Werther à l’Opéra-Comique : le drame lyrique est de retour !

Werther, Opéra Comique, lundi 19 janvier 2026
Nouvelle production mise en scène par Ted Huffman, Werther de Massenet retrouve son berceau à l’Opéra Comique. Sous la direction de Raphaël Pichon, une jeune distribution se confronte au drame de la souffrance amoureuse avec une bouleversante gradation émotionnelle. Trois prises de rôle (du moins en version scénique) : Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte) et Julie Roset (Sophie ).
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Le drame lyrique « est de retour » à la salle Favart
Adapté des Souffrances du jeune Werther de Goethe, le drame lyrique de Massenet fut créé en allemand à l’Opéra de Vienne en 1892, avant de connaître ses premières françaises à Genève puis à l’Opéra-Comique, le 16 janvier 1893. En 2026, Werther retrouve la salle Favart dans un heureux télescopage avec le retour de la statue Le Drame lyrique de Falguière, après bien des aléas. Sans escape game, le public est donc invité à renouer avec le drame lyrique, une des expressions les plus sombres de l’opéra-comique. Ce retour ne serait-il pas aussi l’opportunité de cibler l’évolution dramatique du genre, depuis la Révolution – Charlotte et Werther de Kreutzer en 1792 – jusqu’au tournant fin-de-siècle ?
Autour de 1900, les productions de ce pilier du répertoire français s’attachaient volontiers au réalisme Biedermeier d’un bourg germanique de la fin du XVIIIe siècle. Or, ce milieu familial conservateur et ces interdits amoureux, tels que les campent les librettistes Blau, Milliet et Hartmann, résonnent aujourd’hui faiblement, tandis que l’idéalisme romantique de Goethe s’est éloigné de nos sensibilités. En revanche, la vulnérabilité des jeunes face au désespoir suicidaire, demeure hélas intemporelle. Différemment de la belle production de Christophe Loy (2025, TCE), la mise en scène de Ted Huffman s’empare de cette donnée universelle, sans complaisance, en transposant le cadre réaliste dans un espace englobant l’ensemble du plateau de Favart, finalement dénudé lors de l’agonie du héros.
Le dépouillement scénographique – la terrasse du bailli, la place des tilleuls devant le temple – permet une direction d’acteurs au plus près des didascalies du livret, toutefois trop cadenassée pour les deux premiers actes. Vêtus d’élégants costumes contemporains (Astrid Klein), les protagonistes y gagnent en vérité (et sincérité) par la multiplication d’objets domestiques (soupière, vase de fleurs, bouteilles de vin, chaises Jugendstil) qui installe l’intimité d’une scène de genre picturale. Une longue table familiale symbolise la force permanente de l’ordre bourgeois et de la cohésion familiale dont Werther est exclu. Autre signe fort : l’orgue de maison en fond du plateau, joué par l’organiste (2e acte), incarne la sobriété luthérienne qui enveloppe la sortie de l’église réformée. Sa présence immuable court-circuite le cycle de vie (jusqu’au trépas) et celui des saisons du drame (4 actes), qui s’écoule de juillet à Noël.
Lorsque les lumières de Bertrand Couderc se resserrent pour pénétrer le drame intérieur – la maison d’Albert et Charlotte au 3e acte –, les conventions se fissurent : Charlotte apparaît pieds nus, en robe d’intérieur, ne contenant plus son refoulement amoureux. Après l’interlude de la nuit de Noël, le point d’incandescence du romantisme est atteint dans l’ultime tableau des amoureux, enlacés à terre sur le plateau désert pour leurs aveux enfin réciproques, dans un clair-obscur aussi poétique que cruel.
Sublimer l’esthétique de la conversation
Depuis plus d’un siècle, le succès international de Werther repose sur une tradition de grands ténors – d’Alfredo Kraus (ici même en 1994) à Jonas Kaufmann – et de grandes mezzos, parfois au détriment de l’esthétique de la conversation, si chère au compositeur de Manon. Dans l’acoustique inégalée de la salle Favart, avec l’Ensemble Pygmalion, l’auditeur redécouvre la couleur orchestrale et la précision du verbe. Après sa direction remarquée de Fidelio (2021), Lakmé (2022) à Favart, Raphaël Pichon aborde la partition la plus symphonique de Massenet avec une aura poétique perceptible dès le Prélude. Elle est bientôt traversée de fulgurances (les motifs de rappel tissent un fil d’Ariane mémoriel) qui fissurent l’univers policé du bourg de Wetzlar en creusant les tensions psychologiques. Sur instruments de facture 1800, ces incandescences sont finement calibrées (fluctuations, syncopes, crescendi, alliages de timbres) grâce à une constante connexion du plateau vocal. Si Massenet revendiquait la quête de « la vérité, la réalité poétique » dans cet opus de la maturité, les musiciens, eux, s’accordent à un diapason de sincérité, avec une mention particulière pour le cor anglais, le saxophone (l’Air des larmes) et le pupitre de cors d’une vaillance communicative.
Du côté des voix, la distribution homogène s’adapte idéalement au volume de cet instrumentarium, et les trois prises de rôle – Werther, Charlotte et Sophie – affirment l’esthétique de la conversation dans un esprit collectif (prises de rôle en version scénique, Pene Pati et Adèle Charvet ayant déjà interprété Werther en version de concert à Genève : Première Loge y était !). D’une intensité romantique fulgurante, Pene Pati signe une prise de rôle émouvante, après ses Roméo (Roméo et Juliette) donnés sur cette même scène (2023). Tantôt amant vulnérable, tantôt poète perturbateur (duo du 2e acte), il séduit par une vocalité sublimée de mélodiste et une diction exemplaire, faisant de l’air d’Ossian (« Pourquoi me réveiller ») un moment bouleversant d’emphase vocale, plutôt appuyé sur « deuil et de misère ». Cette intériorité se creuse dans les scènes de découragement, puis libère la véhémence du désespoir dans les flamboyants aveux du 3e acte.
Face à lui, la Charlotte d’Adèle Charvet impressionne par un art de la diction, aussi naturel que performatif, notamment dans l’Air des lettres. De la retenue des deux premiers actes aux lamentations de l’Air des larmes, sa métamorphose vocale s’accomplit et surprend par une faculté caméléon de fondre son timbre avec celui des instruments solistes (clarinette ou saxophone). Au chevet du mourant, tandis que le poignant recto tono du héros décline, ses élans « tendrement passionnés » (didascalie) atteignent, eux, le climax dramatique.
En contraste bienvenu, la Sophie juvénile de Julie Roset apporte une fraîcheur rayonnante. Son timbre fruité, rond et lumineux dans l’aigu, anime « Tout le monde est joyeux ! » avec un naturel communicatif, jusqu’à sa (cruelle) reprise finale depuis la coulisse. Le baryton John Chest campe un Albert d’une bienveillance mesurée, servi par un timbre riche en harmoniques. Entouré de ses six enfants, le bailli de Christian Immler diffuse une bienveillance paternelle, soutenue par l’assise du registre grave.
Autour du quatuor central, le duo des buveurs fait résonner son « Vivat Bacchus » avec une fraternité trépidante, distinguant la clarté du ténor Carl Ghazarossian (Schmidt) et la projection généreuse du baryton Jean-Christophe Lanièce (Johann). Issus de l’Académie du théâtre, les jeunes Paul-Louis Barlet (Brühlmann) et Flore Royer (Kätchen) complètent cette distribution de haute tenue. Quant aux 6 enfants solistes de la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique, leur fraîcheur vocale et leur bonheur d’être en scène compensent quelques imprécisions du premier tableau, tandis que le chœur réuni « Noël, noël » (coulisse) donne le cruel la du drame, parallèle à l’agonie de Werther. Les rites (plutôt que l’amour) sont préservés …
Au fil des rappels, le public de la première représentation manifeste sa joie avec enthousiasme. À l’instar d’Albert, le drame lyrique « est de retour » à la salle Favart ! Il le sera aussi sur vos écrans, puisque la captation de Werther sera diffusée en direct le 23 janvier sur Arte.tv.
Werther : Pene Pati
Charlotte : Adèle Charvet
Albert : John Chest
Sophie : Julie Roset
Johann : Jean-Christophe Lanièce
Schmidt : Carl Ghazarossian
Brühlmann : Paul-Louis Barlet
Kätchen : Flore Royer
Le Bailli : Christian Immler
Fritz, Max, Hans, Karl, Clara, Gretel : enfants solistes de la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique
Ensemble Pygmalion, dir. Raphaël Pichon
Mise en scène : Ted Huffman
Costumes : Astrid Klein
Lumières : Bertrand Couderc
Collaborateur artistique aux décors : Bart Van Merode
Collaborateur artistique aux mouvements : Alex Gotch
Werther
Drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux de Jules Massenet, livret d’Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, d’après Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, créé à l’Opéra-Comique le 16 janvier 1893.
Paris, Opéra Comique, représentation du lundi 19 février 2026.