Elle se meut langoureusement dans une robe violette vaporeuse, elle remet son bracelet de diamants en place, et arrive sur le devant de la scène en effeuillant une rose blanche. Sonya Yoncheva est plus qu’une diva : une star.
Malgré la neige, l’absence de transports stables et les grippes habituelles de début d’année, le public a fait le déplacement pour la diva bulgare, avec comme promesse de récompense 1h30 de vérisme et de tragédiennes romantiques flamboyantes pour oublier tous les obstacles de la route et le blues de janvier.
Et l’oubli commence effectivement, dès les premières mesures de Puccini sur Le Villi, instaurant immédiatement la tension dramatique qui marque le choix des airs de la soirée. D’une fiancée trahie à une courtisane déchue, en passant par les séductrices bibliques et les femmes fatales, la soprano bulgare propose à son public parisien un répertoire maîtrisé, un terrain conquis d’avance, sans aucune prise de risque réelle mais exécuté avec la virtuosité qu’on lui connaît.
Voix langoureuse et dont le velours résiste aux notes les plus graves, d’une fragilité qui n’est que pure apparence, Sonya Yoncheva n’a pas besoin de dominer vocalement l’orchestre, il suffit de faire sentir qu’elle peut le faire ; grâce à un phrasé et une articulation savamment posés, elle fait ressortir certains mots presque suggérés et évoque avec maestria tour à tour le tourment, ou la passion, avant de déployer des aigus d’airain.
Sur le « Il est doux, il est bon » de Massenet un des airs les plus bouleversants du programme, la soprano fait valoir une belle diction et une longueur de souffle sur les aigus finaux, avec un sens très sûr de la tragédie. Le “Donde lieta usci” de La bohème, convainc moins mais la langueur dans le ton demeure, et rappelle au public que Yoncheva sait donner réellement toute la mesure de son talent dans une représentation intégrale.
Vient en clôture de cette première partie la fameuse “Chanson à la lune” extraite de Rusalka, qui constitue un des plus beaux moments de la soirée. Cet air permet en particulier d’entendre l’art des nuances de Yoncheva; sa puissance vocale semble presque difficilement contenue dans cette prière ardente. L’orchestre mené par Nayden Todorov fait ressortir les couleurs de l’espérance amoureuse de la jeune nymphe, tandis que Yoncheva délivre sa prière à la lune avec une expressivité vocale qu’elle arrive à maintenir crescendo, et finit sa dernière phrase de manière intense plutôt que de la diminuer dans la longueur du souffle. L’effet est des plus réussis et offre un beau teasing pour sa prise de rôle cette année dans l’opéra de Dvoràk.
Mais Sonya Yoncheva est une star, et les stars se doivent d’être généreuse avec leur public. Et La seconde partie de ce récital, quoique fort bien exécutée et menée avec entrain, ne parvient pas tout à fait à garder intact le feu sacré. Difficulté peut-être due au choix des airs, véritables tubes de l’opéra, avec Carmen et sa fameuse Habanera, chantée malicieusement à grand renfort de fleurs et l’air de Manon “Adieu à notre petite table” de Massenet, ainsi que la version puccinienne du mythe de Manon. Etrangement les airs viennent annuler un peu chacun leur impact émotionnel respectif, sans endommager toutefois la qualité de l’interprétation, mais laisse curieusement penser que la Diva ne les a que superficiellement abordés sans engagement poussé. Sans doute irait-on plus volontiers l’applaudir dans chacun de ces rôles plutôt que d’en avoir un avant-goût trop vite consommé. Aussi le choix très convenu de certains titres (Carmen, Manon) auquel est inlassablement associé le répertoire français peut lasser le public en quête d’audace. Les airs bulgares de cette seconde partie viennent donc introduire de la fraîcheur et le plaisir de la découverte avec la “Rachenitsa” de Petko Staynov, aux motifs délicieusement folkloriques, et le joli “Albena” de Parashkev Hadjiev.
Impossible de nier l’intention de rendre hommage à la langue française et à son public, comme le rappelle Sonya Yoncheva en fin de récital lorsqu’elle remercie la salle pour l’accueil fait à l’Orchestre Philharmonique de Sofia, à l’accompagnement irréprochable, et à son chef d’orchestre, dont la complicité avec la chanteuse a insufflé une bonne humeur et une certaine légèreté. Deux ingrédients indispensables à la clôture de cette soirée sans surprise mais terriblement gourmande, par deux encores : “Non ti scordar di me” de De Curtis et le culte “La Vie en rose” : une vraie star a un répertoire de star – et saura toujours se montrer gracieuse avec son public.
Sonya Yoncheva, soprano
Orchestre philharmonique de Sofia, dir. Nayden Todorov
Puccini : « La Tregenda », « Se come voi piccina », airs extraits de Le villi
Massenet : « Il est doux, il est bon », air extrait d’Hérodiade
Puccini : Intermezzo de Manon Lescaut, « Donde lieta usci », air extrait de La bohème
Dvořák : Chant à la lune extrait de Rusalka
Bizet : Carmen, ouverture
Massenet : « Adieu notre petite table », air extrait de Manon
Puccini « In quelle trine morbide », air extrait de Manon Lescaut
Petko Staynov : Danses de Thrace, « Rachenitsa »
Parashkev Hadjiev : Albena
Bizet : « Habanera », extrait de Carmen
Paris, Théâtre des Champs-Elysées, concert du mercredi 7 janvier 2025


1 commentaire
En effet, « sans aucune prise de risque réelle ». Concert affligeant de par la facilité des morceaux choisis (alors que le programme annoncé était tout autre…). Sans compter que les extraits en français étaient incompréhensibles. Soirée glamour…. et l’opéra dans tout cela ?…