Les festivals de l’été –
Une fin de dimanche en Meuse pour dire au revoir à « Musique aux Mirabelles »… et à l’année prochaine

Récital de Julie Cherrier Hoffmann et Armando Noguera à Frémeréville-sous-les-Côtes, dimanche 13 septembre 2026

Pour son concert de clôture, le festival Musique aux Mirabelles a réuni, dans l’intimité de la petite église Saint-Étienne de Frémeréville-sous-les-Côtes, la soprano Julie Cherrier Hoffmann, le baryton argentin Armando Noguera et le pianiste Frédéric Chaslin. Sous le titre « De la mélodie à l’opéra », un programme généreux parcourant Bizet, Gounod, Thomas, Poulenc, Debussy et Massenet est venu rappeler combien l’art lyrique peut – et doit – trouver sa place loin des grandes institutions urbaines, au plus près du public des territoires ruraux.

Si on chantait ?

Il y a quelque chose de particulièrement réjouissant à entendre résonner des voix d’opéra dans une petite église des Côtes de Meuse. À Frémeréville-sous-les-Côtes, ultime étape de la saison 2026 de Musique aux Mirabelles, l’ambition du festival prend véritablement tout son sens : abolir, le temps d’un après-midi, la distance qui sépare parfois les grandes institutions musicales de territoires ruraux où l’offre lyrique demeure naturellement plus rare. Ici, ni fosse d’orchestre ni décors : deux voix, un piano et cette proximité presque immédiate avec les interprètes qui transforme le récital en rencontre.

À la fois directeur musical et monsieur Loyal du festival Musique aux mirabelles, Frédéric Chaslin ouvre le concert au piano par une fantaisie tout de son cru inspirée du motif espagnol du quatrième acte de La bohème. Pianiste, compositeur et chef d’orchestre, il ne se satisfait d’ailleurs jamais, au cours de l’après-midi, du seul rôle d’accompagnateur. Son jeu, jamais appuyé, devient tour à tour prélude, commentaire et transition, installant les atmosphères dans lesquelles les chanteurs peuvent ensuite inscrire leurs personnages. Sous les doigts du musicien, c’est toute la richesse harmonique d’un orchestre qui semble jaillir de la caisse laquée de noir du piano !

Avec le célébrissime air du toréador de Carmen, Armando Noguera, surgi du fond de l’église, entre de plain-pied dans le théâtre. Le baryton argentin – entendu il y a quelques années à l’opéra de Metz dans Le Comte Ory de Rossini – possède pour Escamillo l’assurance et la présence requises, et l’interprétation, généreuse, est ponctuée d’un tonitruant « Olé ! » qui contribue à rompre d’emblée la frontière entre scène et salle.

À Julie Cherrier-Hoffmann revient ensuite la lourde mission de faire oublier Bianca Castafiore et de se colleter à l’univers de Marguerite dans le Faust de Charles Gounod. De la Chanson du roi de Thulé au fameux Air des bijoux, la soprano réussit à faire entendre les deux visages du personnage : l’intériorité rêveuse de la jeune fille, puis son émerveillement presque enfantin devant le miroir et les joyaux. L’imperceptible passage de l’un à l’autre rappelle combien Gounod était passé maitre dans l’art de faire naître le théâtre du chant lui-même.

Changement radical de climat avec Hamlet d’Ambroise Thomas et l’apparition du fantôme sur les remparts d’Elseneur. L’air « Spectre infernal ! », habité de manière fiévreuse par Armando Noguera, installe un univers sombre et angoissé. La musique se fait fragmentée, presque hachée ; les silences y comptent parfois autant que les notes. Dans l’espace resserré de l’église, cette économie de moyens acquiert une force singulière : l’imagination supplée à l’absence de décor et la scène prend une dimension presque fantastique.

L’opéra français en majesté

Mais l’un des moments les plus convaincants de l’après-midi vient sans doute de Francis Poulenc. Dans un bref extrait du premier tableau de Dialogues des Carmélites, Blanche de La Force et son père, le marquis, se retrouvent dans le duo «Que se passe-t-il, mon garçon ? ». Julie Cherrier-Hoffmann et Armando Noguera y témoignent d’une remarquable complicité dramatique. Rien d’étonnant à cela puisque tous deux ont récemment incarné ces mêmes personnages à La Fenice de Venise, dans la production d’Emma Dante dirigée par Frédéric Chaslin. Cette fréquentation de l’œuvre entière se ressent immédiatement. Les regards, les inflexions, les respirations communes donnent aux Dialogues cette évidence théâtrale indispensable chez Poulenc dont la musique épouse si étroitement la prosodie et les hésitations du texte.

Après Poulenc, Claude Debussy. Frédéric Chaslin ménage la transition en interprétant au piano Clair de lune, page dont la transparence et les irisations semblent ouvrir naturellement la porte de l’univers de Pelléas et Mélisande. Après les larges extraits de l’œuvre déjà entendus au cours d’un précédent rendez-vous de Musique aux Mirabelles au château d’Hattonchâtel, c’est cette fois la célèbre scène de la tour qui est proposée : « Mes longs cheveux descendent jusqu’au seuil de la tour ».

Dans ce duo où tout repose sur la suggestion, la demi-teinte et le pouvoir presque hypnotique du mot, Julie Cherrier-Hoffmann et Armando Noguera savent éviter toute emphase inutile. La sensualité naît précisément de ce qui demeure suspendu. Frédéric Chaslin pousse même la complicité jusqu’à prêter brièvement sa voix à Golaud : intervention inattendue qui ajoute une touche de théâtre à une séquence déjà particulièrement évocatrice.

Jules Massenet domine enfin la dernière partie du programme. Julie Cherrier-Hoffmann aborde d’abord Salomé dans Hérodiade. Elle s’y engage sans réserve, avec une intensité dramatique qui convient à cette héroïne ardente. La ligne vocale de l’air « Celui dont la parole efface toute peine » trouve dans l’acoustique de l’église une ampleur nouvelle et rappelle combien Massenet, derrière le raffinement que l’on associe volontiers à son écriture, sait exiger de ses interprètes un véritable tempérament dramatique.

Vient ensuite Thaïs, avec le duo « Étranger, te voilà comme tu l’avais dit ». Armando Noguera s’y montre particulièrement à son avantage. La densité de son baryton et son autorité scénique conférent au beau personnage d’Athanaël toute sa présence. Julie Cherrier-Hoffmann paraît en revanche moins complètement installée dans le personnage de Thaïs. L’engagement ne fait aucun doute, pas davantage que la musicalité, mais le rôle réclame encore davantage d’ampleur et de rayonnement pour que la courtisane alexandrine impose pleinement sa fascination. Cette réserve n’enlève rien à l’intérêt d’entendre une artiste se confronter à un personnage dont la maîtrise suppose une maturité vocale et dramatique considérable.

Après ces passions fin-de-siècle, La Veuve joyeuse de Franz Lehár apporte la légèreté attendue pour conclure ce récital. Le duo « Heure exquise qui nous grise lentement » devient un délicieux moment de partage avec les spectateurs et les artistes qui s’adonnent à quelques tours de valse dans l’allée centrale de l’église, tandis que le public est invité à mêler sa voix aux leurs. La distance entre interprètes et auditeurs, déjà bien mince tout au long de l’après-midi, disparaît alors complètement.

C’est peut-être là que réside la réussite la plus profonde de ce concert et, plus largement, de l’entreprise menée par Musique aux Mirabelles. À une époque où l’opéra demeure encore trop souvent associé aux grandes maisons et aux métropoles, faire entendre Gounod, Debussy, Poulenc ou Massenet dans les villages des Côtes de Meuse n’a rien d’anecdotique. Metz et Nancy disposent de leurs grandes institutions musicales ; les territoires ruraux ont, eux aussi, le droit d’avoir accès à cette musique et à des interprètes capables de la défendre sans concession artistique. La proximité change alors le rapport à l’art lyrique : ce qui peut sembler lointain ou intimidant sur une grande scène redevient ici voix humaine, texte, émotion et échange.

Après le concert, alors qu’un sympathique vin d’honneur réunit artistes et public dans une salle voisine de l’église, le festival réserve à quelques happy few la surprise d’un Bis secret : alors qu’elle a abandonné les voiles rose dragée de sa robe de diva et qu’elle a passé une simple chemise en denim, Julie Cherrier-Hoffmann offre comme un cadeau, avec une générosité inouïe, la mélodie Les Chemins de l’amour de Francis Poulenc. Après les héroïnes tragiques de Gounod, Debussy et Massenet, cette valse tendre et mélancolique apporte à l’après-midi une conclusion d’une simplicité désarmante.

Une dernière mélodie, offerte sans cérémonie, après que le concert officiel est achevé : difficile d’imaginer plus juste manière de refermer cette édition de Musique aux Mirabelles. Car ce dimanche à Frémeréville-sous-les-Côtes, la musique n’était précisément plus seulement affaire de programme ou de répertoire. Elle était redevenue ce qu’un festival implanté au cœur d’un territoire peut offrir de plus précieux : un art partagé.

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Les artistes

Soprano : Julie Cherrier Hoffmann
Baryton : Armando Noguera
Piano : Frédéric Chaslin

Le programme

Giacomo Puccini (1858-1924)
Fantaisie sur le motif espagnol du 4e acte de La bohème

Georges Bizet (1838-1875)
Carmen
Couplets du toréador, acte II « Votre toast, je veux vous le rendre »

Charles Gounod (1818-1893)
Faust
Chanson et air de Marguerite, acte III « Il était un roi de Thulé… Ah ! Je ris »

Ambroise Thomas (1811-1896)
Hamlet
Invocation de Hamlet, acte I « Spectre infernal »

Francis Poulenc (1899-1963)
Dialogues des carmélites
Duo du Marquis de La Force et de Blanche, acte I « Que se passe-t-il mon garçon ? »

Claude Debussy (1862-1918)
Clair de lune
Pelléas et Mélisande
Duo, acte III « Mes longs cheveux descendent jusqu’au seuil de la tour »

Jules Massenet (1842-1912)
Hérodiade
Air de Salomé, acte I « Celui dont la parole efface toute peine »

Thaïs
Duo, acte II « Étranger, te voilà comme tu l’avais dit »

Franz Lehár (1870-1948)
La Veuve joyeuse
Duo de Missia Palmieri et Danilo, acte III « Heure exquise »

Bis secret :
Francis Poulenc
Les Chemins de l’amour

Église Saint-Etienne de Frémeréville-sous-les-Côtes, concert du dimanche 13 septembre 2026