À LA DÉCOUVERTE DE L’OPÉRA PORTUGAIS…

À la tête d’Ópera do Castelo, la structure qui organise chaque année depuis six ans le festival d’art lyrique de Lisbonne, OperaFest Lisboa, Catarina Molder présente son nouveau projet : POP, une plateforme numérique à destination des mélomanes amateurs et professionnels désireux d’explorer l’univers méconnu de l’opéra portugais.

Pierre BRÉVIGNON : Qu’est-ce que POP ?
Catarina MOLDER : Sous cet acronyme se cache le Portal da Ópera Portuguesa, un site internet entièrement consacré à l’opéra portugais du XVIIIe siècle à nos jours. Trois lettres qui résument son ambition : être POP, populaire et accessible ! J’ai lancé ce projet avec deux musicologues, Sofia Teixeira et João Figueiredo Costa, responsables de sa coordination scientifique. L’équipe éditoriale est composée de musicologues et de chercheurs renommés ainsi que de contributeurs provenant d’institutions comme la Bibliothèque nationale du Portugal, le MIC – Centre de recherche sur la musique portugaise –, le Teatro Nacional de São Carlos, le CESEM, la Fundação Calouste Gulbenkian ainsi que la Biblioteca Florbela Espanca et d’autres fondations privées.

P. B. : De quel constat est né ce projet ?
C. M. : De la difficulté d’accéder à une histoire complète de l’art lyrique portugais, non seulement du passé récent ou lointain, mais aussi du présent. Il fallait créer un outil pour combler cette lacune, un outil qui présente les œuvres et les compositeurs de mon pays mais aussi et surtout qui donne accès au principal instrument de travail de la musique et de l’opéra qu’est la partition.

P. B. : À qui s’adresse ce site et qu’y trouve-t-on ?
C. M. : POP s’adresse à tous les publics intéressés par l’opéra : compositeurs, librettistes, chefs d’orchestre, chanteurs, programmateurs, producteurs, metteurs en scène, musicologues, chercheurs, étudiants et amateurs de musique et de chant. C’est une invitation à la découverte. L’idée est de simplifier l’accessibilité et la diffusion de l’opéra portugais auprès du grand public, des professionnels et des amateurs. On y trouve des informations et des notices détaillées (en portugais et en anglais) sur des œuvres lyriques lusitaniennes du XVIIIe siècle à nos jours. Sont présentés plus de 160 opéras signés de plus de 60 compositeurs, avec de nombreux développements sur le contexte de création, l’évolution des styles, les synopsis, les typologies vocales, les listes de personnages, l’instrumentarium. Le site propose en outre une soixantaine de partitions (soit en réduction chant/piano, soit en full score) téléchargeables gratuitement pour le domaine public, ainsi que de nombreux extraits d’opéras contemporains mis à disposition par les compositeurs et les éditeurs.

Catarina Molder – © D.R.

P. B. : Promouvoir les œuvres du passé, mais aussi les créateurs du présent, ce pourrait être votre credo ?
C. M. : Avec POP, les compositeurs contemporains ont effectivement à disposition un outil important pour faire connaître leur travail. Un producteur, un chanteur ou un chef d’orchestre étranger qui souhaiterait avoir une idée de ce qui se fait au Portugal dans le domaine de l’opéra contemporain peut découvrir non seulement les partitions et les extraits d’œuvres (et la façon de se les procurer) mais aussi des galeries audio, vidéo et photo. En fait, la contribution directe des compositeurs pour documenter leur travail a été essentielle pour construire cette plateforme. Ce genre de site est capital au niveau européen ou même mondial, si l’on veut faire connaître l’opéra contemporain. Les éditeurs rechignent à promouvoir activement le travail de leurs compositeurs, ils se referment sur eux-mêmes sans créer de véritable dynamique. Or, si les opéras ne sont pas connus et sont gardés sous clé par les éditeurs, comment les faire connaître ? Les droits demandés devraient aussi suivre différents barèmes en fonction de la taille et du budget des théâtres. Aujourd’hui, produire un opéra contemporain, c’est plonger dans un océan de difficultés… Ça n’est pas une fatalité ; il faut bousculer les mauvaises habitudes, trouver un moyen de revitaliser ce marché sclérosé. Les éditeurs doivent mettre à disposition des extraits d’œuvres pour que les interprètes puissent les expérimenter et se les approprier. Il s’agit vraiment de défendre et promouvoir un «  produit ». C’est ce que POP accomplit.

P. B. : De quelle façon POP pourrait-il évoluer ?
C. M. : Dans un premier temps, ce portail se concentre spécifiquement sur l’opéra – qui est aussi la mission d’Ópera do Castelo -, mais nous n’excluons pas d’élargir ses fonctionnalités en proposant d’autres formats. Par exemple, des incursions dans l’audiovisuel, avec le film Os Canibais (Les Cannibales) de Manoel De Oliveira, véritable joyau d’opéra-film, acclamé par le 7e Art mais ignoré de l’art lyrique. Nous mettrons aussi en place un agenda national et international pour indiquer les représentations d’opéra portugais (notamment les premières mondiales), ainsi que des chroniques sur les dernières parutions musicales (partitions, livres). À terme, POP entend aussi contribuer au financement d’éditions de partitions et de projets de recherche en collaboration avec des universités, et organiser la venue de programmateurs étrangers pour assister à des showcases ou à des créations. L’idée serait en outre de développer des coproductions nationales et internationales. Bref, POP souhaite créer des passerelles entre recherche, enseignement et production scénique.

https://www.youtube.com/watch?v=U5qdbRpprRY

Cânticos Para a Remissão da Fome (Chants pour la fin de la faim)

P. B. : Quels opéras classiques, modernes et contemporains pourriez-vous recommander à une personne souhaitait découvrir l’art lyrique portugais ?
C. M. :
Je conseillerais As Guerras de Alecrim e Mangerona et As Variedades de Proteu, deux opéras composés en 1737 par António Teixeira sur des livrets de l’un de nos plus grands dramaturges, António José da Silva. Ces deux artistes peuvent être considérés comme les pères de l’opéra portugais, produits sur la scène du Teatro do Bairro Alto – où Luíza Todi, mythique cantatrice portugaise, a fait ses débuts avant d’être acclamée dans toute l’Europe. Je suggérerais ensuite Serrana (1899) le chef-d’œuvre vériste d’Alfredo Keil, la Trilogia das barcas (1970) de Joly Braga Santos et O Rapaz de bronze (2007) de Nuno Côrte-Real. Sans oublier deux œuvres splendides d’António Chagas Rosa, un compositeur fidèle de l’OperaFest Lisboa : Cânticos Para a Remissão da Fome (1994) et O Homem dos Sonhos (2020).

https://www.youtube.com/watch?v=x02qncogdZk

Homem dos Sonhos (L’Homme des Songes)

P. B. : Un mot pour conclure ?
C. M. : On dit que la nécessité est la mère de toute invention ; eh bien, en tant que chanteuse intéressée par notre répertoire, notre langue et nos compositeurs, mais aussi en tant que productrice, je peux dire qu’il y a désormais un avant et un après POP. Cette plateforme nous rend notre opéra et sa mémoire.

Pour faire connaissance avec POP, – Portal da Ópera Portuguesa, cliquez ici !