MACBETH au Teatro Regio de Turin : quand Riccardo Muti retrouve le Thane de Cawdor…

Macbeth, Teatro regio de Turin, mardi 3 mars 2026.
Après Un ballo in maschera il y a deux ans, le Teatro Real de Turin retrouve Riccardo Muti pour un Macbeth mémorable. Le maestro démontre une fois encore, s’il en était besoin, que le respect de la partition et l’extrême rigueur interprétative, loin de nuire à l’émotion, la suscitent et l’amplifient.
Chez Riccardo Muti, l’intérêt pour les ouvrages de jeunesse de Giuseppe Verdi n’est pas un simple détour de carrière : il constitue presque un manifeste esthétique. Le chef italien s’attache depuis longtemps à en révéler la noblesse intrinsèque. Dès 1976, son enregistrement londonien de Macbeth faisait date ; dans le documentaire Muti dirige Verdi (disponible sur RMM : riccardomutimusic.com), il s’insurge d’ailleurs contre l’idée selon laquelle il donnerait à une musique qui en serait dépourvue ses « lettres de noblesse ». Selon lui, il ne fait que révéler cette noblesse — et cette soirée turinoise lui donne largement raison.
Sous sa direction, certaines pages parfois jugées mineures acquièrent une véritable nécessité dramatique. L’entrée des messagers à la scène 3 de l’acte I, celle des guerriers à la scène 7 de l’acte IV — perdent leur caractère sautillant pour prendre une assurance mâle et fière que l’on entend rarement. La banda accompagnant l’arrivée de Duncan se pare d’une âpreté grinçante, presque inquiétante, offrant un contraste admirable avec les scènes suivantes, baignées d’un mystère sombre.
Les moments attendus sont, bien sûr, magnifiquement servis : le dialogue mortifère entre le roi et sa Lady, précédant le meurtre de Duncan, ou l’ambiance nocturne et lourde de mystère pendant la scène de somnambulisme atteignent une intensité remarquable. Mais ce sont certains détails auxquels on n’a pas toujours prêté attention qui surgissent ici avec une urgence dramatique littéralement inouïe. Muti privilégie des tempi mesurés, souvent plus lents que ceux que l’on entend ordinairement dans cette œuvre (chez certains de ses confrères, une frénésie toute superficielle tient parfois lieu, hélas, de dramatisme…). Ce choix profite particulièrement aux scènes d’introspection de Macbeth, notamment aux scènes 10 et 11 de l’acte I, où le climat sombre et recueilli offre un contraste saisissant avec l’apparition du poignard. Le chef excelle aussi dans l’art de suspendre le temps, par exemple avant le grand ensemble du finale I, ou encore après les terrifiantes apparitions de Banco, soutenues par les trémolos acérés des violons avant l’exclamation du roi : « La vita riprendo ! ». Le chœur « Patria oppressa » (dans une des plus émouvantes interprétations de cette page qu’il nous ait été donné d’entendre), bénéficie quant à lui d’un accompagnement orchestral bouleversant — les plaintes du hautbois semblant véritablement incarner les pleurs du peuple écossais. Quant aux finales des actes I et II, ils perdent le caractère dansant parfaitement incongru qu’on leur prête parfois pour revêtir une urgence dramatique exceptionnelle, notamment l’ensemble « L’ira tua » (finale I) dont le martèlement des cordes déploie un véritable ouragan sonore semblant précipiter les protagonistes vers leur lugubre destin.
La mise en scène de Chiara Muti apparaît quant à elle un peu inégale. Certains lui reprocheront son caractère davantage illustratif qu’interprétatif — ce qui pourra a contrario séduire les amateurs de lisibilité. On regrette parfois une gestuelle un peu trop académique, souvent calquée sur les accents musicaux, ainsi qu’un usage un peu appuyé des rideaux et tulles. La production n’en ménage pas moins de beaux moments : l’apparition spectrale de la reine dans la scène de somnambulisme, celle du fantôme de Banco, sobre et efficace, ou encore la scène de « théâtre dans le théâtre » de l’acte III, où Macbeth se livre à une véritable « comédie du pouvoir », écho anticipé à la célèbre méditation finale où la vie est comparée à « un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus » (réplique reprise par Piave dans son livret à la scène 6 du dernier acte). La scénographie d’Alessandro Camera se révèle particulièrement habile : un décor quasi unique, dominé par un plan incliné suggérant la folie progressive des protagonistes et une forme circulaire centrale, tour à tour chaudron des sorcières, bouche sinistre d’où surgissent les oracles ou lit glacé d’un couple sans amour.
Fidèle à ses habitudes, Riccardo Muti s’entoure d’une distribution solide, plus soucieuse de cohésion stylistique que d’effets vocaux isolés. L’homogénéité de l’ensemble frappe d’emblée, portée par un travail évident sur la diction et le respect scrupuleux de la partition.
Parmi les seconds rôles, le Malcolm vaillant de Riccardo Rados se distingue, tout comme la dame de Lady Macbeth de Chiara Polese et le médecin sonore et bien chantant de Luca Dall’Amico, tous deux essentiels à la réussite de la scène de somnambulisme.
La basse azerbaïdjanaise Maharram Huseynov offre un Banco au timbre peut-être encore un peu léger pour la tradition du rôle, mais toujours stylé et raffiné, notamment dans un « Come dal ciel precipita » de belle tenue. Le Macduff de Giovanni Sala, moins héroïque et moins ouvertement lyrique que de coutume, mise intelligemment sur les blessures et la douleur du personnage ; son « Ah, la paterna mano » se révèle soigné et touchant.
Le couple royal affronte avec probité les redoutables exigences des rôles-titres. Luca Micheletti compose un Macbeth vocalement solide et dramatiquement nuancé, exploitant la morbidezza de son timbre pour dessiner un tyran parfois presque pathétique. Son « Pietà, rispetto, amore », superbement phrasé, recueille un vif succès.
Face à lui, Lidia Fridman renouvelle sa très belle performance de Parme en octobre 2024, où elle interprétait le rôle dans sa version française. Une fois encore, on admire l’adéquation vocale au personnage, en termes de couleurs mais aussi de technique – une technique aguerrie qui lui permet de venir à bout des vocalises qui ornent sa cabalette ou la redoutable phrase « Lieto or lo vieni ad incontrar con me », ou encore des aigus qui émaillent le rôle – notamment celui couronnant une scène de somnambulisme parfaitement maîtrisée.
Au tomber de rideau, le triomphe est net — particulièrement pour Riccardo Muti, que le public turinois ovationne avec gratitude pour l’honneur de sa présence deux fois en trois ans. Une soirée verdienne de très haute tenue, où la jeunesse du compositeur trouve, sous une baguette souveraine, une noblesse pleinement assumée.
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Retrouvez l’interview de Luca Micheletti ici
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Macbeth : Luca Micheletti
Lady Macbeth : Lidia Fridman
Banco : Maharram Huseynov
Macduff : Giovanni Sala
Dama di Lady Macbeth : Chiara Polese
Malcolm : Riccardo Rados
Il medico : Luca Dall’Amico
Un domestico : Eduardo Martínez (Regio Ensemble)
Il sicario : Tyler Zimmerman (Regio Ensemble)
L’araldo : Daniel Umbelino (Regio Ensemble)
Prima apparizione : Mattia Comandone
Orchestra du Teatro Regio Torino, dir. Riccardo Muti
Chœur du Teatro Regio Torino, dir. Piero Monti
Mise en scène : Chiara Muti
Décors : Alessandro Camera
Costumes : Ursula Patzak
Chorégraphie : Simone Valastro
Lumières : Vincent Longuemare
Assistant à la mise en scène : Paolo Vettori
Assistant aux décors : Andrea Gregori
Assistante aux costumes : Hannah Gelesz
Macbeth
Opéra de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave et Andrea Maffei d’après Shakespeare, créé au Teatro della Pergola de Florence le 14 mars 1847
Turin, Teatro regio, représentation du mardi 3 mars 2026.