In memoriam – MARTINA ARROYO (1937-2026), la voix verdienne…

La disparition de la soprano américaine, le 13 octobre 2026, rappelle le souvenir d’une époque où les grandes voix lyriques semblaient pouvoir embras(s)er tout un théâtre. Martina Arroyo possédait cette ampleur, cette plénitude et cette noblesse de son qui font les interprètes inoubliables.
Il est des voix dont le souvenir demeure longtemps après que les rideaux se sont refermés. Celle de Martina Arroyo était de celles-là. La soprano américaine, disparue à Manhattan le 13 octobre 2026, laisse le souvenir d’une artiste majeure de la seconde moitié du XXe siècle, d’une interprète particulièrement attachante du répertoire verdien et de l’une des pionnières qui ouvrirent aux chanteurs noirs les portes des plus grandes scènes lyriques internationales.
Née à New York le 2 février 1937, élevée dans le quartier de Harlem par un père d’origine portoricaine et une mère afro-américaine, Martina Arroyo ne semblait pas initialement promise à une carrière de diva. Elle étudia les langues romanes au Hunter College, envisagea l’enseignement et travailla même dans les services sociaux de la ville. Mais la musique l’emporta. Formée notamment auprès de la pédagogue Marinka Gurewich, elle remporta en 1958 le concours radiophonique des auditions du Metropolitan Opera, qui lui ouvrit les portes de cette institution.
Ses premiers pas au Metropolitan Opera eurent lieu en 1959, dans la Voix céleste de Don Carlos de Verdi. Mais le véritable tournant survint en février 1965 : appelée à remplacer au pied levé Birgit Nilsson dans Aida, elle remporta un triomphe. Cette réussite lui valut de rejoindre durablement les grandes distributions du Met, où elle allait devenir l’une des sopranos les plus appréciées de sa génération. Elle mena dès lors une carrière internationale qui la conduisit sur les plus grandes scènes lyriques : Zurich, Vienne, Berlin, Londres, Milan, Buenos Aires, et bien sûr Paris : au palais Garnier, elle offrit ses interprétions des deux Leonora verdiennes ou encore de la duchesse Hélène des Vêpres siciliennes. En 1990, par amitié pour Régine Crespin, elle revint à Paris et interpréta au T.C.E., dans le cadre des adieux de la grande cantatrice française, un « Ritorna vincitor » toujours étonnant d’assurance et de plénitude vocale.
La plénitude d’une voix verdienne
Martina Arroyo possédait une voix de soprano lyrique, lirico-spinto : un instrument ample, riche, généreux, capable de traverser les masses orchestrales sans perdre sa rondeur ni son éclat. Le grave avait du corps, le médium une belle densité, et l’aigu conservait cette plénitude qui donne aux grandes phrases verdiennes leur puissance d’épanouissement.
Le répertoire de Martina Arroyo était vaste, mais Verdi en constituait le centre de gravité. Aida, Amelia dans Un bal masqué, Leonora dans La Force du destin et Il trovatore, Elena dans I vespri siciliani : autant de figures qui exigent des moyens vocaux considérables, une impeccable maîtrise du souffle, une ligne soutenue et une capacité à faire culminer les grands ensembles dans une véritable expansion sonore. Elle aborda également Puccini, notamment Cio-Cio-San dans Madame Butterfly, Mozart — elle fut tout à la fois Donna Anna et Donna Elvira dans Don Giovanni —, ainsi que, plus sporadiquement, Meyerbeer, Strauss et Wagner.
Martina Arroya fréquenta également, assez rarement mais avec beaucoup de talent, l’univers du lied. En témoigne ce Liederabend de 1968, que Swr a eu la bonne idée d’éditer.
Pour nous souvenir de l’art de Martina Arroyo – ou le découvrir, pour les plus jeunes d’entre nous–, de nombreux témoignages existent fort heureusement : enregistrements officiels (Les Vêpres siciliennes chez RCA, Un bal masqué et La Force du destin chez EMI, Don Giovanni chez DG, Les Huguenots chez Decca) ou pirates (son Aida gravée en public en 1972 à Munich avec les forces de la Scala sous la direction de Claudio Abbado constitue un document essentiel de son art).
La réception critique (française notamment) n’a pourtant pas toujours été unanime vis-à-vis de Martina Arroyo. On a parfois pu reprocher à la chanteuse un certain manque d’expressivité, une forme de froideur, comme si la générosité de l’instrument ne suffisait pas toujours à faire oublier une certaine distance dans l’incarnation. Aujourd’hui pourtant, devant de tels moyens vocaux, cette prodigalité du son qui caractérisait les grandes sopranos lyriques d’autrefois, le monde lyrique serait sans doute à genoux…
Afin de rendre un ultime hommage à Martina Arroyo, écoutons son bouleverant Libera me du Requiem de Verdi, chantée à paris, salle Pleyel, en 1969, sous la direction de Jean Martinon. Gagnée par l’émotion, la soprano ne peut retenir ses larmes dans la section finale de cette page poignante entre toutes. Nul doute que, dans la salle, bien des spectateurs ont dû également sentir les leurs couler, tant l’interprétation bouleverse par sa sincérité…
https://www.youtube.com/watch?v=xfEatL0PFdI&list=RDxfEatL0PFdI&start_radio=1