La Vie parisienne au Châtelet, ou la joyeuse basse-cour !

La Vie Parisienne au Théâtre du Chatelet, 12 juin 2026.
On ne sait jamais à quoi s’attendre avec les mises en scène bariolées de Valérie Lesort, et cette production de la fameuse opérette d’Offenbach ne déroge pas à la règle en tentant de surprendre son public. Malgré un parti pris un peu usé, la troupe de la Comédie Française insuffle joie et bonne humeur à cette basse-cour parisienne sous la direction énergique d’Alexandra Cravero.
Probablement un des opéras les plus étourdissants d’Offenbach, La Vie parisienne noie le spectateur sous les multiples personnages aux divrses identités, sous les fanfreluches des cocottes et les déguisements, sous les valses orgiaques de Paris. Car le véritable héros n’est ni la belle Métella, ni l’enamouré Gardefeu, ni même le truculent Baron de Gondremark, incarné ici par un sensationnel Christian Hecq, mais bel et bien… Paris. Et plus précisément une certaine vie parisienne gambadant entre les très chics boulevards haussmanniens, le cossu faubourg Saint-Germain, et le coquin boulevard des Italiens.
Voulant aussi certainement dépeindre un Paris d’époque et décortiquer les rapports hommes-femmes alors en jeux, Valérie Lesort donne deux directions à ces comédiens: les hommes seront des porcs, et les femmes littéralement des cocottes : littéralement des poules, parfois de luxe. Certainement très réducteur, cet angle de vue, apporte toutefois plusieurs moments de drôlerie, les acteurs adoptant certains comportements animaliers venant illustrer ce propos. Passés les reniflements des porcs, et les roucoulements des poules, cet outil s’use quand même jusqu’à la corde bien avant la fin de la représentation. Les prothèses, imaginées entre autres par Lesort et Carole Allemand, viennent par appoint renforcer cet aspect animalier pour chaque intervenant sur scène. Et puisqu’il faut bien boire la coupe jusqu’à la lie, l’orgie finale dans la fange de la basse-cour a des allures un peu glauques plus que joyeuses, avec la levée du décor sur un fond de scène obscur, et les acteurs se dénudant jusqu’à faire voler les prothèses prévues pour les assimiler aux animaux. Les décors un peu ternes d’Eric Ruf, forment un contraste étonnant avec l’éclat des costumes savamment étudiés de Vanessa Sannino pour renforcer l’attitude animalière. Malgré cela, la troupe de la Comédie Française, donne vie aux personnages et leur insuffle ce petit rien d’impertinence qui leur donne toute leur saveur.
Profitons-en pour rappeler que La Vie Parisienne a été écrite en 1866 pour le Théâtre du Palais-Royal, Offenbach avait pensé la musique pour des acteurs savant chanter mais pas des chanteurs “classiques”. La Comédie-Française a d’ailleurs déjà joué cet opus offenbachien, entré à son répertoire en 1997 dans une mise en scène très drôle de Daniel Mesguich. Pour cette production, Pierre-Olivier Schmitt a effectué avec talent un travail de réorchestration afin que la musique colle au plus près aux voix des acteurs de la Comédie Française. Le résultat fonctionne, avec plus ou moins de bonheur : la Métella gouailleuse d’Elsa Lepoivre a quelques difficultés de mise en place qui viennent perturber son air, mais heureusement la justesse est au rendez-vous pour tous ces comédiens aguerris. Et si l’on peut s’attarder sur l’irrésistible accent brésilien de Serge Bagdassarian menaçant ses partenaires avec des hachoirs, l’allure de dandy triste de Benjamin Lavernhe, celle guindée de poule grand genre de Yoann Gasiorowski, et Jérémy Lopez en bottier obsédé, on restera ébloui par la performance explosive de Marie Oppert incarnant la belle gantière, assimilant aussi bien son attitude de poule voulue par la mise en scène, que de fausse Veuve, avec la fameuse Tyrolienne entraînant toute l’assistance dans un petit moment de folie annonçant les suivants. Détenant incontestablement la voix la plus “opératique” de la troupe, elle mène tambour battant les airs et ensembles avec drôlerie et une belle maîtrise, sans jamais étouffer ses partenaires. Christian Hecq, en Baron voulant courtiser toutes les poulettes de Paris, est irrésistible, et son air “Dans cette ville toute pleine… je veux m’en fourrer jusque-là !” avec Lavernhe est un des moments des plus réussis grâce à un sens comique très sûr ! Nicolas Lormeau et Mélissa Polonie ne sont pas en reste, chacun se distinguant sur scène grâce à son talent à incarner les doubles rôles de domestique espiègles ou militaires arrogants.
Toujours dans l’esprit d’une réadaptation de l’oeuvre , on entendra quelques coupures, et quelques lignes initialement chantées deviennent parlées, comme au milieu de l’air de la Veuve du colonel, où le procédé permet aussi d’éviter la rupture dans l’action et de garder le momentum pour aller tout en crescendo. Les puristes s’en offusqueront certainement, les amateurs de divertissement beaucoup moins. D’autant plus que l’Orchestre de chambre de Paris (jusqu’au 24 juin, avant que les Frivolités Parisiennes ne prennent le relai jusqu’au 11 juillet), fait montre d’une exécution serrée et brillante, rigoureusement attentif avec les Chœurs de l’Ensemble La Marquise, à la baguette de leur cheffe Alexandra Cravero, qui elle élève l’ensemble jusqu’à un tourbillon frénétique sans rien perdre en précision.
Un bon champagne, tout comme un bon Offenbach, reste toujours appréciable, dans une basse-cour ou non. Et lorsque la troupe de la Comédie Française a l’air de prendre du bon temps sur scène, la bonne humeur devient facilement contagieuse.
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Pauline : Véronique Vella
Métella : Elsa Lepoivre
Le Brésilien : Serge Bagdassarian
Le baron de Gondremark : Christian Hecq
Prosper / Gontran : Nicolas Lormeau
Frick : Jérémy Lopez
Raoul de Gardefeu : Benjamin Lavernhe
La baronne de Gondremark : Yoann Gasiorowski
Gabrielle : Marie Oppert
Joseph / Alphonse : Sefa Yeboah
Bobinet : Baptiste Chabauty
Urbain / L’employée : Mélissa Polonie
Choeur : ensemble La Marquise, Orchestre de chambre de Paris, dir. Alexandra Cravero
Mise en scène : Valérie Lesort
Décors : Éric Ruf
Costumes : Vanessa Sannino
Chorégraphie : Rémi Boissy
Lumières : Pascal Laajili
Création des prothèses, volumes et marionnettes : Carole Allemand
La Vie parisienne
Opéra-bouffe en 5 actes de Jacques Offenbach, livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, version pré-originale, créée le 7 novembre 2021 à l’Opéra de Rouen Normandie [version originale créée le 31 octobre 1866 au Théâtre du Palais-Royal].
Représentations du vendredi 12 juin 2026, Paris, Théâtre du Châtelet