Elle aurait 100 ans aujourd’hui : JOAN SUTHERLAND

Il y a 100 ans, à Sydney, naissait Joan Sutherland, à coup sûr l’une des légendes du chant du siècle dernier. Première Loge évoque ici pour ses lecteurs l’art et la carrière de celle que les Italiens surnommèrent La Stupenda.
Joan Sutherland naît à Sydney le 7 septembre 1926. Alors qu’elle occupe un emploi de secrétaire, elle se présente, à vingt-quatre ans, au concours de chant « Sun » récompensant la plus belle voix d’Australie. Un concours qu’elle remporte, et qui la pousse à gagner l’Europe : elle se rend à Londres où elle est engagée à l’Opéra Royal, d’abord dans de petits rôles (la Première Dame de La Flûte enchantée, ou Clotilde dans Norma aux côtés de Maria Callas en 1952 : gageons que la chanteuse débutante profita de l’événement pour s’imprégner pleinement de l’art de la Divine !), puis dans des emplois de premier plan mais ne correspondant pas encore à sa véritable vocalità : Agathe du Freischütz, Amelia du Ballo in maschera, Aida, Eva des Maîtres Chanteurs de Nuremberg…
https://www.youtube.com/watch?v=aFG0Na2K3Mk&list=RDaFG0Na2K3Mk&start_radio=1
Weber : Oberon, « Ocean! Thou mighty monster! » (LSO, dir. R. Bonynge)
Sa rencontre avec celui qui deviendra son époux, Richard Bonynge, va bouleverser sa vie et sa carrière : sous la direction de son mari (elle ne travaillera que très exceptionnellement avec d’autres chefs), elle va redonner vie à trois types de répertoires quelque peu oubliés ou négligés en ces années 1950/1960 :
- Le répertoire händelien tout d’abord. Des opéras du « caro sassone», seul Giulio Cesare s’était jusqu’alors vraiment maintenu à l’affiche – principalement dans des théâtres allemands, le plus souvent chanté dans la langue de Goethe, et avec une adéquation stylistique très relative. Sutherland fut l’une des premières à redonner à ce répertoire le brillant et la pyrotechnie qui le caractérisaient au temps des castrats.
https://www.youtube.com/watch?v=V809nCUQRQI
Händel – Samson, « Let the bright Seraphim »
- Joan Sutherland et Richard Bonynge contribuèrent également de façon significative au renouveau du répertoire français, faisant redécouvrir aux mélomanes, en versions intégrales ou en extraits, sur scène ou au disque, des titres pour le moins oubliés à l’époque (et dont certains restent parfois aujourd’hui encore des raretés ) : Les Huguenots (abordés à la scène en 1962 à Milan) ; Lakmé ; Esclarmonde (en 1974 à San Francisco) ; mais encore Le Cœur et la main de Lecoq, Robinson Crusoé d’Offenbach, Fra Diavolo ou Manon Lescaut d’Auber, Le Tribut de Zamora de Gounod : autant de titres dont la chanteuse grava des extraits dans le célèbre double album French Romantic Arias (1969).
https://www.youtube.com/watch?v=72iu1t0Ms7I
Auber, Manon Lescaut (Orchestre de la Suisse Romande, dir. Richard Bonynge,1969)
- Mais c’est surtout dans le répertoire belcantiste du premier ottocento que l’apport de Sutherland fut le plus important et le plus significatif. Poursuivant la révolution opérée quelques années avant elle par Maria Callas, Sutherland, avec les moyens qui étaient les siens (intelligemment et contrairement à d’autres prétendantes au trône laissé vacant par Callas au début des années 60, elle ne chercha jamais à imiter son illustre devancière), contribua grandement à redonner leurs lettres de noblesse aux œuvres de Rossini, Bellini, Donizetti ou du premier Verdi. Sa présence scénique n’était peut-être pas aussi incandescente que celle de Callas ; son timbre moins immédiatement émouvant ; surtout, sa prononciation du français ou de l’italien est toujours restée très cotonneuse… Mais elle sut très habilement compenser ces points faibles par des atouts impressionnants, qui lui valurent auprès des Italiens le surnom de Stupenda (la « Stupéfiante ») : un impeccable respect du style, avec le plus souvent des variations tout à la fois prodigieuses… et du meilleur goût (elle fut en cela sans nul doute guidée par son mentor de mari !) ; une technique vocale dont la solidité, à toute épreuve, ne contredisait nullement la fraîcheur juvénile du timbre ; un aigu et un suraigu d’une redoutable efficacité ; une vélocité dans les vocalises exceptionnelle, sans pour autant jamais sombrer dans le chant mécanique, froid et inexpressif de telle ou telle autre interprète… Si Sutherland aborda certains grands rôles de Callas (au premier rang desquels Lucia di Lammermoor, Traviata ou Norma), elle le fit selon une esthétique et avec la sensibilité qui étaient les siennes, et surtout elle poursuivit la renaissance du répertoire belcantiste en redonnant vie à des titres que la Divine n’eut pas l’opportunité d’aborder : Semiramide, Maria Stuarda, Lucrezia Borgia, Beatrice di Tenda,…
La France, malheureusement, n’eut que rarement l’occasion d’applaudir Joan Sutherland : il y eut certes les Lucia de 1960 à Garnier, mais peu après, la diva s’offusqua de l’accueil un peu frais que le public parisien réserva à son époux et se promit de ne plus revenir dans la capitale française… Elle tint parole, jusqu’à certaine Lucrezia Borgia, donnée au TCE en 1989 avec, excusez du peu, Alfredo Kraus et Martine Dupuy pour partenaires ! Deux ans auparavant, en juin 1987, Joan Sutherland avait fait son retour – et son ultime apparition – au Palais Garnier dans un récital accueilli par un public en délire : pendant de très longues minutes, Sutherland, bouleversée, ne put tout simplement pas ouvrir la bouche, noyée sous une interminable ovation et une pluie d’iris, d’œillets et de roses… La voix, pourtant, n’était évidemment plus tout à fait ce qu’elle était, et la diva, à l’exception d’un « Addio, del passato » offert en bis, avait sagement proposé un programme de mélodies simples et souvent assez peu connues (signées Gumbert, Abt, Dunn, La Forge, Worth,…). Qu’importe : le public, privé depuis des décennies de l’art d’une des plus grandes divas du siècle, lui réserva un accueil mémorable – et put saluer l’étonnante longévité vocale de l’artiste.
Une longévité dont témoigne la cabalette des Masnadieri proposée ci-dessous : enregistrée à New York alors que Sutherland était âgée de 55 ans, elle témoigne toujours, en dépit d’un timbre devenu un peu plus opaque, moins lumineux, d’une assurance et d’une virtuosité proprement… stupéfiantes !
https://www.youtube.com/watch?v=dWjaNQQubgM