdiqué en célébrant les valeurs de liberté et de paix plutôt que la haine ou le silence.
Un parcours musical de 1907 à nos jours
Confrontés à cette déchirure, les sept compositeurs ici sélectionnés proviennent de cultures, de religions et d’esthétiques diverses du XXe au XXIe siècle (excellent programme de salle, rédigé par Philippe Olivier). Dans l’espace européen, Arnold Schönberg et Erich Korngold sont confrontés au pouvoir totalitaire nazi avant la 2e Guerre et s’expatrient aux États-Unis. De leur côté, les espagnols Pau Casals et Robert Gerhard fuient l’ère franquiste, l’un vers la France (Prades en Occitanie), l’autre en Grande-Bretagne. La catalanité de Casals trouve refuge dans El cant dels ocells (Chant des oiseaux), sorte de paysage intérieur plutôt qu’imitatif. Le violoncelliste solo de l’Orchestre national, Alexandre Dmitriev, la restitue avec un archet d’une grande noblesse. Quant à l’hispanité de Gerhard, elle revisite le mythique héros de Cervantès avec les Dances from Don Quixotte dans un néoclassicisme plutôt frenchy (Groupe des Six), pimenté de marqueurs ironiques, tels les castagnettes et tambourins. Différemment, le dialogue entre le chœur et la soprano Argitxu Esain porte le souffle post-romantique du Passover Psalm de Korngold (1941), contemporain de ses musiques de film pour la Warner Bros. Le timbre lumineux de la soprano y ouvre un espace d’humanité avec la fragilité inhérente à cette prière hébraïque. Plus intemporelle, l’œuvre choro-orchestrale de Schönberg, Friede auf Erde (Paix sur la terre,1907), apparaît aujourd’hui à la fois comme un pressentiment des conflits si meurtriers et comme une utopie. Le Chœur de l’Opéra national de Montpellier, préparé par Noëlle Gény, célèbre cette ode à la paix dans une réconciliation de l’harmonie et du contrepoint. Bas du formulaire
Une génération plus tard, l’exil est celui de l’estonien Arvo Pärt fuyant l’occupation soviétique en 1980 pour s’installer en Allemagne. Durant sa période qualifiée de « tintinnabulisme », In Principio (2003) ouvre la voie d’une résilience quasi mystique dont chaque mouvement explore le prologue de l’Evangile selon Saint-Jean – « Au commencement était le verbe ». Sous la direction investie de Vitali Alekseenok, statisme, épure, puis plaintes féminines sont balayés par l’élargissement d’Et Verbum caro factum est (« Et la parole est faite chair »).
Une troisième génération choisit délibérément l’exil comme un espace de dialogue interculturel. C’est le cas de Samir Odeh-Tamimi (1970- ), Israélo-palestinien établi à Berlin, et d’Olga Podgaiskaya (1981- ) ayant quitté la Biélorussie pour Varsovie. Du premier, Aufbruch (Départ) secoue l’auditoire par l’âpreté des cordes – textures raclées, heurtées, micro-intervalles hérités du Penderecki des Thrènes aux victimes d’Hiroshima. Également explosives, les sirènes introductives de Captain of the planets (2019) de Podgaiskaya encadrent des sections hachées qui libèrent quelques bulles de résilience (un lancinant ostinato de flûte et vibraphone). Le final est magnifié par l’Orchestre national de Montpellier, mais tuilé à nouveau … par les sirènes.
Dans cet émouvant dédale musical, le fil d’Ariane se tisse à partir de vidéos de Juliette Deschamps, projetées en direct sur écran, et d’effets ponctuels de lumière signés Mathieu Cabanes. Ces derniers relient le plateau jusqu’au lustre de cristal du plafond peint de l’Opéra-Comédie, métamorphosé en voie lactée pour Friede auf Erde. De manière didactique, le programme des pièces défile sur l’écran en fond noir, à la manière des cartons du cinéma muet, parfois complété d’extraits chantés ou de mantra générés par l’enfermement (Journal d’Anne Franck) et l’exil – Peace, Peace, Peace ! Lorsque la plasticienne mixe en direct ses archives tournées sur plusieurs continents, son choix constant de suivre des enfants et adolescents lors de danses ou rituels interroge. S’agit-il d’une proposition misant sur la résilience des jeunes générations en neutralisant les actualités mortifères ? Ou bien cette esthétisation du corps d’enfants bruns et vêtus de blanc se révèle-t-elle hors propos face aux tourments de l’exil ?
Quoiqu’il en soit, par ces éclats musicaux d’humanité, la blessure de l’exil peut se partager avec les publics d’un pays pacifique. Serons-nous prêts à accueillir bientôt les exilés (déplacés) climatiques ?
Argitxu Esain, soprano
Alexandre Dmitriev, violoncelle
Chœur et Orchestre national de Montpellier Occitanie, dir. Vitali Alekseenok
Noëlle Gény, cheffe de chœur
Juliette Deschamps, concept vidéo et vidéo live
Mathieu Cabanes, lumières
Exils #2
W. Korngold, Passover Psalm, op. 30.
Pablo Casals, El cant dels ocells
Arvo Paärt, In Principio
Arnold Schönberg, Friede auf Erden, op. 13
Olga Podgaiskaya, Captain of the planets
Robert Gerhard, Dances from Don Quixotte
Samir Odeh-Tamimi, Aufbruch (création française)
Opéra Orchestre de Montpellier, concert du samedi 7 février 2026.