À la Fenice de Venise, un concert du Nouvel An sous le signe d’un silence assourdissant

Mais que signifie le petit badge jaune arboré par les musiciens de la Fenice, le chef Michele Mariotti et bon nombre de spectateurs à l’occasion du concert du Nouvel An ?…
Cela n’a échappé à aucun téléspectateur en Italie, en France et dans le reste de l’Europe : lors du traditionnel concert du Nouvel An retransmis en direct depuis le théâtre de la Fenice de Venise, tous les musiciens de l’orchestre, le chef Michele Mariotti, ainsi qu’un nombre significatif de spectateurs présents dans la salle, arboraient un petit badge jaune. On y distinguait une clé de sol entremêlée à un cœur.
Ce qui a échappé, en revanche, à la grande majorité des téléspectateurs, c’est la signification de cet insigne… Les mêmes téléspectateurs s’interrogent également sur le fait qu’à aucun moment le présentateur de la retransmission n’ait donné la signification de ces pin’s, ni même n’en ait tout simplement fait mention !
Ce badge était loin d’être un simple accessoire décoratif. Il symbolisait une protestation menée depuis plusieurs mois par les musiciens et le personnel du prestigieux théâtre vénitien. En cause : la nomination de Beatrice Venezi au poste de directrice musicale, une décision vécue comme humiliante par une large partie de la profession et qualifiée par certains observateurs de cas emblématique de copinage dans le monde musical italien contemporain.
Depuis le début de cette crise, les équipes de la Fenice ont choisi une forme de mobilisation singulière : ferme dans le fond, mais toujours respectueuse du public et de l’institution. Ainsi, la première de la saison, La Clemenza di Tito, a bien été maintenue. Les artistes y ont exprimé leur opposition de manière aussi sobre qu’éloquente, en lançant une pluie de petits papiers depuis les loges — un geste qui n’était pas sans rappeler la célèbre scène de Senso de Luchino Visconti. Le concert du Nouvel An, moment emblématique et largement suivi à l’international, n’a pas été annulé non plus. Là encore, la protestation s’est exprimée avec dignité. Les pin’s jaunes, produits de manière autonome par les musiciens, ont rencontré un large écho : de nombreux artistes italiens en ont demandé, et plusieurs spectateurs à qui ils ont été offerts les ont épinglés à leur veste. Le chef d’orchestre Michele Mariotti a lui-même porté cet insigne tout au long de la soirée.
Pourtant, durant toute la longue retransmission en direct, pas un mot n’a été prononcé pour expliquer la présence massive de ces badges. Un silence que beaucoup perçoivent comme une forme de censure. Lorsque Michele Mariotti s’est retourné pour saluer les musiciens derrière lui, une ovation puissante a retenti dans la salle, signe évident du soutien du public aux artistes et à la dignité de leur théâtre. Là non plus, aucune allusion n’a été faite à la signification de ce geste collectif.
En revanche, les caméras ont longuement filmé le parterre officiel, où figuraient notamment le sous-secrétaire à la Culture Gianmarco Mazzi, le maire de Venise Luigi Brugnaro, ainsi que Federico Mollicone, responsable culture du parti Fratelli d’Italia, trois des principaux artisans de la situation déplorable que traverse actuellement la Fenice.
Cette absence totale d’explication a suscité de vives réactions dans la presse italienne. De nombreux journalistes y voient un silence complice. Dans La Stampa, un des quotidiens italiens les plus lus de tendance modérée (le journal est classé au centre-droit), le journaliste Alberto Mattioli va jusqu’à évoquer, pour la RAI responsable de la retransmission, « la voix de son maître », s’interrogeant sur une éventuelle transformation de la radio-télévision italienne en porte-parole du gouvernement de Giorgia Meloni.
Il convient en tout cas de souligner que cette affaire dépasse largement les clivages politiques traditionnels. Le public, plutôt huppé, du concert du Nouvel An de la Fenice n’est évidemment pas majoritairement composé de révolutionnaires d’extrême gauche, de communistes ou de dangereux wokistes butés et vindicatifs, pas plus que l’orchestre ou le personnel du théâtre ! Le rejet quasi unanime de la nomination de Beatrice Venezi ne repose pas sur une opposition idéologique, mais sur un constat partagé dans le milieu musical : celui d’une médiocrité artistique jugée incompatible avec les exigences d’une institution de ce rang.
À la Fenice, ce 1er janvier n’a donc pas seulement célébré la nouvelle année. Il a aussi révélé, par le biais d’un simple pin’s jaune et d’un silence obstiné, une crise profonde où se mêlent culture, pouvoir, censure… et aspiration à une dignité artistique retrouvée.
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Sur le même sujet, voyez notre entretien avec le journaliste de la Stampa Alberto Mattioli.